Chapitre 9

 

            Hautecime, le domaine des Cousland depuis des générations se plaçait pour ainsi dire en dessous de la grande ville de Dénérim. À l’est, Hautecime dominant dans ses hauteurs l’océan d’Amaranthine, était également protégé par le pic du dragon qui par sa beauté et sa dominance cachée aux yeux de tout le domaine. Par le sud, la forêt de Bréciliane s’étirait de tout son long dans sa splendeur irréelle.

 

            Dès l’instant où il pénétra dans le domaine, Duncan sentit un regard sur lui. Quelqu’un le suivait, mais il fut incapable de savoir exactement où le suiveur se trouver. Il ne ressentait aucune menace alors, il ne chercha pas à connaitre l’identité de cet individu. Il se doutait qu’il finirait par le rencontrer un moment donné. Intéressant ce pisteur tout de même !

 

            Dans la cour de l’immense manoir, des soldats s’entraînaient. Duncan sentait l’effervescence tout autour de lui. Le Iarl devait rejoindre le roi Caillan à Ostagar. Les Cousland, de tout temps, étaient les sujets les plus exemplaires et les plus loyaux envers la famille royale Thierin. Duncan s’approcha d’un soldat gradé.

 

            Bryce Cousland observait en silence l’homme en face de lui, le Iarl Rendon Howe, un vieil ami. La veille, ses troupes auraient déjà dû partir en compagnie de ceux de cet ami, mais voilà, les soldats de Howe n’étaient pas tous arrivés. Un empêchement de dernière minute, comme par hasard ! Ce serait les pensées de son jeune fils adoptif.

 

            Il y avait bien une chose que Bryce avait bien remarquée était bien l’animosité sous-jacente entre Howe et Nelfaïm. Depuis dix ans, Bryce et son épouse tentaient de prouver envers tous que leur fils méritait d’être reconnu. À Maintenant seize ans, il se trouvait être leur meilleur guerrier. Il surpassait son frère aîné en tout sauf peut-être sur tout ce qui concerne l’histoire du pays, du monde, des familles. Nelfaïm refusait de regarder le passé, seuls le présent et l’avenir devaient compter. Le passé était le passé donc à oublier.

 

— Je suis confus du retard, cher ami, s’excusa pour la cinquième fois, le iarl Howe.

 

— Ce n’est rien. Vous ne pouviez pas prévoir cet incident.

 

            Un soldat s’approcha interrompant le dialogue de sourds. En entendant le nom du visiteur, Bryce esquissa un sourire ravi. Il salua chaleureusement le garde des ombres.

 

— Duncan ! Cela fait une éternité que nous ne sommes vus.

 

 — C’est exact, sir.

 

            Duncan fit un signe de tête à l’interlocuteur de Bryce Cousland avec une légère réticence. Personnellement, il ne l’appréciait absolument pas. Il se demandait comment un fourbe comme Howe avait pu devenir ami avec cette famille si exemplaire.

 

— Duncan ? Ne me dites pas que vous venez me voler un de mes soldats pour votre fratrie ?

 

— Non, sir. Je pense que j’ai réussi à trouver les personnes qu’il me fallait même si un nouveau sera le bienvenu. J’ai juste entendu une rumeur et cela a attisé ma curiosité.

 

— Une rumeur ? Ah ! Je suis bête. Vous avez entendu parler de mon fils adoptif. D’ailleurs, il ne devrait plus tarder.

 

            Sur ces bonnes paroles, la grande porte donnant sur le reste de la maisonnée s’ouvrit laissant le passage à un jeune homme de très grande taille. Duncan prit le temps d’observer ce géant. Le garde des ombres savait être de bonne taille déjà, mais ce nouvel arrivant le dépassait bien d’une tête.

 

            Malgré une taille et un corps impressionnants, il détenait tout de même une démarche gracieuse et une souplesse, un peu comme celle des grands félins des terres arides. Son visage massif aux mâchoires carrées possédait des traits coupés à la serpe lui donnant un air sévère, sérieux et lumineux surement dû à la teinte caramel de sa peau la rendant douce et velouté.

 

            Rehaussé par des yeux aux iris dorés comme de l’or fondu, à la chaleur torride et hypnotisant, sa chevelure coupée à mi-épaule se baladait librement éblouissant avec sa couleur peu ordinaire. Une sorte de rouge orangé aux reflets d’or dans un mélange si harmonieux que Duncan eut l’impression de voir apparaitre le soleil lui-même. Après ce simple examen, le garde des ombres comprenait pourquoi même le père de Roi Caillan avait été fasciné par ce jeune garçon. Seize ans, l’âge de ce jeune homme détonait sérieusement avec son apparence.

 

            Un sourire doux esquissa les lèvres pleines de l’arrivant adoucissant les traits massifs quand le regard d’or se posa sur son père, mais se durcit à nouveau en croisant Howe. Duncan observait cet échange muet.

 

— Vous m’avez fait demander, père.

 

— Oui, fils. Mais avant, laisse-moi te présenter un ami. C’est un garde des ombres. Je suppose que tu te souviens de quelques leçons de l’archiviste.

 

            Le jeune homme haussa les épaules, en grimaçant. Bryce secoua la tête plus amusée que fâchée. Son fils séchait souvent les cours.

 

— Duncan, je vous présente Nelfaïm, notre indomptable fils.

 

            Pour la première fois de sa vie, Duncan devait lever un peu la tête pour adresser la parole à une personne. C’était nouveau. En y songeant, si ces souvenirs ne lui faisaient pas défaut, une race, moitié humaine, moitié elfe vivant dans le désert Arboria, posséderait également une taille impressionnante. Y aurait-il un lien ?

 

— Enchanté de faire votre connaissance, jeune Cousland.

 

— Moi de même, garde des ombres. Une rumeur affirme que vous et les vôtres êtes les meilleurs guerriers de tous Thédas. Est-ce vrai ?

 

— Je ne saurais vous dire si c’est véridique, mais nous nous débrouillions.

 

— Mmmh ! Très intéressant.

 

            Puis se tournant vers son père, Nelfaïm y aperçut son trouble. Il soupira. Son père n’aimait pas l’entendre parler de combat. Mais, le jeune homme n’y pouvait rien, c’était dans ses veines. Sa race aimait le combat, les duels pourtant ils guerroyaient très peu. Ils aimaient surtout se battre par amusement sans pour autant verser du sang.

 

— Pour quelle raison m’avez-vous fait mander, père ? Finit-il par demander.

 

— Veux-tu bien trouver ton frère et lui dire que son départ approche ?

 

— Vous m’avez appelé juste pour ça ? Pfft !

 

— Veux-tu bien arrêter de râler un peu ?

 

            Le jeune géant se détourna et salua son père d’un signe de main. Bryce Cousland secoua la tête. Ce fils, alors ! Duncan émit un petit rire.

 

— J’ai bien l’impression que vous ne pouvez pas vous ennuyer avec ce phénomène.

 

— Ma cher et tendre ne sait plus où donnait de la tête. Il s’amuse souvent à ses dépens en compagnie de notre petit fils, Oren.

 

            À peine la porte fut refermée derrière lui, Nelfaïm s’étira de tout son long, puis se dirigea vers les appartements. En court de chemin, il fut interpellé par Ser Gilmore. Celui-ci l’informa que son chien faisait encore du grabuge dans la cuisine. Nelfaïm sourit amusé. Son mabari adorait aller ennuyer Nanny, la cuisinière. Elle faisait croire qu’elle avait peur de ce monstre à quatre pattes, mais en réalité, elle l’adorait. Mais, jamais elle ne l’avouerait.

 

            Nelfaïm soupira. Il pouvait faire un détour avant d’aller retrouver son frère. Il se rendit donc vers l’arrière de la demeure où se trouvaient les communs. Un endroit où les nobles préféraient éviter. Arrivé devant la porte de la cuisine, il aperçut la vieille Nanny râlait contre la porte du cellier. En entendant les bruits de pas, elle se retourna et fit la morale à son jeune maître. Il devait tenir son chien.

 

— Oui, oui, arrêtez de radoter, Nanny. Vous me fatiguez.

 

— Je vous fatigue ? Dans ce cas, vous n’aurez qu’à faire à manger à vos invités tout seul ! Je démissionne.

 

            Ser Gilmore lança un regard sévère à Nelfaïm. Il tenta de calmer la gouvernante. Le jeune Cousland se tourna vers les domestiques. Les deux elfes observaient la gouvernante avec une certaine terreur. Il fonça les sourcils. Il espérait que celle-ci ne s’amusait pas à les frapper à coup de manche à balai comme auparavant. Il avait déjà mis un terme à ce châtiment.

 

— Que s’est-il passé ? Demanda-t-il à l’un d’eux.

 

— Votre mabari est arrivé comme un fou alors que j’ouvrais la porte du cellier. Il a commencé à faire tellement de grabuge et grogné que nous avons préféré l’enfermer jusqu’à votre arrivée, répondit l’elfe masculin.

 

— Je vais aller voir ce qu’il s’y passe.

 

            Après avoir concerté du regard Ser Gilmore, Nelfaïm pénétra dans le cellier rempli de nourriture dont plusieurs caisses avaient chaviré. Le mabari fit la fête à son maître. Agité, il lui fit comprendre qu’un danger se trouvait dans ce lieu. Ils eurent rapidement confirmation en apercevant des rats d’une taille peu commune. À trois, ils s’en chargèrent rapidement. Puis, ils purent sortir tranquillement avec le mabari.

 

            Nanny ne put s’empêcher de réprimander l’animal qui baissa les oreilles et de couiner. Nelfaïm répliqua :

 

— Au lieu de gronder Méru sans savoir, vous feriez mieux de le remercier. Il a sauvé vos miches, et la nourriture par la même occasion.

 

            Le cri stupéfait de sa domestique fit réagir Nanny qui aperçut alors les cadavres de rats énormes. Elle resta confuse, mais elle ne pouvait s’arrêter de râler pour autant. Mais, Méru eut le droit un gros morceau de viande en remerciement. Après cet incident vite réglé, le jeune homme reprit le chemin inverse et reprit la route pour les appartements. Dans le couloir entre la bibliothèque et la grande salle à manger, il croisa la route de sa mère et de ses invités. Avec tendresse, il baisa la joue de sa mère.

 

            Souriante, elle le gronda sur les bêtises de son animal, puis elle lui présenta sa meilleure amie Landra, son fils Dairren et la dame de compagnie, Iona. Nelfaïm connaissait déjà la mère et le fils. Il discuta un peu entre eux avec plaisir. Le jeune homme adressa également quelques mots à la jeune dame de compagnie. Celle-ci se sentit aussitôt intimidée et rougissante. État qui ne resta pas inaperçu et elle se fit chambrer par sa maîtresse et par leur hôtesse.

 

            Se désintéressant de la conversation, il reprit son chemin vers les quartiers de son frère. Fergus se trouvait dans sa chambre en compagnie de sa femme et de son fils. Il profitait un maximum de sa petite famille avant son départ. Oriana le conseillait la prudence. Oren, du haut de ses sept ans, s’exclama joyeusement en voyant arriver son oncle. Il lui sauta dans les bras.

 

            Nelfaïm tenant serré contre lui son jeune neveu avec plaisir, il adressa un chaud sourire au couple en face de lui. Arrivé dans cette famille dix ans auparavant, il avait eu peur d’être rejeté par le seul membre de la famille qu’il ne connaissait pas encore. Mais, tout comme ses propres parents, Fergus l’accepta avec un plaisir non dissimulé. Il lui avait appris tout ce qu’il savait. Il l’avait emmené partout. Le prenait également avec lui quand il partait à la chasse. Il lui avait enseigné une multitude de choses comme tout grand frère se devait d’être avec son cadet.

 

— Désolé de vous déranger, mais père demande de te préparer pour le départ.

 

— Tu sais bien que tu ne nous déranges jamais, Nel.

 

— Mouais ! C’est moi qui n’aime pas vous ennuyer quand vous vous faites des papouilles.

 

            Oriana ne put empêcher ses joues de rougir. Le sourire amusé esquissé sur les lèvres de son beau-frère lui fit comprendre qu’il l’avait fait exprès. Elle devait y être habituée pourtant. Depuis qu’elle faisait partit de cette famille, elle s’était aperçu rapidement que ce grand chenapan adorait mettre les gens dans l’embarras. Fergus se mit à rire nullement perturbé. Nelfaïm se fichait souvent du protocole, mais savait se tenir quand il le fallait. Mais, c’était sa liberté malgré les contraintes qui charmait tout le monde.

 

— C’est quoi des papouilles ? Demanda innocemment Oren.

 

            Nelfaïm allait répondre quand Oriana s’exclama :

 

— Ne va pas lui dire ! Il est encore trop jeune.

 

— T’es vraiment pas drôle, Oriana.

 

            À cet instant, Bryce et sa femme firent leur apparition. Oren oublia instantanément sa question pour rejoindre son grand-père. Celui-ci caressa la tête brune de son petit fils avec tendresse.

 

— Pfft ! Puisque tu devais venir le voir, je peux savoir pourquoi tu m’as demandé de passer ici, père.

 

— Pour t’ennuyer évidemment.

 

            Nelfaïm secoua la tête. Il regarda un instant son frère, puis il lança avant de prendre la direction de sa propre chambre.

 

— T’as intérêt d’assumé le frère sinon je viendrais te botter les fesses.

 

— C’est pareil pour toi, Nel. Sois sage pendant mon absence.

 

— Tu rigoles ? Ce ne sera pas drôle si je ne fais pas quelques bêtises, voyons !

 

            La porte de sa chambre se referma sous les rires de sa famille. Il ferma les yeux un instant. Il aurait donné n’importe quoi pour partir avec son frère, mais son père avait refusé catégoriquement. Il lui demandait de veiller sur la maisonnée, le temps de leur absence. Méru gémit près de lui. Nelfaïm se baissa à son niveau pour lui caresser le crâne, surtout derrière les oreilles. Le mabari était son meilleur ami depuis que Fergus le lui avait offert pour son dixième anniversaire.