Chapitre 8

 

            Kellindil avait ramené sa jeune cousine saine et sauve à son père. Celui-ci, inquiet, s’était retiré dans sa petite demeure. Il se faisait un sang d’encre pour son fils téméraire. Alors quand il le vit revenir, il fut soulagé, mais l’angoisse revint au galop quand il aperçut le sang sur ses vêtements. Il avait tenté de garder son fils auprès de lui, mais le destin avait finalement réussi à l’éloigner.

 

            Kellindil ne pouvait plus rester au Bascloître. Les gardes royaux seraient bientôt au courant et viendraient appréhender le coupable. Le jeune elfe déposa Shanni sur son lit avec douceur et tendresse. Il lui caressa également la joue. Il eut un sourire triste puis il se redressa pour observer son vieux père.

 

— Je suis désolé, père. De ne pas être le fils que tu aurais aimé que je sois.

 

            Cyrion eut mal, très mal. Son fils se trompait lourdement.

 

— Je t’aime comme tu es, fils. Tu ressembles tellement à ta mère. J’aurai dû le savoir et ce drame n’aurait pas eu lieu.

 

            Kellindil baissa la tête. Puis, il la releva, plus serein.

 

— Prends bien soin de Shanni, Père. Pour Kalendria, j’en suis désolé. Elle devra se trouver un autre mari.

 

— Ne t’inquiète pas, je veillerais sur elle également. Ses parents me l’ont confié, alors je prendrais soin d’elle comme ma fille. Tu as beau râler, mais tu t’en fais quand même pour cette jeune elfe.

 

            Kellindil haussa les épaules et eut un sourire en coin. Il était comme ça. Cyrion se rendit alors vers sa propre armoire. Après avoir farfouillé pendant un moment, il se rapprocha de son fils à nouveau. Il tenait entre ses mains un linge. Il le tendit à son fils. Le jeune elfe retira le linge et aperçut une dague avec un rubis incrusté dans la garde.

 

— Elle appartenait à ta mère. Elle te protégera.

 

            Kellindil serra contre sa poitrine l’arme en question. Il ferma les yeux un instant, puis prenant une grande inspiration, il finit par dire :

 

— Que l’arbre sacré prenne soin des siens.

 

            Kellindil se dirigea vers la porte.

 

— Dareth Shiral, mon fils, entendit-il avant de refermer la porte.

 

            Il ferma les yeux. Les rues étaient désertes. Son regard se porta vers le grand arbre au centre de la place. Cet arbre millénaire était leur arbre sacré. Ils priaient tous près de ses grandes et solides racines afin de le remercier pour la santé du peuple du Bascloître. Il aperçut Soris. Il rejoignit son ami.

 

— Kellindil, enfin te voilà. Duncan et Valendrian te cherchent.

 

            Le jeune elfe hocha la tête. Il se dirigeait vers l’habitation du doyen. Les deux hommes discutaient en attendant le retour de Kellindil. À peine arriva-t-il près d’eux qu’une troupe de soldats fît son apparition. Le chef s’approcha d’eux.

 

— Doyen, je suis venu arrêter un de tes hommes.

 

— Je suis au courant, commandant Obary.

 

— Bon où est ce gredin ?

 

— C’est moi, s’exclama alors Kellindil.

 

            Le commandant Obary fut agréablement surpris. Habituellement, les criminels prenaient la fuite. En observant ce jeune elfe solide et si jeune, il secoua la tête. Quelle tristesse !

 

— Une rumeur affirme que tu n’étais pas seul.

 

— J’étais seul, commandant. Je suis le seul fautif dans cette histoire.

 

            Le commandant semblait sceptique, mais rien dans le comportement de ce jeune elfe ne pouvait lui prouver le contraire. Il allait reprendre quand Duncan lança :

 

— Je fais appel au nom de gardes des ombres. Selon la loi, certes écrite il y a des années, voire des siècles, je suis autorisé à prendre la vie d’un criminel à mon service. Une guerre risque d’arriver plus vite que nous le pensions et j’ai besoin de mains. Voyez-vous un inconvénient à ce que j’embarque ce jeune elfe ?

 

            Le commandant sera les dents. Les gardes des ombres avaient les bonnes grâces de son Roi Caillan. Il jeta un coup d’œil vers le jeune elfe. Celui-ci ne bronchait pas, il attendait sa sentence. Après une petite réflexion, le commandant fit demi-tour sans un mot. Il venait de donner ainsi son aval.

 

            Après des adieux auprès de Soris et du doyen, Kellindil suivit Duncan hors du Bascloître. Sans un mot, le garde des ombres se dirigeait vers le centre de Dénérim. L’elfe regardait autour de lui avec de grands yeux impressionnés malgré lui. Il n’avait pas vraiment eu la chance de visiter ce quartier. Le marché battait son plein. Partout où son regard se portait, il ne voyait qu’une foule compacte. Duncan marchait d’un bon pas vers la taverne du Noble chenu.

 

            L’établissement était plein à craquer. Duncan ne faisait pas vraiment attention aux clients, mais gardait une oreille attentive au cas où un renseignement lui plairait. Ce fut le cas. Une conversation entre deux soulards l’intéressait, car ils discutaient de la famille Cousland. Duncan connaissait assez bien le Iarl. Il avait déjà combattu au côté de cet homme.

 

            Il rejoignit le fond de la pièce où il avait laissé ces trois compagnons. La naine Tyia le vit la première et lui adressa un chaud sourire. Elle s’écria alors :

 

— Duncan, vous êtes cruel de m’avoir laissé avec ces deux énergumènes. Aucun d’eux ne mérite d’être des hommes. À peine trois verres d’hydromel et ils sont déjà hors service. J’hallucine !

 

            Le garde des ombres eut un léger sourire. Cette femme ne pensait qu’à la boisson. Plus l’alcool était fort, plus elle en était heureuse. Le regard de Tyia se tourna vers la nouvelle recrue. Elle eut une grimace. Un elfe ? La poisse ! Croisant le regard noir de Kellindil, elle changea d’avis. Il y avait quelque chose d’intéressant chez cet elfe. Il ne ressemblait pas vraiment aux guindés qu’elle avait pu rencontrer ces derniers temps. Elle tira une chaise libre à ses côtés et tapota sur le siège.

 

— Viens-là, le nouveau ! Montre-moi si tu tiens la route. Parce que sinon, je vais déprimer grave !

 

            Kellindil jeta un coup d’œil vers les deux autres hommes. Il y avait un autre nain et un humain. Il semblait tous deux à moitié endormi et bien trop silencieux. Étrange ! Après un instant d’hésitation, il se laissa choir sur la chaise. Aussitôt un verre d’hydromel lui fut servi. Kellindil leva son verre et observa un instant le liquide trouble. Cet alcool ne lui disait vraiment rien. Il lança un coup d’œil vers Duncan. Celui-ci ne bronchait pas non plus, mais son regard brillait d’amusement. Avec un haussement d’épaules, Kellindil porta son verre à ses lèvres et le but cul sec. Tyia l’observait les yeux ronds admiratifs et ravis.

 

— Ah ! Ce n’est vraiment pas aussi mauvais que je le pensais, répondit simplement Kellindil.

 

            Tyia poussa un cri de joie, surprenant les clients.

 

— Enfin ! Je commençais sérieusement à penser que seul Duncan serait capable de boire ma mixture. Bon, c’est un foutu elfe ! Mais, je n'vais pas m’en plaindre.

 

            Duncan se leva et informa devoir sortir quelques instants. Il devait se renseigner sur un sujet important. Il reviendrait assez vite afin de reprendre la route. Tout le temps de son départ, Kellindil fit plus ample connaissance avec cette jeune naine amusante. Duncan les avait tous recrutés alors qu’un certain malheur leur tombait dessus. Dans un sens, grâce à ce garde des ombres, ils avaient une seconde chance dans la vie, même si apparemment et cela Kellindil s’en doutait, le tribut serait lourd à porter.

 

            Peu à peu, Nazim et Ywain reprirent bonne figure. Ils firent à leur tour connaissance avec leur nouveau compagnon. Quand Duncan revint, il eut l’agréable surprise de les voir parler librement et joyeusement. En peu de temps, ces nouveaux compagnons de voyage s’étaient liés d’amitié. Il espérait sincèrement que tous ses jeunes gens réussiraient le rituel, mais ce n’était jamais gagné d’avance.

 

            Ils reprirent donc la route. Mais à peine furent-ils sortis de la grande ville de Dénérim, Duncan les informa qu’il les quittait afin de faire un dernier détour. Il leur ordonna donc de continuer sans lui jusqu’à Ostagar et de l’attendre avec Allistair, le deuxième garde des ombres. Un peu surpris par ce soudain changement, le quatuor accéda tout de même à la demande de Duncan. Ils se mirent donc en route vers les Terres de Korcari.

 

            Duncan les observa longtemps avant de finalement prendre la direction de Hautecime où résidait la famille Cousland. Il avait longuement parlé avec d’autres personnes de la taverne et quelques gardes. Tous affirmaient qu’il y avait un phénomène parmi les membres de cette famille. Aux dernières nouvelles, Bryce Cousland avait un fils unique, mais d’après ce qu’il venait d’apprendre, il aurait adopté un jeune garçon des plus étranges, quelques années auparavant.

 

            Les nobles étaient révoltés contre cette adoption. Ils auraient même tenté de la faire annuler en demandant l’aide du Roi Maric. Mais contre toute attente, le Roi refusa catégoriquement, car lui aussi était très intrigué par ce petit bonhomme. Maintenant, le garde des ombres était également intéressé. Il voulait savoir pourquoi ce jeune garçon amenait la haine des nobles sur lui. Quelle en était la raison ? Il avait posé la question à droit et à gauche, mais personne ne semblait savoir à quoi il pouvait ressembler. Il allait le savoir. Sa curiosité venait d’être titillée et tant qu’elle ne serait pas assouvie, il ne serait pas tranquille pour faire son travail convenablement.