Chapitre 33

 

            Je me trouvais dans une chambre d'une auberge dans un petit village de la contrée d'Orion quand je sentis les derniers instants de Kadaj. Je me laissai tomber lourdement sur une chaise, le visage enfoui entre mes mains. Ce n'était pas possible, n'est-ce pas ? Il ne pouvait pas avoir disparu ! Il n'en avait pas le droit !

 

            Mon cœur faisait mal, horriblement mal. J'avais envie de hurler de rage et de douleur, mais je me devais de rester calme. Un hurlement de détresse s'entendit. La porte finit par s'ouvrir avec fracas et Sakio fit son apparition son magnifique visage défait. Il se jeta littéralement entre mes bras en larme.

 

            Il était une des raisons pour laquelle je ne devais pas céder à mon propre désespoir. Je me devais d'être fort. Sakio pleurerait la disparition de Kadaj pour moi. Mes mains s'enfouirent dans la chevelure argentée de l'Erinye. La détresse de Sakio était un vrai déchirement.

 

            Je fermai les yeux de fatigue. Je me souvins de tous les évènements produits depuis le départ de Kadaj. Ce matin-là, le camp subit une attaque-surprise de la Reine Sifreda. Il eut beaucoup de pertes, des deux camps. Cette femme était une aberration. Nous ne pouvions plus attendre, non plus. Cette diversion m'empêcha de partir à la recherche de Kadaj et surtout de comprendre comment, il avait fini par trouver la porte-mère.

 

Pendant des jours, les attaques se firent intensives. Nous crûment un instant que la fin arrivait, mais par chance, deux autres contrés vinrent nous aider. Bozaly fut la véritable surprise. Il fallut la fin de la guerre pour en connaitre la raison. Pendant tous ses combats, il fallut que je surveille Sakio. Celui-ci voulait partir à la recherche de Kadaj. Nous sentions sa présence de manière très infime.

 

            Elle se trouvait aux environs de la contrée d'Orion. Pourquoi là-bas ? Était-ce vraiment le bon endroit ou une trahison de Kréos ? Kadaj m'affirmait que Kréos ne mentait jamais, car il n'en voyait pas l'utilité. Il pouvait cacher des choses, mais il ne mentait pas. Je n'appréciais pas du tout de savoir qu'un lien s'était créé entre eux. Pour la première fois de ma vie, je ressentais de la jalousie. C’était vraiment un sentiment horrible.

 

Dès que le calme fut revenu, je pus m’éclipser avec Sakio pour partir à la recherche de notre moitié, mais nous sommes arrivés trop tard. Pourquoi ? Son geste était noble et vertueux. Grâce à son sacrifice, la mémoire nous était revenue. Nous savons maintenant où se situait le Havre de chaleur. Je me maudissais de lui avoir fait la promesse de vivre. Comment allai-je faire sans sa présence ?

 

Sakio, dont le visage était toujours enfoui contre mon cou, murmura :

 

— Sink ? Pourquoi ne cèdes-tu pas ? Toi aussi, tu as le droit de le pleurer.

 

            Mes bras serrèrent un peu plus fort la taille fine de l’Erinye. Je posais ma tête contre son épaule frêle, mais si solide en même temps. Kadaj n’aurait pas dû sans faire. Sakio ne se serait jamais donné la mort, même s’il devait rester seul toute sa vie durant. Pour cela, il était bien plus fort que moi. Si je n’avais pas à veiller sur mon peuple et sur Sakio, je crois que je me serais laissé partir.

 

— Je n’y arrive pas.

 

            Sakio se serra encore plus. Ses propres larmes avaient également cessé, mais il restait contre moi pour m’aider à apaiser ma peine. Que serai-je devenu sans lui ? Kadaj avait raison. Ce chaton avait pris une grosse place dans mon cœur également.

 

— Où se trouve le Havre de chaleur, Sink ?

 

            J’eus un rire amer.

 

— Là où se trouve Kadaj. Pourquoi n’ai-je pas vu son manège ?

 

            Tout le temps de sa convalescence, Kadaj avait réuni tout ce qu’il avait pu comme livre parlant du continent Bergamote. Quand l’attaque-surprise avait été déjouée, nous avions fait des recherches dans sa chambre. Nous avions retrouvé les livres bien cachés sous des vêtements dans la commode. Il avait entouré plusieurs passages qui parlaient d’une île merveilleuse au centre même de la contrée d’Orion. Un jour, apparemment à la période de l’arrivée des portes de Kréos sur ce monde, l’île se serait asséchée. Elle serait devenue sèche et purulente.

 

            En y songeant attentivement, je me souvenais clairement que les parages autour de la porte sentaient la mort. Les arbres étaient chétifs et à l’agonie. Les animaux évitaient toujours de passer devant. Alors, toute une île dans cet état pouvait clairement signifier une porte bien plus puissante. Kadaj avait dû avoir la même certitude. Il avait eu juste.

 

            Cette dernière nuit dans cette auberge, je m’endormis serrant contre moi, le corps de Sakio, tremblant toujours. Mes yeux me faisaient mal comme asséché. Je n’arrivais pas à trouver le sommeil. Mes pensées vagabondaient dans les souvenirs. Ma première rencontre avec Kadaj. La première fois où je me transformais en humain devant lui. Notre nuit également celle qui avait scellé à jamais ma vie à la sienne. Mon inquiétude croissant en le voyant se mettre en danger sans arrêt.

 

            Mon peuple m’avait rejoint, suivi de Lan Mondragoran et de sa femme. Ils voulaient être présents pour dire au revoir. D’autres auraient voulu venir également, mais Lan y avait mis bon ordre. Amaïs n’eut pas besoin de parole pour comprendre mon état. Elle comprenait très bien ce que cela était de perdre un être cher. Elle me serra juste le bras pour me réconforter, tout en caressant la tête argentée de Sakio qui se tenait toujours à mes côtés.

 

            Une autre personne ne me quittait pas non plus depuis son arrivée. Anaëlle, la sévène, se tint à mes côtés. Elle me prit la main dès que la marche commença. La présence de cette petite démone et de Sakio m’aidait grandement à garder les idées claires afin de ne pas sombrer dans la folie.

 

            Étant donné la disparition de la porte de Kréos, la nature de l’île reprenait ses droits. L’eau autour avait repris une couleur plus naturelle. Son poison nocif avait complètement disparu. L’herbe repoussait et à certains endroits, les fleurs poussaient. Même l’air était doux à la senteur printanière.

 

            Il fut assez facile de rejoindre l’endroit où la caverne, plutôt la grotte se trouvait. Elle avait entièrement explosé. Il ne restait que des gravats. Partout où mon regard se posait, ce n’était plus que désolation. J’avais un peu espéré que ce n’était qu’un rêve. Que Kadaj sortirait de sa cachette et qu’il nous ferait coucou. C’était stupide. Je ne devais pas être le seul pourtant à l’avoir imaginé quand la main de Sakio s’accrocha à la mienne. Il tremblait.

 

            Un reflet de soleil attira mon attention. Je me dirigeais vers la gauche et un son étranglé s’échappa de ma bouche avant que je me laisse tomber devant les deux tombes. Qui les avait créés ? Je m’en fichais un peu, car sur l’une, l’épée du faucon y avait été plantée dans le sol avec autour de la garde un morceau de tissu de même couleur que portait Kadaj quand il était parti.

 

            De l’eau tombait sur mes mains posées à même le sol. D’où venait-elle ? Je levai une main sur mon visage. C’était mes propres larmes. J’avais la confirmation. Il n’y avait plus d’espoir. Deux bras entourèrent mon cou. Je sanglotais comme je ne l’avais jamais fait de toute ma vie. Ensuite, je restai longtemps inerte devant cette tombe. Un appel me fit enfin sortir de ma litanie. Je me redressai et je me retournai.

 

            Une silhouette faisait son apparition dans notre champ de vision. Je ne la voyais pas très bien, mais elle était très étrange. Quand elle fut à quel mètre de nous, elle s'arrêta. Elle avait l’apparence d’un homme de grande taille, mais le visage était celui d’un félin. Je sus de suite qui était cette personne. Sa fourrure noire et ses yeux jaunâtres étaient très reconnaissables. Lan avait sorti son arme par réflexe. Et j’étais aux aguets également. Je pourrais m’apercevoir que mon peuple se tenait en alerte. Pourtant, la créature ne fit aucun geste. Elle me fixait intensément.

 

— Je suis Kréos, Dieu de la nuit éternelle. Je suis présent pour exaucer le vœu d’un défunt. Mais avant toute chose…

 

            Kréos fit apparaître les deux épées de Malkier. Il s’approcha lentement vers Lan. Celui-ci le regardait stupéfait. Le dieu tendit vers l’humain les deux épées. Il reprit :

 

— Tu es l’héritier légitime du Malkier. Ces armes t’appartiennent. Tu devras veiller sur elle afin qu’elles ne tombent jamais entre de mauvaises mains. Quant à l’épée du faucon, elle disparaitra dès qu’elle aura fait son travail.

 

— Que veux-tu dire ? Demandai-je d’une voix presque aphone.

 

            Mon regard s’était à nouveau tourné vers l’épée. Une forme commençait à apparaître juste au-dessus de la tombe. Pour l’instant, elle était encore un peu floue, mais elle ressemblait étrangement à une forme humaine.

 

— Pour ouvrir la porte du Havre de chaleur, l’épée doit boire le sang du faucon.

 

— QUOI !

 

            J’eus un recul. Ce n’était pas possible. C’était un cauchemar ! J’avais beau être grand et fort, je ne savais plus quoi faire. C’était horrible. Comme si sa mort ne suffisait pas, il fallait en plus le charcuter. Sous mes yeux, la forme finit par prendre forme. Elle avait bien un aspect humanoïde, mais sa tête était celle d’un faucon.

 

            La créature ainsi formée me fixa un instant, puis elle se dirigea vers le centre de l’île. Elle tendit les bras vers le ciel avant de les laisser retomber le long de son corps. Un brouillard apparut rapidement et l’entoura. Il tourbillonna autour du corps avant de l’envelopper. Ensuite, un éclair apparut et le brouillard disparut laissant la place à une arche d’un blanc lumineux.

 

            L’homme oiseau avait disparu. J’entendis alors un huit comme une réclame. Je levai les yeux vers les cieux et je vis tournoyer un magnifique faucon. Il poussa encore quelques cris avant de s’élancer vers le monde.

 

— Vous devriez partir, maintenant. L’arche ne restera pas ouverte éternellement. Ce serait dommage étant donné tout le mal qu’il s’est donné pour vous, être inférieur.

 

            Le ton de Kréos me hérissait le poil, mais il ressemblait plus à l’être que j’avais pu côtoyer un peu. Il reprit :

 

— À quel dommage ! J’avais fini par apprécier mes joutes avec ce sorcier.

 

— Pourquoi être resté ? Demanda Sakio, toujours sur ses gardes.

 

            L’homme chat pencha la tête. Ses yeux brillèrent d’un éclat amusé.

 

— Je voulais savourer votre peine. Vous voir anéanti par la mort de Kadaj.

 

            Il eut un petit rire froid. Il reprit :

 

— Allez ! Dégagez avant que l’envie me prenne de vous laisser pourrir dans ce monde !

 

            Sur ces bonnes paroles, Kréos fit demi-tour. Il s’installa un peu plus loin sur un rocher. Amaïs s’approcha. Je n’eus pas besoin de parole pour comprendre. Mon peuple ressentait la mort arrivée. Il nous fallait partir au plus vite. Nous n’avions plus le temps de pleurer. Nous le ferons à notre retour dans notre vrai monde.

 

            Lan et Anissa se rapprochèrent de nous. La jeune femme serra contre elle, Anaëlle et Sakio. Elle m’adressa un faible sourire. Elle avait envie de pleurer, mais essayait tant bien que mal de se retenir. Je l’enlaçais avec tendresse. Elle était devenue au fil du temps une amie très chère.

 

— Prenez soin de vous, Sink.

 

— Vous aussi, Anissa. Lan ? Vous avez tout intérêt à la rendre heureuse.

 

— Il en va de soi, mon bon ami.

 

            Je fis signe à Amaïs afin qu’elle dirige notre peuple vers l’entrée de l’arche. Je serais le dernier à passer la porte avec Sakio, car celui-ci ne voulait pas me lâcher.

 

— Sink ? L’enfant à venir, nous avons décidé de lui donner le prénom de Kadaj.

 

— Je suis certain que Kadaj en aurait été fier comme pan, m’exclamai-je, le cœur serré. Tout comme son oncle, il vous fera voir de toutes les couleurs.

 

— Oui, c’est fort possible, avoua Anissa en caressant son ventre fortement arrondi, le visage en larme.

 

            Je serrai la main de Sakio bien plus fortement. Il leva les yeux vers moi et m’adressa un sourire triste, mais serein en même temps. J’inspirai un bon coup et je me mis en marche vers l’arche. Arrivé devant, je me tournai une dernière fois. Je fis un signe d’adieu vers ce couple qui était devenu mes amis. Et avant de pénétrer, mon regard se porta sur la tombe de l’être que j’avais chéri et que je chérirais éternellement.

 

            D’un pas lourd et triste, je m’enfonçais dans les entrailles du Havre de chaleur. Une nouvelle vie allait s’offrir pour Sakio et moi, mais j’aurais tant aimé la présence de Kadaj à mes côtés également.