Chapitre 32

 

           

            Pourquoi se trouvait-elle dans cette partie de Bergamote ? Elle aurait pu être plus facile d'accès, non ? Ce serait vraiment trop beau. Certes, Kréos le déposerait directement devant elle, mais c'était quand même une région stérile. L'air y était comprimé. J'aurai du mal à respirer. J'avais déjà bien du mal à rester concentrer sur ma marche dans ce couloir d'une blancheur trop éclatante.

 

            Les portes que je croisais n'arrêtaient pas de me tenter avec les voix des personnes que j'aimais le plus. C'était horrible et tortueux. J'avais la peur au ventre également. Je me rendais compte que je n'avais jamais été seul de toute ma vie. J'ai toujours eu des amis pour m'aider et me secourir en cas de besoin.

 

            Maintenant, je me sentais si seul et si impuissant. Cette route menant à mon destin tragique ressemblait à une route sans fin. Kréos était la seule voix que j'entendais. Au début, il me parlait avec insolence. Mais, plus les heures, voir les jours passait, je ne saurais dire dans ce lieu étrange, il commença à changer de ton. Il se faisait plus suave, plus agréable pour me forcer à continuer. Parfois, son monde tremblait. Je l'entendais presque hurler de rage dans ma tête.

 

            C'était insupportable. D'après ses dires, Marianne de Jars le torturait avec sa magie. Elle semblait être bien plus puissante que je ne l'étais. Kréos m'affirmait que ce n'était qu'une apparence. Elle se trouvait dans sa limite également et c'était une des raisons de son impatience à tenter par tous les moyens de lui voler son immortalité.

 

            Quand est-ce que cette route finissait ? La première fois, le chemin était bien plus court. Pourquoi ce changement ? Kréos n'en savait rien. Peut-être les effets de la mort prochaine de la magie, celle-ci faisait en sorte de la retarder. Elle ne voulait pas disparaitre de ce monde. Pourtant, cette terre en aurait grandement besoin. Et puis, le chemin vers cette terre stérile était long, très long.

 

            Je n'entendais plus la voix de Sink et de Sakio. Je ne les sentais plus non plus. Je ne pouvais pas être réconforté par leurs chaleurs. C'était le pire châtiment, je crois. Ils devaient tous deux me maudire de m'être enfui comme un voleur. Mais, il le fallait. Je n'arrêtais pas de me le dire comme une litanie. C'était pour leur bien. Je savais que Sink tiendrait sa parole au sujet de Sakio. Il veillerait sur lui comme à la prunelle de ses yeux.

 

            Penser à eux me torturait comme jamais. Je n'avais pas ma place auprès d'eux. Je pense que je l'ai toujours su. C'était une raison que j'ai pu les aimer sans penser un seul instant à la barrière morale. Plus, j'avançais et plus, je m'embrouillais. Heureusement, Kréos me tenait compagnie et m'empêcher de tomber dans la folie. Je ne savais pas trop comment mes jambes arriver encore à fonctionner. Je n'en pouvais plus.

 

            Pour tenter de disperser mes pensées négatives, Kréos me racontait ce qu'il savait du monde extérieur. Il m'informa alors qu'une esclave de Royaume de Bozaly lui avait fait une étrange demande. Je ne voulais pas entendre parler de son pacte. Mais, peine perdue ! J'eus droit à tous les détails.

 

            Cette femme était une esclave de maison close. C'était une jeune femme très belle et très recherchée à Bozaly. Il semblait qu'à l'origine, elle était la fille d'un haut dignitaire de la contrée d'Adiemus, la ville d'Art. Elle avait été enlevée le jour de ses dix-huit ans et vendue à la plus grande maison close du pays à un prix exorbitant.

 

            Malgré les viols continus, elle ne perdit jamais sa combativité. Mais, un jour, elle se fit remarquer par le Roi en personne. Il la racheta et en fit sa concubine. Enfin, elle n'avait pas les pouvoirs d'une Reine pour autant. Les femmes dans ce pays n'avaient aucune autorité. Elles servaient juste à donner du plaisir aux hommes. Cette femme, Amélia de son prénom, finit par accoucher d'une petite fille. Elle parvint à cacher le sexe de l'enfant. Cette petite fille grandit alors comme un garçon jusqu'à maintenant. Elle avait maintenant douze ans.

 

            Où voulait en venir Kréos ? Je ne voulais pas en entendre plus, mais en même temps, cette histoire m'intriguait. Il m'annonça que la demande étrange ne venait pas vraiment d'Amélia en personne, mais de la petite fille. Celle-ci lui avoua qu'elle ne voulait pas devenir esclave, mais souhaiterait les libérer. Mais, elle ne pouvait rien faire étant si jeune et sans défense. De plus, la supercherie avait été découverte. Son père, le Roi, fou de rage, avait décidé de l'offrir à ses gardes personnels. C'était des monstres horribles.

 

            Alors, cette petite convainquit sa mère de commettre l'acte le plus horrible qui soit pour une mère aimant son enfant. Elle voulait être sacrifiée pour hériter du pouvoir nécessaire pour anéantir à tout jamais la souillure sur Bozaly. Amélia formula cette demande avec les larmes de rage et de désespoir avant de poignarder sa fille en plein cœur. Kréos me raconta cet épisode avec un respect envers cette petite fille courageuse. C'était nouveau pour lui.

 

            Il avait pris pitié pour la première fois envers quelqu'un. Il se rendait compte finalement que tous les hommes n'étaient pas tous mauvais au sens propre. De plus, il m'avoua également qu'Amélia avait utilisé son nouveau pouvoir pour purifier Bozaly. Les esclaves avaient tous été libérés. Les hommes et les femmes n'avaient pas été massacrés, mais purifiés comme si en fait, ils renaissaient une deuxième fois. Amélia fit monter sur le trône les personnes capables de gouvernés avec clairvoyance. Puis, elle s'était consumée à son tour quand tout fut remis à jour. C'était son vœu. Elle n'avait pas sacrifié sa chaire pour elle-même, mais pour son peuple.

 

            Kréos me faisait comprendre dans un sens que j'agissais un peu comme Amélia. Pour sauver les êtres chers, j'allais me sacrifier. Certes, elle avait tué sa fille, mais celle-ci en était consciente et acceptée puisque c'était sa propre demande. Cette petite fille devait vraiment être quelqu'un de très rare. J'aurais aimé la connaitre.

 

            Kréos m'informa également que grâce à Amélia et sa fille, Bozaly entra en guerre contre Sifreda. Ce pays les attaquait par l'Ouest. Le Roi Amosis du Grand Désert avait également réussi à les prendre en revers également. Le Limur serait donc sauvé.

 

            Mais alors, depuis combien de temps étais-je dans l'estomac de Kréos ? Tous ces évènements étaient arrivés après mon départ, non ? Kréos me répondit que les évènements avec Amélia s'étaient produits pendant mon séjour dans le Grand Désert.

 

            Ce couloir n'en finirait-il jamais ? Je n'en pouvais vraiment plus. Mes jambes me retenaient à grande peine. J'étais parvenu à lier les trois épées en une seule. Elle brillait d'un noir absolu. J'avais bien du mal à la regarder tellement elle me donnait la nausée. Elle donnait l'impression qu'elle voulait aspirer toute mon énergie, ma force vitale.

 

            Enfin, pour le moment, elle me servait surtout de canne. Je m'appuyais sur elle pour continuer à avancer. Je sentais la folie me gagner de plus en plus. Je n'arrêtais pas d'entendre la voix de Sink, parfois celle de Sakio. Ils m'appelaient continuellement par l'une de ses maudites portes. Si la sortie n'arrivait pas vite, je finirais par craquer et je commettrais l'irréparable.

 

            Bah ! En fait, la sortie arriva tellement rapidement que j'en restais étourdi et complètement idiot. La luminosité était très faible par rapport à l'estomac de Kréos que j'eus du mal à me repérer sur le coup. Mais, heureusement pour moi, je vis juste à temps l'éclair qui me fonçait dessus pour m'éjecter sur le côté.

 

            Apparemment, je n'aurais pas le temps de me remettre de mes émotions. Marianne de Jars se trouvait en face de moi dans toute sa laideur. Cette femme se dressait au centre de ce qui ressemblait à une caverne. L'air était plutôt vicié et sentait la pourriture. Je vis les membranes de Kréos s'agiter dans tous les sens. Elles tentaient de frapper la sorcière qui avait meilleure mine que moi quand même.

 

            Profitant que Kréos me faisait gagner un peu temps, je parvins à me remettre debout en chancelant. Soulevant l'épée unique, je frappais avec toute la force que je pus réunir contre un pilier de la porte. L'épée la traversa sans accro. Je dus m'éjecter encore une fois sur le côté pour éviter les pierres de me tomber dessus.

 

            Je levai les yeux vers le plafond. Je compris pourquoi je mourrais en détruisant la porte-mère. Celle-ci était en harmonie totale avec la grotte. Elle soutenait le plafond. En la détruisant, la caverne s'écroulerait et je n'aurais aucun moyen existant pour m'échapper. Observant autour, je me rendis compte que la caverne était plutôt spacieuse, mais elle n'avait pas d'entrée. Par où était passée cette bonne femme ?

 

            J'eus la réponse en recevant un éclat de jour dans les yeux. Je levai à nouveau les yeux vers le plafond. Une petite ouverture s'y trouvait, mais trop étroite pour mon corps, mais pas celle de la sorcière étant d'un gabarit plus fin et plus petit. D'ailleurs, en parlant d'elle, je dus une nouvelle fois m'éjecter pour éviter une autre attaque. Elle enrageait de me voir détruire la porte. Elle tentait par tous les moyens de m'en empêcher, mais elle avait bien du mal à cause des attaques des membranes.

 

            J'entendais Kréos hurler de douleur à chaque membre détruit. Pourtant, peu après, il riait de joie morbide et réattaquait avec un plaisir malsain de toute évidence. Il souffrait peut-être, mais Kréos était un immortel. Elle ne pourrait pas le tuer quoiqu'elle fasse. Je tentais de gagner l'autre côté afin de finir une bonne fois pour toutes en détruisant l'autre partie de la porte, mais Marianne ne me perdait pas de vue. Je me faisais également assailli de toute part. J'asseyais tant bien que mal d'utiliser ma propre magie, mais j'étais bien trop faible.

 

            Bientôt, j'entendis Kréos hurler différemment. Les membranes s'agitaient dans tous les sens. Je dus me jeter à nouveau sur le sol pour l'éviter. Que lui arrivait-il ? C'est alors que je vis Marianne de Jars, le bras tendu face à la porte. Elle tenait une boule d'un blanc éclatant entre ses mains. Elle marmonnait des incantations étranges.

 

            Je m'aperçus alors que le noir absolu de la porte semblait se tendre vers la boule magique. Elle tentait vraiment de prendre les pouvoirs de Kréos. Il ne m'avait absolument pas menti une seconde. Avec effort, je me redressais, essoufflé. Je me trainais vers la deuxième partie du piler. J'abattis l'unique. Un bruit effroyable retentit alors. Des pierres commencèrent à tomber un peu partout. Un craquement terrifiant se faisait entendre.

 

            À bout de souffle, je me retenais de tomber grâce à l'épée. Je tentais de reprendre mon souffle, mais l'appel de détresse de Kréos me fit redresser la tête. La porte détruite l'avait effectivement libéré, mais il se faisait aspirer de plus en plus par la boule magique. Il se débattait comme un forcené. C'était assez étrange d'apercevoir sa forme humanoïde. Il avait pris celle d'un corps d'homme, mais sa tête était celle d'un félin. Son poil était d'un noir abyssal comme celle de l'épée.

 

            Son regard se tourna vers moi. Je croisais ses yeux jaunâtres à la pupille oblongue. Pour la première fois, j'y vus un regard très humain. Il ne pouvait plus rien faire. Il allait à nouveau être emprisonné. Le désespoir, la colère, la haine le tenaillaient. Mazette ! Pourquoi devrais-je me sentir coupable ? Il ne m'avait causé que des ennuis, pourquoi ressentais-je alors de la pitié pour lui ?

 

            Je forçais sur mes bras pour me redresser. Tout autour de nous, les parois s'effondraient. Il ne restait que quelques minutes encore avant que nous mourions tous écrasés. Marianne n'aurait aucun moyen de pouvoir s'échapper qu'elle le veuille ou non. Je devrais attendre de mourir tranquillement au lieu de me tracasser pour un Dieu maudit !

 

            Dans un cri de rage et de larmes, je fonçais vers cette sorcière avec mes dernières forces. La lame de l'unique s'enfonça dans son corps et je la tournai sur elle-même plusieurs fois afin de la faire relâcher la boule. Marianne hurla comme une démente. L'orbe s'échappa de sa main tendue et se fracassa sur le sol en plusieurs morceaux.

 

            La sorcière poussa un autre cri avant de s'écrouler sur le sol. Je la suivis de peu. Je n'avais plus de force, plus rien. Mon souffle commençait à se tarifier. Je toussai. Je tentai de me relever, mais sans succès. J'eus un rire rauque amer. Je voulais pleurer, mais ça, je n'en avais plus le droit. Ma vie était en train de partir. Je sentis comme une caresse sur ma joue. J'entendis un murmure :

 

— Tu as réussi, Kadaj. Ton monde a été purifié. La magie n'existe plus. J'ai tenu ma promesse, Kadaj. J'ai libéré Le Havre de chaleur. Tu n'as plus à te faire du souci. Repose en paix mon ami.

 

            Mes dernières pensées furent pour les deux êtres que j'avais tant aimés, Sink et Sakio. Ils étaient sains et saufs…

 

 

 

 

Ps de l'auteur : Voici donc le dernier chapitre de cette histoire. Et vous saurez ce que devienne les personnages dans l'épilogue arrivant prochainement.