Chapitre 31

 

            Il me fallut encore quelques jours pour me remettre en forme. Je pus ainsi profiter un maximum de ces deux hommes qui me chaviraient le cœur. Le lien créé la première fois put ainsi se renforcer. Je pouvais le sentir et je m'en réjouissais de plus en plus. Sink ne tenta plus de forcer ma raison afin que je lui avoue la vérité sur mes intentions. Il ne fallait pas qu'il sache. Kréos m'avait assuré qu'ils les tueraient sans hésiter si l'un d'eux me suivait. Le ferait-il ou pas ? Je ne pouvais pas tenter le diable.

 

            Un soir tranquille, je pus rejoindre la salle commune afin de saluer toutes les personnes présentes. Je fus assailli de toutes parts. Je n'imaginais pas un seul instant à avoir inquiété autant de personnes. C'était très perturbant, mais me réchauffait le cœur aussi. Voir de mes propres yeux le bonheur dans les yeux d'Anissa me remplissait de joie. Elle serait une très bonne mère.

 

            Mon père ! Quel plaisir de le revoir après toutes ses années ! Il me serra dans ses bras en pleurant. C'est la première fois que je le vois pleurer. Cela me fait tout bizarre. Cet homme si solide ! Et puis, je fis enfin connaissance avec Kadajy. Il n'y avait pas de doute possible. Elle était bel et bien ma sœur. Nous avions l'air très gauche. Nous ne savions pas comment agir, heureusement Akira vint y mettre son grain de sable.

 

            Il avait bien changé depuis la fois où je l'avais vu. Mes sentiments pour lui avaient changé au fil des années, mais il restera toujours mon premier amour, même s'il ne le saura jamais. Je ris beaucoup ce soir-là en l'observant avec Kadajy. Elle pouvait faire de lui ce qu'elle voulait. Ils étaient mignons. Anaëlle vint me tenir compagnie également. Cette petite créature qui m'en avait fait voir de toutes les couleurs s'était bien assagie, mais comme toute créature magique, elle s'affaiblissait.

 

            Sink m'avait rassuré sur son sort. Elle les accompagnerait quand la porte du Havre de chaleur serait à nouveau ouverte. Cette soirée me fit un bien fou. Être auprès de ces personnes me renforçait dans l'idée de les protéger du mieux que je pouvais. Cette nuit-là, Sink et Sakio me serrèrent contre leur cœur. Ils sentaient les futurs évènements qui allaient se produire bientôt.

 

            Aux premières heures du jour,  je parvins à me lever bien avant eux. Ils dormaient d'un sommeil du juste. Ils en auraient besoin. Les attaques de la Reine Sifreda allaient bientôt reprendre de plus belle. Mon cœur se serrait, mais je devais le faire. Je devais faire vite. Ma main fit le geste de s'approcher d'eux afin de caresser une dernière fois leurs joues, mais je me retins à temps. Je pourrais les réveiller et cela ne m'arrangerait pas le moins du monde.

 

            Après un énorme effort, je me détournais pour quitter cette chambre des jours heureux. J'allais à nouveau les abandonner. Je le devais. Je n'avais pas le choix. C'était la seule solution pour les sauver. Avant toute chose, je me rendis vers les appartements de Lan Mondragoran.

 

            J'espérais sincèrement que mon frère ne m'en voudrait pas trop ce que j'allais faire, mais j'en avais besoin. J'utilisai ma magie afin de passer inaperçu. Je devais faire vite, car je ne pouvais pas l'utiliser longtemps. J'aperçus le corps de mon demi-frère serrer tendrement celui d'Anissa. Un sourire s'esquissa sur mes lèvres. Leur fils serait réellement gâté par la nature avec de tels parents. Je n'eus pas à chercher très loin pour trouver l'arme en question.

 

            Certes, les épées du Malkier appartenaient à leur maître et n'obéissaient qu'à eux. Mais, si par chance l'un des trois se trouvait être un grand sorcier, alors il serait en mesure de créer une épée unique dans le monde et même de l'univers. Après un dernier regard vers les corps endormis, je sortis toujours comme un voleur.  

 

             Je m'enfonçais dans la nuit noire pour me rendre auprès de la porte de Kréos. Sur le chemin m'y conduisant, j'eus la surprise d'y croiser mon père. Il était appuyé contre un ponton attendant. Quand il me vit, il se redressa. Son visage était sombre et triste.

 

— Pourquoi Kadaj ?

 

— Parce que je n'ai pas le choix. Je veux les sauver, père. Si je dois mourir et quoi que je fasse, ce sera le cas autant l'être en les sauvant.

 

— N'y a-t-il vraiment pas d'autres solutions ?  

 

            J'eus un sourire triste.

 

— Peut-être, mais je n'en ai plus le temps. Père, ma vie est en train de s'effriter de plus en plus. Je la sens venir et cela m'effraie, car j'ai peur d'échouer.

 

            Mon père se rapprocha de moi et me prit dans ses bras. Il me serra si fort.

 

— Je suis fier d'avoir un fils comme toi, Kadaj. Fais ce que tu dois faire, je veillerai sur les personnes que tu aimes tant.

 

            Je hochai la tête. Je m'écartai pour reprendre mon chemin. Je sentais le regard de mon père sur moi. Je stoppai un instant et je jetai un dernier regard vers l'arrière. Je finis par dire :

 

— Je suis fier d'être ton fils, Bramelone Meedon. Prends soin de toi et surtout ne gâte pas trop ton futur petit fils.

 

— Bien sûr que je le gâterai, juste pour faire enrager ma petite Anissa, me cria mon père, d'une voix tremblotante.

 

            Après un dernier signe d'adieu, je repris la route avec mes pensées. Mon cœur faisait mal. Sink et Sakio me manquaient déjà, mais je faisais tout cela pour eux. C'était pour leur bien. En arrivant au sommet, je ne voyais plus aucune lumière. C’était les ténèbres. Une certaine froideur me traversa le corps.

 

            Bientôt, je sentis une certaine pression contre mon bras qui remonta bientôt et me frôla alors le visage. C'était quelque chose de gluant. Agacé, je la repoussais. Une deuxième membrane vint à nouveau me titiller, mais par l'arrière. Je sursautai et je m'éloignai un peu plus. Un rire rauque se fit entendre et deux yeux jaunâtres apparurent devant moi. La bouche béante de dents acérées souriait, amusée au plus haut point. Kréos semblait de bonne humeur.

 

— Kadaj, Kadaj, chanta-t-elle d'une voix mielleuse et rauque. As-tu pu te recharger de plaisir avec tes deux asticots ? Tu aurais dû me le demander, je t'aurais donné bien plus de plaisir.

 

— Je vois que tu es toujours aussi malsain, Kréos.

 

            Les membranes vinrent à nouveau me titiller. Je finis par le menacer avec mon épée tout en l'informant que s'il continuait, je ne me gênerais pas à m'en servir. Pour seule réponse, Kréos se mit à rire de plus belle, mais au moins, les membranes disparurent.

 

— Es-tu prêt pour un autre voyage dans mon estomac ? Tes pouvoirs se sont encore affaiblis, Kadaj. Il ne te reste plus beaucoup de temps. Ce voyage est le dernier. Connais-tu le chemin à prendre ?

 

            Je me tournais une dernière fois vers le camp. C'est alors que je les vis. Ils arrivaient en courant. Non, ils ne devaient pas venir. Je reculais de plus en plus pour être juste devant la bouche grande ouverte de Kréos. Celui-ci les avait vus également. Ses yeux jaunâtres luisaient d'un éclat meurtrier. Je n'eus plus aucun scrupule. Je serrais contre moi les trois épées du Malkier, puis d'un pas résolu, je pénétrais dans la bouche qui se referma aussitôt sur moi.

 

             La dernière image que je vis fut Sink retenant Sakio pour l'empêcher de foncer sur la porte. Adieu Sink, adieu Sakio, vous êtes ma raison de vivre et je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour vous sauver. Que vous le voulez ou non !

 

— Alors Kadaj ? Quel est le chemin ?