Chapitre 10

 

            Tout le temps du service, Hans pensa à la dernière phrase d'Alvis. Rojer serait-il jaloux de sa famille ? Il est vrai qu'il avait une famille un peu hors norme. Il avait grandi avec son frère chez leur oncle et son compagnon. Contrairement aux mauvaises langues, Kaigan et lui avaient eu une enfance des plus heureuses auprès de personnes fantastiques. Mais de là à en être jaloux…

 

            Quand il fut le temps de servir à la table la plus bruyante où se trouvaient les amis de Sawako, Hans dut serrer les dents plus d'une fois en passant près de Nathaniel. Celui-ci ne s'empêcha pas pour lui mettre la main aux fesses tout en riant sous cape de la gêne du garçon. Hans mourrait d'envie de lui jeter le plateau en pleine face. Mais, il put éviter de commettre cet acte grâce à Sawako qui vint les rejoindre à table.

 

            Le japonais eut pitié du fils de son compagnon. Il frappa Nathaniel tout en marmonnant dans sa langue maternelle mille et une imprécations. Hans put reprendre son travail sans plus aucune gêne. Nathaniel, surnommé parfois le Viking, boudait dans son coin. Il affichait clairement un certain ennui. Ennuyer les jeunes était son péché mignon. Son regard s'éclaira finalement à l'arrivée de son meilleur ami.

 

            Luka Martin, son compagnon depuis plusieurs années, secoua la tête exaspérée. Nathaniel venait de trouver un nouveau joujou en la présence de Kaigan. Celui-ci d'ailleurs fixait Hans avec insistance, tout en se mordant la lèvre inférieure. Comme il s'ennuyait, il était parti rendre visite à Sasha au bar le « Cool Baby ». Xavier lui avait alors annoncé que Sasha se trouvait actuellement à Paris. Il y passait le week-end auprès de sa mère.

 

            Alors pour passer le temps, il était resté avec Xavier à discuter de tout et de rien. Puis, peu de temps plus tard, Shin avait fait son apparition. Il avait été un peu surpris de le trouver au bar, mais il ne lui avait fait aucun reproche. Bien au contraire, il s'était installé auprès de lui. Il leur avait commandé à boire, puis sans attendre, Shin était entré dans le vif du sujet.

 

— Vous êtes-vous disputés ?

 

— Pardon, demanda Kaigan, interloqué.

 

            Shin but une gorgée de sa bière, puis reprit :

 

— Je te demande si tu t'es disputé avec Hans.

 

— Ah ! Non. Tout va bien.

 

— Mmm ! C'est bizarre. Depuis quelque temps, j'ai l'impression que tu l'évites.

 

            Kaigan soupira. Il adorait sa famille, mais elle avait une fâcheuse tendance à deviner quand les jumeaux n'allaient pas bien. Il ne pouvait rien leur cacher. Avant de quitter la maison, Akira lui avait posé la même question. Il finit par avouer.

 

— J'ai une bonne raison pour l'éviter.

 

            La main de Shin se posa sur la tignasse brun caramel de son fils. Il lui adressa un sourire rassurant.

 

— Hans ne te détestera pas si tu lui avoues la vérité sur Rojer.

 

            Kaigan leva les yeux vers son vrai père. Il était abasourdi.

 

— Comment le sais-tu ?

 

— Rojer ne se cache pas. À mon avis, ton silence fait bien plus de mal que les tromperies de Rojer.

 

            Kaigan baissa la tête, honteux. Puis, d'un coup, il eut une illumination.

 

— Tu veux dire que Hans est déjà au courant. Merde ! Pourquoi reste-t-il avec lui, dans ses conditions ? Il est vraiment idiot.

 

— C'est à lui que tu devrais le demander. Tu ne crois pas ? Allez, viens. Je t'invite au resto.

 

            Kaigan l'avait suivi ensuite en silence, tellement perdu dans ses pensées. Maintenant qu'il se trouvait dans le restaurant où son frère travaillait, il se sentait beaucoup plus mal. Mais grâce à une certaine personne, sa morosité disparut assez rapidement. Il dut batailler tout le long du repas avec Nathaniel. D'ailleurs, le Viking faillit perdre une main quand le garçon avait fini par le menacer avec une fourchette. Cet homme était une plaie.

 

            Mais, il devait admettre qu'il avait passé une bonne soirée. C'était agréable d'être avec ses adultes qui ne se prenaient pas au sérieux. De plus aucun d'eux ne le laissait seul dans son coin. Ils le faisaient participer à la conversation. Vers la fin du service, Kaigan avait remarqué la jeune fille qui travaillait avec son frère à la crèche. Il fut un peu étonné de la voir présente également au resto. Elle lui faisait souvent grincer les dents. Il la trouvait bizarre, un peu égocentrique.

 

            Luka et Nathaniel quittèrent leurs amis un peu avant la fermeture. Shin quitta Kaigan pour se rendre en cuisine afin de proposer son aide, mais surtout pour ennuyer sa moitié. D'ailleurs, il ne tarda pas à voir sortir Alvis, les joues en feu. Elle le rejoignit et se laissa tomber sur un siège, fatigué.

 

— Mon Dieu ! J'avais oublié à quel point c’est usant de faire le service.

 

— Où est Hans ?

 

— Ah ! Il se change. Il m'a laissé la place en premier. Maintenant, faut voir s'il va avoir l'envie de nous rejoindre étant donné le spectacle qu'il y a dans la cuisine.

 

            Kaigan sentit ses joues s'enflammer. Merde ! Pourquoi rougissait-il d'abord ? Il se sentait mal à l'aise. Il ne savait pas quoi dire avec cette fille. Ce n'était pas qu'il ne l'appréciait pas, mais il y avait quelque chose qui le dérangeait. Hans finit par faire son apparition, nullement choqué apparemment. Il secouait juste la tête.

 

            Il s'approcha de la table à son tour. Il se glissa sur une chaise près de son frère. Il marmonna :

 

— Ils ne peuvent pas attendre d'être chez eux au lieu de faire mumuse dans la cuisine d'un resto.

 

— Tu rigoles ! Tu sais bien que Shin adore faire les choses à sa manière afin de réveiller le chat sauvage.

 

            La fille regarda sa montre et s'exclama en se levant.

 

— Ce n'est pas que je m'ennuie avec vous, mais il faut que je rentre.

 

— Eh ! Shin va te ramener. Il est hors de question que tu rentres à pied, s'exclama alors Hans.

 

            La jeune fille secoua la tête et sourit.

 

— Je veux bien, mais il semble occuper. Et je ne veux pas déranger.

 

— Ne soit pas stupide. Il fait nuit et les routes sont dangereuses pour une fille, répliqua Kaigan, à son tour.

 

            La jeune fille céda. Mais, elle ajouta :

 

— D'accord, je vais l'attendre. Mais, je vais dehors. Je veux en fumer une avant de partir. Comme cela, vous pourrez discuter tranquillement. Ok ?

 

            Alvis s'éloigna rapidement avant que les garçons ne la rappellent. Elle leur jeta un dernier regard avant de s'éclipser rapidement. Pourquoi avait-elle le cœur qui battait la chamade ? Hans se retourna vers son frère. Celui-ci fixait la nappe avec insistance. Hans soupira. Il avait l'impression que son frère s'était bien éloigné. D'un seul coup, Kaigan laissa échapper.

 

— Je suis désolé.

 

            Hans lui jeta un regard surpris.

 

— Pourquoi es-tu désolé ?

 

            Kaigan prit une grande inspiration.

 

— Pour n'avoir rien dit au sujet de Rojer. Je le savais depuis un long moment, mais par lâcheté, je ne t'ai rien dit.

 

— T'es un idiot, Kaigan. Je t'aurais cru sur parole. Je ne t'aurais pas détesté et je ne te déteste pas maintenant non plus.

 

            Hans se pencha et posa son front sur celui de son jumeau comme il le faisait enfant.

 

— Tu es la personne en qui j'ai le plus confiance. Alors, quand tu dois me dire mes quatre vérités fais-le sans la moindre hésitation. Je ne t'en voudrais jamais.

 

            Kaigan se mordit à nouveau la lèvre avant de lancer d'un ton hésitant.

 

— Alors, quitte-le ! Je ne peux pas tolérer qu'il te fasse du mal, Hans.

 

— Je ne peux pas. J'ai la trouille.

 

— La trouille de quoi ? Il te trompe avec plusieurs hommes, Hans. C'est la pure vérité. Il est accro au sexe. Et ce qui est sur, c'est que chaque fois qu'il le fait, il te fait souffrir. Je le déteste et je ne suis pas le seul. Rand n'est pas loin de lui en mettre une également sans parler de Léon.

 

            Hans se redressa. Il porta sa tête entre ses bras posés sur la table. Il n'arrivait pas à pleurer. Son cœur était sec et froid.

 

— Mais si je le laisse partir, il continuera. Et moi, je n'aurai plus rien. Qu'est-ce que je deviendrais sans lui, Kaigan ?

 

— Mais Hans, si tu continues, ton cœur finira par s'user à force d'inquiétude et d'angoisse. Je n'ai pas envie de te ramasser à la petite cuillère. Tout le monde s'inquiète pour toi, banane.

 

            Hans soupira. Son cœur lui faisait mal à en pleurer. Mais, il n'arrivait pas à imaginer à continuer sa vie sans Rojer. Il l'aimait, c'était plus fort que lui. Il eut un petit sourire triste.

 

— Maintenant, c'est moi qui suis désolé. Je vous donne beaucoup de souci, pas vrai ? Kaigan ?

 

— Mmmh ? Quoi ?

 

— Promets-moi que tu ne me cacheras plus rien. Si un jour, tu dois me dire quelque chose qui puisse me faire mal, tu me l'avoueras quand même.

 

            Kaigan hocha la tête avec véhémence.

 

— Promis si tu fais pareil.

 

— Ça marche. Déjà, pourquoi tu n'essaies pas de mettre le grappin sur Alvis ?

 

            Kaigan lança un regard surpris, mais il n'eut pas le temps de répondre, car Shin et Sawako firent leur apparition. Étant donné le visage colérique du japonais, Shin avait réussi à réveiller le chat sauvage. Il marmonnait également d'horribles choses sur son compagnon dans sa langue natale. Comprenant très bien le japonais, les garçons grimacèrent. Sawako n'était pas tendre dans ses termes. Quant à Shin, il s'en fichait. Il affichait un sourire malicieux et il s'agrandissait à chaque mot.

 

            Comme prévu, Alvis les attendait bien. Elle était appuyée contre le mur terminant sa cigarette. Sawako la regarda un instant, puis sans crier garde, il s'approcha et lui enleva la cigarette des mains pour l'écraser ensuite. Elle émit quelques protestations, mais dès qu'elle croisa le regard noir du japonais, elle se tut aussitôt. Elle jeta un coup d'œil vers les garçons. Ceux-ci se retenaient à grand-peine de rire. Ils se moquaient d'elle.

 

            Elle fut quand même rassurée. Les jumeaux avaient réussi à discuter. Elle ne verrait plus le regard inquiet de Hans sur son frère. Elle ne les connaissait pas vraiment, surtout Kaigan, mais elle les aimait bien. Ce n'était pas de mauvais bougre. Hans avait une patience d'ange avec les plus petits. C'était même très mignon de le voir s'amuser avec eux. Si seulement son propre frère était comme eux, au lieu d'être un abruti de première comme son père.

 

            Comme promis, Shin la ramena chez elle dès qu'il avait déposé les jumeaux près de la route piétonne. La jeune fille le remercia avant de filer rapidement vers sa maison dont les lumières étaient encore allumées. Sa mère l'avait attendu. Quand elle pénétra dans la cuisine, elle vit sa mère en larme. Elle s'en approcha doucement et la prit dans ses bras pour la calmer. Elle finit par lui demander.

 

— C'est qui le coupable ? Papa ou l'autre imbécile ?

 

— Alvis ! Ne parle pas comme cela de ton frère.

 

— Pfft ! C'est un imbécile s'il croit faire la loi dans cette maison. D'ailleurs, il n'a pas intérêt à lever la main sur toi parce que sinon lui en fout une. Il est où ? Encore dehors ?

 

            Sa mère secoua la tête négativement. Elle renifla avant d'avouer.

 

— Non, il est rentré. Je me suis juste disputé encore une fois avec ton père.

 

— Ah ! Il est rentré avec un verre dans le nez. Pas vrai ? Un vrai poivron. Ce n'est pas comme cela qu'il va trouver du boulot, celui-là ! Ah lala ! Va te coucher, maman. Tu dois te lever demain pour le travail. Il ne faudrait pas que tu sois trop fatigué.

 

            Sa mère se redressa. Elle observa un instant sa fille aînée avant de l'embrasser sur la joue.

 

— Tu es adorable, Alvis. Que serai-je devenu sans toi ? Tu es si forte. Parfois, je t'envie.

 

            Alvis parut sceptique. Forte ? Elle ne pensait pas l'être. Elle voulait juste vivre en paix et en harmonie avec sa famille. Certes, elle n'était pas aussi parfaite que celle des jumeaux, mais elle les aimait quand même. Alors, elle se battrait pour la remettre à flot.