Chapitre 9

 

            Hans se sentait de plus en plus las. Rojer lui reprochait toujours de n'être pas assez disponible. Pourtant, il faisait son maximum pour être à sa disposition aussi souvent que possible. Mais, il n'allait quand même pas oublier ses études pour monsieur. Et puis, il aimait bien travailler aussi. C'était des petits boulots, mais il était très fier ensuite de gagner un peu d'argent par lui-même.

 

            Hans se doutait bien qu'il finirait par perdre le garçon dont il était amoureux depuis des années. Il en avait mal dès qu'il y pensait. Il ne fallait pas le prendre pour un imbécile. Il n'était pas aveugle. Même s'il le laissait croire. Il était simplement lâche. Il fermait les yeux sur les infidélités de Rojer.

 

            Ce jour-là ne faisait pas exception. Rojer avait fait le trajet avec lui jusqu'à la crèche. Une loi était sortie donnant l'autorisation à des jeunes de plus de quinze ans de pouvoir travailler, mais seulement une dizaine d'heures par semaine. Hans travaillait dans une crèche quelques heures par semaine, le reste comme serveur dans l'hôtel-restaurant de Sawako Sanada.

 

            Au lieu de profiter de sa présence, Rojer lui avait fait reproche sur reproche. Hans l'avait écouté sans broncher. Que pourrait-il dire ? Pour Rojer, il avait déjà tous les torts. Maintenant, il était là, près du portail et il observait tristement la silhouette de Rojer disparaitre de l'horizon. Il ne pouvait s'empêcher de se demander où le garçon se rendait. Allait-il chez un de ses amants ? Un pincement au cœur fit mordre la lèvre à Hans. Il devrait mettre les choses au clair avec Rojer. Mais, la peur de le perdre le tiraillait.

 

— Tu es le garçon le plus maso que je connaisse, Hans.

 

            L'adolescent se tourna en sursautant vers la jeune fille qui l'observait en silence depuis un petit moment. Ils avaient tous deux le même âge, mais ils ne fréquentaient pas le même lycée. La jeune fille ressemblait plus à un garçon manqué. Elle s'habillait toujours en jean, basket. Elle cachait ses formes qu'elle haïssait sous de longs tee-shirts. Elle avait de beaux cheveux noirs un peu ondulés, mais toujours attachés en queue de cheval. Sa peau était blanche, rehausser par des pommettes hautes, un nez mutin et deux yeux marron foncé, pétillants.

 

            Hans travaillait avec Alvis Ramirez depuis plus de six mois. Elle n'avait pas sa langue dans sa poche. Elle aimait dire ce qu'il lui passait par la tête et tant pis si cela faisait des dégâts. La première chose qu'elle lui dit fut qu'elle détestait Rojer et pas seulement par son attitude.

 

— Pourquoi continues-tu à sortir avec ce type ? Il prend un malin plaisir à massacrer ton petit cœur fragile.

 

            Hans grimaça et soupira. Chaque fois qu'ils se voyaient, elle lui balançait cette phrase comme une litanie. Il ne savait pas quoi lui répondre. La jeune fille secoua la tête exaspérée.

 

— Bah ! Tu es un idiot.

 

            Hans se passa une main dans les cheveux. Il jeta un coup d'œil à sa montre. Il était arrivé à l'avance. Un nouveau soupir lui échappa. Alvis vient le rejoindre près du portail. Elle s'y appuya et elle s'alluma une cigarette. Hans finit par prendre la parole.

 

— Et toi ? Pourquoi n'essaies-tu pas d'attraper mon frère une bonne fois pour toutes ? Je sais très bien que tu en pinces pour lui.

 

            Alvis leva les yeux au ciel tout en tirant une bouffée de cigarette. Elle eut un petit rire. Elle pencha la tête.

 

— Tu rigoles ? Ton frère ne m'intéresse pas. Il est encore plus idiot que toi.

 

— Tu mens très mal, Alvis. Chaque fois qu'il passe ici, tu lui cherches des noises.

 

— Mais, c'est amusant. Il prend la mouche tellement facilement.

 

            La jeune fille jeta sa cigarette sur le sol afin de l'écraser, puis elle ramassa le mégot éteint pour l'envoyer dans la poubelle un peu plus loin. Elle se redressa et fit le geste de rejoindre le bâtiment. Hans l'arrêta en l'attrapant par le bras.

 

— Est-ce que cela te dirait de venir travailler dans un restaurant après ? Où je travaille, le patron recherche un autre serveur.

 

            Alvis réfléchit un instant puis son regard se mit à pétiller.

 

— Tu sais que tu es un amour quand tu veux. C'est d'accord. Je marche.

 

            Elle s'éloigna en riant. Hans secoua la tête, un peu estomaquée. Cette fille était parfois un peu bizarre. Avant d'entrer dans la crèche, il lui lança :

 

— Merci d'être une si bonne amie, Alvis.

 

            Elle lui adressa un magnifique sourire tout en lui répliquant.

 

— Ben justement, écoute là plus souvent ta meilleure amie. Elle dit tout le temps des choses très sensées.

 

            Hans ne put rien dire, car dès qu'il fit son apparition, les enfants l'appelèrent à grand cri. Il adorait travailler avec eux. Les enfants ne jugeaient pas, ils prenaient les personnes comme elles étaient sans se poser de question. Ils aimaient ou ils n'aimaient pas. Ils ne cherchaient pas plus loin, ne se prenaient pas la tête comme tous les adultes.

 

            Parmi les enfants, il y avait des triplés, trois petites répliques. Hans les connaissait bien pour la simple raison qu'ils étaient les enfants de Cody Amory, l'oncle de Rojer. Il avait souvent été leur baby-sitter quand elles étaient encore bébé. Maintenant à deux ans et demi, c'était devenu de vraies petites princesses. Cody était aux anges à leur naissance, mais elle n'avait pas fait que des heureux. Hans savait que Rojer les enviait, les jalousait.

 

            Rojer, Léon et Samantha avaient perdu leurs parents dans un accident d'avion alors qu'ils étaient encore très jeunes. Cody, célibataire à l'époque, s'était chargé de les élever comme il put en compagnie de son jeune frère Ben et de sa plus jeune sœur Asia. Il avait beaucoup galéré, car en même temps, il devait rembourser les dettes de son propre père.

 

            Puis, il avait fait la connaissance de Carlin Oda, le peintre le plus déjanté de la ville. Celui-ci l'avait pris sous son aile et grâce à lui également, il avait rencontré sa future femme. Elle n'était autre que la fille adoptive de Carlin. Hans ne comprenait pas pourquoi Rojer en voulait autant à Cody.

 

            Celui-ci ne les avait pas laissés de côté. Il avait même tardé à demander Thalia en mariage afin de laisser ces petits neveux s'habituer à l'idée d'avoir une future maman. Même pour avoir un enfant, Cody et Thalia avaient encore attendu afin de les laisser grandir tranquillement. Léon ne leur avait jamais posé de problème. Pour lui, son oncle méritait le bonheur après s'être autant sacrifié. Mais, Rojer et Samantha avaient causé plus de problèmes, même encore maintenant.

 

            Hans dut jouer la plupart du temps avec les triplés. Les petites filles l'adoraient et le lui faisaient savoir à grand cri. D'ailleurs, Alvis se moquait souvent de lui. Deux heures plus tard, certaines mamans vinrent chercher leurs petits bouts de choux. Pour les triplés, ce fut Thalia qui vint les prendre. Les triplés étaient les répliques en miniature de leur maman. Alvis la regarda tout le long. Elle soupira à fendre l'âme.

 

            Hans ramassait les jouets sur le sol, mais il avait pu voir l'expression de son amie.

 

— Qu'est-ce qui t'arrive ?

 

            La fille haussa les épaules et vint l'aider.

 

— Je me disais juste que Madame Amory était une très belle femme. Je l'envie un peu.

 

            Hans lui jeta un coup d'œil surpris.

 

— Pourquoi ? Thalia est certes très belle, mais ce n'est pas l'apparence qui fait que la personne est belle.

 

            Alvis se sentit rougir. Elle émit un rire, puis elle s'exclama alors mettant les joues de Hans aussi rouge que les siennes.

 

— Ha lala ! Tu as de la chance de préférer les hommes, sinon je t'aurais épousé sur le champ.

 

            Quelques minutes plus tard, les deux jeunes gens saluèrent la gérante de la crèche pour lui dire au revoir, puis ils prirent le chemin en direction de l'arrêt de bus. Ils se rendaient dans un autre lieu vers le centre-ville. Ils restèrent silencieux tout le long du trajet. L'hôtel restaurant ne se trouvait pas très loin de la gare. Quand ils pénétrèrent à l'intérieur, les clients affluaient déjà. Alvis en fut agréablement surprise. Elle jeta un coup d'œil vers son ami. Celui-ci sourit.

 

— C'est toujours bondé. Sawako est un excellent cuistot.

 

            Hans l'emmena à l'arrière du bâtiment. Dès que la porte s'ouvrit, les effluves de nourriture leur parvinrent. Alvis en eut tout de suite l'eau à la bouche. Elle sursauta et resta bouche bée quand une magnifique bête apparut devant elle. Elle avait bien du mal à détacher son regard du japonais. Celui-ci la détailla sans la moindre gêne de la tête aux pieds. Puis, il lui adressa un sourire à faire fondre la glace.

 

— Hans ! Tu es un amour.

 

— Je sais, je sais.

 

            Sawako porta ses yeux noirs vers le fils de son compagnon. Ses yeux brillaient d'amusement, mais ils se durcirent d'un coup quand une main baladeuse lui toucha les fesses. Il se retourna vivement et donna un coup de poing plutôt violent dans l'estomac faisant grogné de douleur le coupable.

 

— Qu'est-ce que tu fous dans ma cuisine, l'empoté ? Dégage d'ici avant que je t'étripe ou je te castre !

 

            Alvis ouvrit la bouche de stupeur. Quel changement de caractère ! Au début, Sawako était charmant comme tout et puis, d'un seul coup, il se transforma en chat sauvage. Hans lui agrippa le bras et l'emmena dans les vestiaires afin de se changer.

 

— Ne t'inquiète pas. Sawako n'est pas méchant.

 

— Je m'en doute, mais c'était qui le pervers ?

 

— Le pervers ? Oui, c'est un bon qualificatif. Ça lui va comme un gant. Il se nomme Nathaniel. C'est le meilleur ami de Shin.

 

— Si je me souviens bien, Shin est ton vrai père, c'est cela ?

 

— Oui et Sawako est son compagnon.

 

— Tu as quand même une étrange famille. Est-ce que tu en veux à ton père de t'avoir laissé en arrière ?

 

            Hans se mit à réfléchir un instant. Puis, il avoua :

 

— Non. Il ne nous a pas laissés derrière parce qu'il ne nous aimait pas. Il pensait juste que nous serions plus heureux avec Akira. Et, je dois dire qu'il n'a pas tort. Kaigan pense la même chose. Akira est un excellent père. Nous l'aimons beaucoup, tout comme Matt.

 

— Tu sais quoi ! J'y pense juste à l'instant, mais serait-ce possible que ton Rojer soit jaloux des liens que tu as avec ta famille ?

 

— Qu'est-ce qui te fait croire cela ?

 

— Je ne saurais pas te dire la raison. En fait même moi, je t'envie.