Chapitre 3

 

            Comme convenu, Ywain montra le chemin vers les appartements des invités au garde des ombres. Il mourrait d'envie de poser diverses questions à cet homme. Il avait entendu parler des gardes des ombres quelques années plus tôt. D'après les dires, ils avaient été chassés de Férelden à l'époque du Roi tyran, un siècle plus tôt.

 

            Le défunt Roi Maric Thierin leur avait permis de revenir, mais le mal avait été fait. Les habitants de Férelden les voyaient d'un mauvais œil. Ils avaient peur que les gardes des ombres viennent enlever leurs enfants pour leurs ordres.

 

            Tout le long du couloir, tous les mages qui les dépassaient saluaient avec respect et avec une certaine crainte Duncan. Celui-ci ne bronchait pas. Il semblait perdu dans ses pensées. En tout cas, le premier enchanteur Irving appréciait cet homme. Pour Ywain, c'était un gage de confiance.

 

            Arrivé dans la chambre des invités, Duncan le remercia et commença à s'éloigner replongeant dans les pensées. Ywain l'observa sur le bas de la porte. Aurait-il le courage de poser cette question ? Duncan se retourna et sursauta légèrement en apercevant le jeune mage toujours à la porte.

 

— Qui a-t-il mon garçon ? Demanda-t-il, intrigué par l'insistance du regard.

 

— Euh ! Hésita Ywain. Puis il finit par se lancer d'une traite : est-ce que vous avez des mages dans votre ordre ?

 

            Duncan fut un peu surpris. Un sourire apparut sur ses lèvres camouflé par sa barbe noire.

 

— Oui, nous en avons quelques-uns, tout comme des elfes et des nains.

 

— Ah ! Et vous n'avez pas peur qu'ils succombent à la voix d'un démon ?

 

            Duncan comprit le sens de la question. C'était surtout cette réponse que le garçon désirait entendre.

 

— Non, les mages gardes des ombres ont un esprit très solide et puissant sinon ils n'auraient pas survécu à leur premier contact avec l'engeance, répondit évasivement Duncan.

 

            Il ne pouvait pas lui parler de certaines choses en public. L'initiation d'un garde des ombres était secrète depuis de très longues années. Peu de personnes en connaissaient les règles, d'ailleurs. Et ceux qui malheureusement l'apprenaient par erreur finissaient par devenir eux mêmes des gardes qu'ils le veuillent ou pas sinon la mort était au rendez-vous.

 

            Sans trop savoir pourquoi, Ywain savait que Duncan ne lui disait pas vraiment la vérité. Elle était surement un peu différente, mais il comprenait que certaines choses devaient rester secrètes. Il n'insista pas. Le jeune mage fit un pas en arrière et salua de la tête le garde des ombres pour prendre congé.

 

            La tête baissée, Ywain fit demi-tour pour regagner la bibliothèque. Il sursauta comme un malade quand il se tamponna contre un apprenti. Ywain releva la tête pour s'excuser quand il reconnut l'apprenti en question. Il retient avec effort un soupir exaspéré.

 

— Qui est cet homme, Ywain ? Ce n'est en rien un mage. Est-ce une connaissance du Premier enchanteur ?

 

— Jowan, que viens-tu faire dans ce secteur ? Les apprentis n'ont pas vraiment l'autorisation d'être ici.

 

— Oh lala ! Monsieur monte en grade et commence déjà à faire la morale. Décoince-toi un peu, Ywain. Pour ta gouverne, je te cherchais. J'aurais grand besoin de ton soutien. Mais, nous devrions parler dans un endroit plus discret. Viens à la chapelle de la chantrie, s'il te plait.

 

            Avant même qu'Ywain puisse décliner l'offre, Jowan disparut. Le jeune mage soupira à fendre l'âme. Il se doutait bien qu'il allait encore avoir des ennuis à cause de cet empoté de Jowan. Mais, l'apprenti semblait vraiment troublé. Que devait-il faire ? Peut-être devrait-il l'écouter tout d'abord ? Et se décider ensuite ?

 

            Ywain soupira à fendre l’âme. Il fit quelques pas en direction de la bibliothèque. Les histoires de Jowan ne lui apporteraient que des ennuis. Il le savait. Mais en même temps, même si Jowan était le seul à lui avoir offert une certaine amitié, même si c’était souvent à sa convenance. Les pas du jeune mage s’arrêtèrent à quelques pas de la porte.

 

            Ywain secoua la tête, fataliste. Il cédait. Il changea de direction. Il se rendit vers les escaliers menant aux étages inférieurs. Dans le couloir menant à la chantrie, il croisa plusieurs templiers. Le jeune mage était un peu inquiet. Pourquoi Jowan avait-il choisi la chantrie ?

 

            Quand il pénétra dans la pièce en question, Ywain trouva rapidement son ami. Il était accompagné d’une novice de la chantrie. Ywain n’avait pas besoin d’un dessin pour comprendre la situation. Il suffisait juste de les regarder pour comprendre. Les imbéciles ! Ils ne savaient même pas jouer à la comédie.

 

            La pièce n’était pas très grande. La statue d’Andrasté se dressait au centre dans une position de prière. Devant elle, des bancs avaient été posés, attendant toutes âmes qui voulaient ou espéraient une certaine rédemption. En s’approchant, Ywain reconnut le jeune novice. Dès la première fois où il l’avait vu, il s’était demandé ce qu’elle fabriquait à la chantrie. Elle n’avait rien d'une bonne sœur que ce soit dans le physique ou moral.

 

            Par contre, Ywain se demandait si Jowan avait succombé à cette femme pour sa personnalité ou pour son énorme poitrine. Le jeune mage se demandait s'il devait enlever les illusions à son ami. Sa femme avait dû goûter au plaisir avec certains templiers. Pour l'avoir déjà entre aperçus, le jeune homme n'avait pas eu besoin des rumeurs. Il se demandait à quel jeu, elle jouait.

 

            Jowan le vit et lui fit signe. Ywain s'approcha avec fatalité. Il écouterait et se déciderait ensuite. Après un léger salut à la femme, Ywain se tourna vers son ami et demanda aussitôt :

 

— Alors, quel est le sujet grave dont tu voulais me faire part ?

 

            Jowan se tordit les doigts.

 

— Je viens d'apprendre que le cercle a décidé de faire de moi un Apaisé. Ywain, je ne veux pas devenir une âme sans émotion.

 

— Comment peux-tu le savoir ? Je ne pense pas que le premier enchanteur et le chevalier capitaine le disent sans la moindre pitié au pauvre apprenti.

 

            Jowan eut un geste de colère.

 

— Bien sûr qu'ils ne le diront pas, ils sont bien trop lâches. Comment peuvent-ils décider qui sera Apaisé ou non ? Ils ne nous laissent aucune chance de montrer que nous sommes aptes. Comment peuvent-ils se permettre d'être aussi... aussi ?

 

— Ça suffit, Jowan ! Répliqua Ywain, sur un ton plus sec, mais calme. Je peux très bien comprendre que tu sois bouleversé.

 

            À ce moment, la novice de la chantrie prit la parole, après s'être rapprochée de Jowan et de le coller un peu trop. Elle murmura :

 

— Je suis fautive. J'ai été tellement choqué en entendant la sentence. Je ne pouvais pas laisser mon Jowan dans l'ignorance. Je t'en prie Ywain. Jowan a une totale confiance en toi. Aide-nous !

 

— Pardon ? Mais, vous aidez en quoi, je vous prie ? Je suis désolé d'apprendre pour toi, Jowan. Je peux éventuellement en discuter avec le premier enchanteur. Je peux surement le convaincre de te laisser ta chance.

 

            Jowan secoua la tête, exaspérée.

 

— A quoi bon ? Tu peux réussir avec Irving, mais surement pas avec Greagor. Celui-là, il n'écoute personne. Non, je dois fuir au plus loin de cette tour maudite.

 

— Tu sais bien que tu ne peux pas. Ton sang a été prélevé à ton arrivée et déposé dans un phylactère. Les templiers te retrouveront sans aucun problème.

 

            Ywain se tut et observa un instant le couple. Il grimaça. Il venait de comprendre. Jowan répondit :

 

— Je suis encore un apprenti, mon phylactère se trouve encore à la tour. Il suffit que je le trouve et le détruise pour être tranquille. Mais pour y arriver, j'ai vraiment besoin de ton aide. Je t'en prie. Je veux vivre une vie normale avec Lily.

 

            Ywain recula.

 

— Non, non. Tu sais ce qui arrivera si nous nous faisons prendre ? Tu me demandes purement et simplement de trahir le cercle où j'ai grandi, Jowan. Ici, c'est ma seule famille.

 

— Je te promets que personne ne saura que tu m'as aidé, Ywain. Je t'en fais le serment.

 

            Troublé, le jeune mage secoua la tête. Il recula encore plus.

 

— Laisse-moi du temps. Il faut que je réfléchisse.

 

— D'accord, Ywain. Mais, j'ai besoin de ta réponse aujourd'hui même.

 

— Ils feront de Jowan un Apaisé demain matin, laissa échapper Lily. Je t'en prie, aide-nous. Nous aurons plus de chance de réussite avec ton aide.

 

            Ywain s'échappa aussi rapidement que possible. Que devait-il faire ? Même s'il se doutait depuis longtemps que Jowan avait toute l'attitude pour devenir un Apaisé, il n'avait pas pensé que ce jour finirait par arriver. Ywain se rendait compte enfin de l'horreur. Lui-même préférerait mourir plutôt que devenir un pantin inoffensif. Un Apaisé vivait normalement. Il n'avait plus ses pouvoirs, mais devenait à cette occasion de talentueux enchanteurs.

 

            Mais il y avait un hic. Un Apaisé perdait à jamais toute émotion, tout sentiment. L'humain ou l'elfe, les deux créatures aptes à la magie, devenait une personne insensible, un pantin amovible. Le jeune mage ferma les yeux. Maintenant que la réalité lui sautait aux yeux devait-il agir pour ou contre Jowan ?

 

            Ywain stoppa net devant la porte massive. Il sursauta. Sans s'en rendre compte, ses pas l'avaient mené devant le bureau du premier enchanteur Irving. Après une certaine appréhension, Ywain frappa. Une voix étouffée ordonna d'entrer.

 

            Irving se trouvait à son bureau. Il fut très surpris de la visite de son jeune disciple. Il était très fier de ce garçon qu'il avait élevé. Il l'observa de la tête aux pieds. Ywain avait bien grandi ses deux dernières années. Quel âge avait-il maintenant ? Vingt ans, il lui semblait. Sœur Annabelle lui avait coupé ses cheveux bruns très courts, peu avant son initiation. Il paraissait son âge ainsi.

 

            En croisant les yeux bleus de son élève, Irving sut de suite que quelque chose ne tournait pas rond. Irving n'était pas né de la dernière pluie. Il avait aperçu le jeune Jowan discuter avec son jeune disciple quelques heures plus tôt. Il devait être la source d'ennui. Cela ne faisait aucun doute pour Irving.

 

— Approche mon garçon. Raconte-moi ce qui t'amène. Serait-ce en rapport avec notre jeune Jowan par exemple ?

 

            Ywain jeta un regard perplexe au Premier enchanteur. Comment pouvait-il tout savoir, celui-là ? Mais, il répondit par l'affirmative. Il finit par exposer tout le problème d'une traite. Irving l'écouta sans l'interrompre une seule fois. À la fin, il resta pensif un instant, avant de s'exclamer.

 

— Ce garçon est donc si stupide. Rien n'avait encore été décidé. Ce n'est pas une décision que nous prenons à la légère. Mais, en agissant comme il le fait, il montre clairement à quel point il est très peu fiable. Et cette Lily ! Elle mériterait d'être châtiée pour ses pêchés. Écoute-moi bien Ywain, voilà comment nous allons agir. Tu as eu raison de venir me voir.