Chapitre 43

 

      Depuis combien de temps se trouvait-il à l'hôpital ? Il n'arrivait plus trop à s'en souvenir tellement d'autres pensées parasites venaient le titiller chaque jour. Xavier redressa son oreiller afin d'être en position assise. Il porta une main à son front pour repousser une de ses mèches brunes. Il soupira. Ses côtes le faisaient un peu souffrir, mais il s'en sortait plutôt bien pour quelqu'un qui avait fait une chute d'un étage dans les décombres.

 

      Il ne se souvenait plus très bien ce qui s’était passé là-bas, dans ce vieil atelier. La seule chose dont il se souvenait était le coup reçu pour avoir laissé sa mauvaise manie prendre le dessus. Pourquoi avoir dit toutes ses choses à son agresseur ? Il l'avait tellement mis en colère. Il ne fallait pas qu'il s'étonne d'avoir été frappé. Un soupir s'échappa de sa bouche.

 

      Il en avait assez d'être enfermé. Il voulait sortir. Xavier se tourna vers la porte de la chambre avec un gémissement. Ah ! Il en avait marre ! Il leva les yeux sur le plafond d'un blanc immaculé. Il voulait se rendre dans cette autre chambre, le numéro 211. Il voulait le voir et le secouer un bon coup. Pourquoi le faisait-il languir ? Depuis son réveil, il ne l'avait pas vu.

 

      Sasha était un imbécile. Il se rendait responsable de son agression et celle de sa mère. Comment lui faire comprendre qu'il n'était en rien coupable ? Il mériterait une bonne fessée. Merde ! Il n'avait pas le droit de le rendre aussi accro. Troisième soupir. À cet instant, la porte s'ouvrit livrant passage au sujet de ses pensées.

 

      Xavier l'observa du coin de l'œil. Sasha hésitait à entrer. Allait-il encore prendre la poudre d'escampette ? Mais, le garçon pénétra finalement d'une démarche encore flageolante. Il tenait le mur pour avoir plus d'équilibre. Le regard était fixé sur ses pieds. Xavier avait l'impression de revoir le Sasha du début, avec sa maigreur et sa pâleur.

 

— Tu daignes enfin me rendre visite.

 

      Sasha s'arrêta net. Il n'osait pas lever la tête. Tout son corps tremblait. Il ne pouvait pas s'en empêcher. La voix de Xavier n'était pas tendre du tout. Avait-il eu raison d'être venu ? L'alité reprit toujours sur le même ton.

 

— Vas-tu rester planter là encore longtemps ? Ou as-tu peur que je te dévore tout cru ?

 

      Les joues de Sasha virèrent au rouge coquelicot, mais cela le fit réagir. Avec précaution, il s'approcha du lit. Il soupira de soulagement quand il put prendre appui sur le lit. Xavier leva une main et lui frôla la joue. Sasha n'avait plus le bandage autour de la tête. Ses cheveux recommençaient déjà à pousser. Les technologies médicales avaient tellement pris d'avance que la cicatrice ne se voyait presque plus.

 

      D'un doigt, Xavier souligna les cernes sous les yeux bleus ciel. Ce simple geste amena des larmes. Elles coulèrent le long des joues de Sasha sans qu'il fasse un geste pour les stopper. Xavier lâcha un gros mot avant de tirer sur le garçon afin de le faire chavirer dans ses bras. Il n'eut aucune résistance de la part de Sasha.

 

— Je suis désolé, si désolé.

 

      Xavier serra un peu les dents, à cause de ses côtes. Mais pour rien au monde, il ne se plaindrait. Sasha était enfin à sa place. Xavier répliqua :

 

— Pourquoi es-tu désolé ? Pour n'être pas venu me voir de suite ?

 

      Sasha se moula un peu plus. La chaleur de Xavier le calmait et le réchauffait. Il se sentait beaucoup mieux ainsi.

 

— Pour ce qui t'est arrivé et aussi pour n'être pas venu depuis ton réveil, répondit le jeune homme, d'une voix très basse.

 

— Arrête de te sentir coupable. Tu n'es en rien responsable. Cet homme était complètement fou. Tu étais juste une excuse. Il avait envie de s'amuser avec de nouvelles victimes, c'est tout. Maintenant, il ne nuira plus à personne. Par contre, je ne sais pas si je peux te pardonner de m'avoir ignoré pendant tout ce temps.

 

      Sasha se mordit la lèvre pour ne pas pleurer à nouveau. Il redressa la tête afin d'être face au visage aimé. Il pensait le voir en colère, mais Xavier le regardait les yeux brillants. Troublé, Sasha s'excusa :

 

— Je n'étais pas en état. Le docteur m'a pratiquement drogué pour me calmer les nerfs. Pfft ! Tu aurais eu peur en me voyant.

 

— À ce point ? Bon alors, je te pardonne. Mais en échange, embrasse-moi.

 

      Requête facile à exaucer. Sasha se rapprocha et posa ses lèvres sur celle de l'aliter. Xavier se sentit revivre en goutant cette bouche désirable. Il posa sa main derrière la nuque de Sasha. Il voulait accentuer ce baiser. Sasha gémit et répondit à l'invite avec un plaisir évident.

 

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      Ben Amory sortit du « Cool Baby » en fin d'après midi. Il ferma sa veste sous l'air frais. Il leva les yeux vers le ciel. Des nuages noirs approchaient. La pluie ne tarderait pas à tomber. Il devait se dépêcher. Il se dirigea vers l'arrêt de bus.

 

      Il avait le permis, mais sa voiture se trouvait en réparation. Ludwig lui avait promis de la vérifier assez rapidement, mais il était assez surchargé de travail. Il n'avait pas Shin dans les parages. Ben eut un sourire amusé. Ludwig se plaignait parce qu'il devait s'occuper de la paperasse. Habituellement, son meilleur ami, Shin Soba, l'aidait dans cette tâche, mais celui-ci avait été appelé par la Miori Corporation avec qui il était en affaires de temps en temps.

 

      Le bus arriva à l'heure pour une fois. Ben choisit une place au fond. Il se mit à observer par la vitre. Il ne voyait rien. Il était perdu dans ses pensées. Il n'arrêtait pas de superposer son ancienne vie et à celle de maintenant. C'était incroyable comme des rencontres pouvaient transformer votre quotidien. Que serait-il advenu de lui et de sa famille s'il n'avait pas fait connaissance avec Carlin Oda et compagnie ? Cet homme leur avait donné une chance et un avenir.

 

      Jamais auparavant, il n'aurait pu parler avec une fille comme Raven Adréakis. D'ailleurs, sa sœur lui avait toujours dit qu'il avait des goûts pourris en matière de petite amie. Elle n'avait pas vraiment tort. Mais, il avait changé, surtout depuis qu'il travaillait au « Cool Baby ». Il y avait rencontré des amis, des amis fidèles et sincères.

 

      Après vingt minutes de trajet, Ben descendit. Il inspira un bon coup et se dirigea vers la maison des Adréakis. En chemin, il remarqua un camion de déménagement chez les Dehay. Il fut surpris d'apercevoir Julie sans maquillage et mal coiffé. Il n'avait jamais apprécié cette fille, mais elle ne passait pas inaperçue. Il haussa les épaules. Ce n'était pas son problème.

 

      Avec appréhension, il frappa à la porte d'entrée. Ce fut Hélèna, la sœur aînée de Raven qui lui ouvrit. Elle lui adressa un sourire chaleureux. Enfin, elle rencontrait le garçon qui faisait rougir sa sœur. Elle le fit entrer et elle l'invita à la suivre. Elle se dirigea vers le salon.

 

      La pièce se trouvait vers le fond. Le salon avait été décoré avec sobriété avec des tons neutres, mais clairs. Raven discutait avec son père. Mark aperçut en premier le jeune homme. Il le salua avec un sourire de bienvenue. Il ne voulait surtout pas le faire fuir. Ce n'était pas tous les jours que ses filles lui amenaient du monde.

 

      Raven l'invita à s'installer auprès d'elle. Ben, un peu mal à l'aise, s'assit. Hélèna s'éclipsa. Elle revint quelques minutes plus tard avec un plateau. Elle secoua la tête, exaspérée. Ni Raven, ni Ben n'osaient prendre la parole. Fallait dire aussi que son père ne faisait rien pour améliorer le change. Pfft !

 

— As-tu trouvé la maison facilement, Ben ? Demanda-t-elle, pour alléger l'atmosphère.

 

— Oui, je connaissais déjà le lieu. J'y suis venu une fois avec Daisuke pour réparer le toit. Je me souviens, car Carlin était venu avec nous et il nous en a fait voir de toutes les couleurs. Il est terrible quand il le veut.

 

      Helena sourit. Ben se détendait, tout comme Raven.

 

— J'ai du mal à croire que ce peintre soit aussi remuant que vous le dites.

 

— Papa, il faudrait que tu le rencontres. Tu le constateras ainsi par toi-même. Mais bon, il a beau être excentrique, il a un talent fou.

 

— J'en viens presque à le jalouser, lâcha d'un coup Ben, pensif.

 

      Raven lui jeta un coup d'œil et elle sentit ses joues rougir. Mark se mit à rire devant la gêne évidente de sa fille. Ben baissa d'un coup la tête. Il fixa un instant son jean. Puis, il se lança :

 

— Raven, il y a quelque temps, tu m'as parlé de ton ami grec.

 

      Le visage joyeux de la jeune fille se ferma. Une tristesse infinie apparut dans ses yeux noirs. Mark en voulut au jeune homme. Pourquoi avait-il fallu qu'il parle de Donys ? Ben remua mal à l'aise.

 

— J'ai voulu en savoir plus. Je suis désolé par avance. Je sais bien que je ne pourrais pas changer le passé, ni enlever ta tristesse. Je me suis permis de demander de l'aide de quelqu'un pour me renseigner sur ton ami.

 

— Pourquoi ? Donys est mort, Ben. Il ne peut plus être sauvé. Et le pauvre Travis...

 

      Ben posa sa main sur celle de la jeune fille. Elle ne chercha pas à la retirer. Il en fut soulagé.

 

— Je sais. Mais son âme pourra reposer en paix.

 

      Helena et son père écoutaient. Aucun d'eux ne savait ce qu'il advenait de faire. Ils laissèrent Ben continuer, intrigué également. Mark ne put s'empêcher de demander.

 

— À qui as-tu demandé de l'aide ?

 

— Il se nomme Nathaniel Facter. Il a travaillé dans les services spéciaux pendant quelques années. Maintenant, je dirais qu'il est un genre de détective. C'est également une connaissance de Carlin Oda. Je le connais depuis un peu plus de deux ans maintenant. Il est égocentrique, mais son travail est toujours impeccable.

 

      Raven serra la main de Ben, un peu plus fort. Elle inspira un bon coup. Elle voulait savoir maintenant.

 

— A-t-il trouvé quelque chose ?

 

— Il a appelé la police qui s'occupait du dossier. Il s'est révélé qu'un des inspecteurs était une de ses connaissances. Ton ami ne s'est pas suicidé, Raven.

 

— Quoi ? S'exclama en cœur la famille Adréakis.

 

— Le soir de la mort de Donys, il aurait rencontré son père dans un bar. Ils auraient parlé un petit moment. D'après les témoignages recueillis, le ton serait monté et Donys serait parti en fureur.

 

      Raven sentit les larmes coulées le long de ses joues.

 

— Son père refusait d'avoir un fils homosexuel. Il l'a même jeté dehors.

 

— Raven, ton ami n'a pas été assassiné à cause de son homosexualité. Le sujet de leur dispute était que Donys venait d'apprendre que son père était un vendu. Il vendait de la drogue du dragon à des jeunes du quartier.

 

      Horrifiée, la jeune fille releva la tête et le regarda.

 

— Ne me dis pas que c'est son père le meurtrier ?

 

      Ben secoua la tête, négativement.

 

— Non, il avait même promis à son fils de se rendre à la police. D'ailleurs, il s'est rendu le jour même de l'enterrement de son fils. En vérité, s'il a jeté son fils dehors, c'était surtout pour le protéger.

 

— Pardon ? Il l'a jeté comme un malpropre.

 

— Je vous raconte ce qu'il a été dit à Nathaniel. Les supérieurs de monsieur Poulos l'avaient menacé de s'en prendre à sa famille s'il racontait quoi que ce soit à quelqu'un. Alors quand il a appris l'homosexualité de son fils, il s'en est servi pour l'éloigner définitivement d'eux. Il espérait que Donys partirait à jamais. Mais, ce ne fut pas le cas.

 

      Raven porta ses mains à son visage. Elle éclata en sanglots. Avec douceur, Ben l'a pris dans ses bras. Helena, non plus, ne se retenait plus. Elle pleurait sur ce maudit destin. Donys, en quittant son père ce soir-là, avait signé son arrêt mort. Des hommes l'avaient attendu à la sortie. Ils lui avaient fait ingurgiter de la drogue du dragon. Raven apprit également que Travis, le petit ami de Donys, se portait beaucoup mieux. Il commençait à reprendre goût à la vie.

 

      Au bout de quelque temps, Raven s'écarta un peu de Ben. Elle inspira un bon coup pour se calmer définitivement. Donys ne voudrait pas qu'elle continue à le pleurer éternellement. Elle se redressa un peu et elle déposa un baiser sur la joue du jeune homme.

 

      Ben posa un doigt sur sa joue, troublé. Il lui jeta un coup d'œil. Il se sentit embarrasser quand elle lui dit :

 

— Merci, Ben. Grâce à toi, je vais pouvoir avancer. J'avais l'impression que quelque chose ne tournait pas rond depuis la disparition de Donys. Maintenant, tout est redevenu normal. Je pense que la mort de Donys aurait pu être évitée si seulement son père avait eu plus de courage. Mais, le passé est le passé. Il y a des choses que nous ne pouvons plus changer. Connaitre la vérité, allège un peu mon chagrin. Ah ! Mince !

 

      Raven eut un petit rire triste. Sa voix s'était à nouveau cassée. Elle ne devait plus pleurer. Elle devait avancer.

 

— Pourras-tu me faire rencontrer ce Nathaniel ? Je voudrais le remercier pour son aide.

 

— Pas de soucis. Mais, je te préviens, c'est à tes risques et périls.

 

— Hein ? Pourquoi ?

 

      Ben haussa les épaules. L'atmosphère se détendait. Il eut un sourire énigmatique.

 

— Tu le verras bien par toi-même.