Chapitre 30

 

      Même si parfois, il avait des œillères devant les yeux, cette fois-ci, Edwyn s'aperçut assez rapidement d'un changement dans la relation entre son fils et Xavier. Il s'amusa juste à faire quelques remarques qui mirent Sasha à rudes épreuves.

 

      Edwyn voulait embarrasser l'étudiant, mais c'était peine perdue. Xavier ne s'en formalisait pas le moins du monde. Il répliquait tout autant ce qui finissait par faire rougir Sasha, tout comme Mako quand celui-ci comprenait de quoi il en retournait. Elone arriva juste à temps pour calmer le jeu.

 

      Vers la fin d'après-midi, Xavier prit congé avec Mako. Il devait retourner chercher sa mère et sa sœur, après leur appel. Sa bonne humeur s'envola aussitôt. Il n'avait pas vraiment envie de revoir ses grands-parents.

 

      Il eut de la chance. Aline Descamps avait dû comprendre à demi-mot que son fils ne voulait pas être face à eux. Elle l'attendait dehors en compagnie de sa fille. Cheryl ne bronchait pas, mais elle jeta un regard noir à son frère, avant de retourner textoter sur son portable.

 

      Aline observa son fils pendant un long moment en silence. Elle aimait bien le laisser conduire. Il ne roulait jamais trop vite. Elle pouvait être fière. Son fils s'en sortait plutôt bien. Elle avait toujours craint que le fait que son père ne soit pas près de lui l'empêche de se réaliser.

 

      Mais, Xavier savait très bien ce qu'il voulait. Il faisait toujours tout pour obtenir ce qu'il désirait par ses propres moyens. C'était un peu triste. Il avait toujours refusé qu'elle se prive pour l'aider dans ses besoins. Dès qu'il en avait eu l'âge, il s'était mis à travailler à mi-temps. Aline trouvait dommage qu'il ne veuille pas continuer ses études.

 

      Il avait toutes les cartes en main pour entrer en médecine. Il en avait même la patience, mais Xavier refusait. La médecine ne le dérangeait pas, c'était les études qui le rebutaient. Il n'aimait pas. Il s'ennuyait. Il préférait travailler. Elle savait bien qu'il se rendait plus souvent au « Cool Baby » plutôt qu'à l'université. Il n'y allait que pour la promesse qu'il lui avait faite de finir son année.

 

      Elle prit enfin la parole quand ils atteignirent l'autoroute. Elle voulait en savoir plus sur son coup de gueule la veille chez ses parents. Elle avait bien remarqué que son fils avait changé en quelques mois, mais elle n'aurait pas imaginé que c'était grâce à un homme. Elle n'arrivait pas encore à croire qu'il pouvait être sincère dans sa relation. Le fait qu'il soit avec un homme ne la dérangeait pas le moins du monde, même s'il lui faudra un certain temps d'adaptation. Mais, elle voulait savoir si c'était réellement sérieux et non, juste de la curiosité.

 

— Pourquoi as-tu décidé de nous parler de ta relation seulement qu'hier ?

 

      Xavier resta concentré sur la route. Il s'était douté que sa mère lui en parlerait.

 

— Je ne voulais pas vous en parler de cette façon. Mais, grand-père a dit des choses qui ne m'ont pas plu. Je n'aurais jamais pensé qu'il avait une telle étroitesse d'esprit. Il m'a bien abusé pendant des années.

 

      Il jeta un coup d'œil rapide à sa mère et à Cheryl. Celle-ci faisait comme si elle n'écoutait pas. Il secoua la tête. Il la connaissait trop bien sa sœur. Il avoua sans préambule :

 

— Maman, je sais très bien où je vais. Je ne joue pas. Je ne suis pas avec cette personne juste par curiosité comme tu peux le croire. Étant donné mon petit passé avec les femmes, je peux très bien comprendre que tu le penses. Mais, c'est différent.

 

— Bah ! Je ne me suis jamais permis de me mêler de ta vie privée. Je ne vais pas commencer maintenant. Est-ce que je le connais ?

 

— Mmmh ! Sûr ! C'est un de tes patients.

 

— Hein ?

 

— Maman ! On ne dit pas « hein » , on dit « comment » ou « pardon ».

 

— Xavier ! Ne commence pas à me faire la morale sur mon langage.

 

      Le jeune homme gloussa. Cheryl finit par se dérider et s'exclama :

 

— Bien obligé, m'man, car parfois, tu parles petit chinois.

 

— Arg ! Mais, vous allez arrêter de vous moquer de votre mère. Tu n'as pas répondu, Xavier !

 

      L'étudiant soupira. Il n'eut pas besoin de répondre, car sa sœur le fit à sa place.

 

— Maman, il est avec Sasha Flagan. C'est le seul autre homme qu'il connait qui soit ton patient et qu'il fréquente régulièrement.

 

— Sasha ? Voilà pourquoi il disait vouloir garder son jardin secret. Il avait juste peur de me le dire au cas où tu ne m'avais pas parlé de votre relation. C'est vrai que j'aurais eu un plus grand choc s'il me l'avait dit franco. N'as-tu pas peur de son amnésie ?

 

— Pourquoi le serais-je ? Parce qu'il y a une possibilité qu'il puisse retrouver la mémoire ? Personnellement, cela ne m'effraie pas le moins du monde. Mais, ses maux de tête, elles me font peur, par contre. Il en a souvent et c'est chaque fois où il essaie de forcer sa mémoire.

 

      Aline sursauta. Elle avait pourtant conseillé à son patient de ne jamais forcer sa mémoire. Elle trouvait étrange d'avoir laissé en vie un jeune homme qui avait surement dû voir quelque chose d'important. Avec les technologies actuelles, il y avait différentes manières de soigner une amnésie partielle, mais elle avait refusé de s'en servir. Elle pensait sérieusement que celui qui avait drogué Sasha avait prévu un système de blocage, de défense.

 

      Elle devait en discuter avec le docteur Mili Miori et le docteur Elone Pastoly. Le mieux serait de refaire des examens complets au garçon, afin de s'assurer encore une fois qu'il se portait bien et surtout, si la drogue avait totalement disparu. La drogue rouge mettait souvent très longtemps avant de disparaître de l'organisme. Elle s'accrochait comme une sangsue.

 

      Elle devait veiller également à bien faire comprendre à son patient qu'il devait arrêter de forcer sa mémoire. Il risquait de gros problèmes de santé en cas de forçage surtout si la mémoire avait été scellée avec une défense.

 

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      La reprise des cours fut bénéfique pour Sasha. Il commençait à s'ennuyer. N'ayant pas ses amis à disposition, il ne savait pas quoi faire. Xavier n'était pas toujours présent. Il travaillait beaucoup au bar. Son père lui avait consenti au moins deux fois à rester dormir au studio de son petit ami.

 

      La règle fut qu'il pourrait y aller à la reprise des cours que les week-ends. Sasha eut beau râler, Edwyn ne céda pas le moins du monde. Mais, il n'empêchait pas l'étudiant à venir chez eux. Il l'appréciait bien. Elone expliqua à Sasha qu'il devrait subir d'autres examens. Le garçon grogna comme pas possible. Il en avait assez de se rendre presque chaque jour à l'hôpital. L'homme dut user de beaucoup de patience pour lui faire entendre raison. Il bénit l'intervention de Xavier. Bien que celui-ci sortait avec le garçon, il ne s'empêchait pas à le critiquer quand celui-ci faisait quelque chose de travers.

 

      Ce jour-là ne fit pas exception. Il traita Sasha de gamin capricieux, qui avait toute l'attitude d'un enfant de primaire. Des mots blessants et vexants qui touchèrent leur cible avec fracas. Sasha s'enferma dans sa chambre en pleur. Edwyn avait tout entendu et il restait cloué sur place. L'étudiant n'avait pas sa langue dans sa poche. Quand il voulait dire quelque chose, il le disait et tant pis, si cela faisait mal.

 

      Xavier attendit quelques minutes avant de rejoindre le garçon dans sa chambre. Sasha n'avait même pas pris la peine de la fermer à clé. Il s'était recroquevillé dans un coin près de la fenêtre. Les bras autour de ses jambes, et le visage posé sur les genoux, il se raidit en entendant les pas s'approcher de lui.

 

      L'étudiant s'accroupit pour être à sa hauteur. Il attendit en silence que le garçon se redresse. Mais, têtu comme une mule, le garçon ne voulait pas céder. Il s'écria d'une voix un peu étouffée :

 

— Va-t'en !

 

— Non.

 

— Tu dis que tu m'aimes et pourtant, tu es méchant. C'est contradictoire.

 

— Non, ça n'a rien à voir. Je t'aime, Sasha. Mais, je ne suis pas du genre à rester silencieux quand la personne que j'aime agit stupidement et comme un gosse de dix ans. Que ça plaise ou pas !

 

      Sasha releva la tête. Il frotta son visage pour effacer les dernières larmes.

 

— Tu aurais pu être plus gentil dans tes propos.

 

      Xavier tendit une main vers le visage du garçon pour retirer une mèche gênante. Même avec les yeux rouges, Sasha ne perdait pas de son charme.

 

— Je ne suis pas quelqu'un de gentil, Sasha. Tu devras t'y faire. J'aime dire ce que je pense et je sais bien que parfois, cela peut faire mal. Mais, je suis ainsi.

 

      La main de Xavier se posa sur la joue du garçon. Elle glissa doucement vers la nuque. Sasha sentit un frisson le parcourir dans tout le corps. Il aimait bien cette sensation. Dans un geste non violent, Xavier tira le garçon vers lui. Bientôt, Sasha se retrouva emmitouflé contre le corps chaud de l'étudiant. Il enfouit son visage dans le cou. Il murmura :

 

— Pourquoi dois-je encore subir des examens ? J'en ai plus qu'assez !

 

— Je sais. Mais, c'est pour ton bien, Sasha. Et puis, c'est de ta faute aussi.

 

      Le garçon s'écarta pour être en face. Il boudait un peu.

 

— Pourquoi serait-ce ma faute ?

 

— Tu forces ta mémoire. Écoute, Sasha. Certes, tu as perdu une partie de tes souvenirs. C'est peut-être cruel pour les personnes oubliées. Mais, dis-toi que des souvenirs tu vas en avoir de nouveau. Le passé est le passé, le présent est le présent. Ça ne te suffit pas ?

 

      Sasha observa longuement son petit ami en silence. Puis, il posa ses deux mains sur les joues de l'étudiant et approcha son visage du sien. Il esquissa un sourire.

 

— Tu te fais vraiment du souci pour moi. Hein, Xavier ? Tu as vraiment peur pour moi. C'est mignon, je trouve.

 

      L'étudiant sentit ses joues s'enflammer. Sasha le perçait à jour trop facilement à son goût. Pour cacher son embarras, il fonça sur les lèvres tentantes qui le frôlaient presque. Sasha ne se fit pas prier pour répondre à l'invite.