Chapitre 14

   Le lundi arriva bien trop rapidement au goût de Sasha. Il n’avait pas envie de se lever, mais il se força. Edwyn avait fini par céder. Il ne l’accompagnerait pas au lycée. Le garçon ne voulait pas décevoir son père. Il prit son petit déjeuner en compagnie d’Elone. Le médecin lui expliqua qu’Edwyn était parti en avance de peur de changer d’avis.

   Ensuite, le garçon se rendit à l’arrêt de bus au bout de la rue. Il n’attendit pas longtemps. Il observa les passagers descendre. Il aperçut Xavier et Mako. Les deux hommes prenaient ce bus pour l’université. Ils le saluèrent avant de reprendre leur route. Quand il fut monté, il se tourna vers l’endroit où les deux hommes se trouvaient. Xavier regardait dans sa direction. Sasha se sentit troubler.

   Il trouva un siège et se laissa tomber en soupirant. Il jeta juste un coup d’œil autour de lui avant de mettre ses écouteurs. Après avoir rencontré Rei Kashino, Sasha avait fouillé dans ses affaires pour retrouver ses albums préférés. Parmi eux, il y en avait un que le garçon adorait. C’était le deuxième album de Rei Kashino. Le jeune homme jouait admirablement du piano, mais dans chaque morceau, le son lointain d’un saxophone se faisait entendre.

   Sasha se souvient à l’époque où son père vivait encore avec eux, il se rendait régulièrement dans un club de musique. Il y était inscrit depuis ses cinq ans. Après le divorce de ses parents, il n’avait plus eu envie d’y aller. En fait, il avait rejeté tout ce qu’il aimait pour se refermer sur lui-même. Il accusa longtemps son père d’être la cause de son mal-être, mais maintenant, il savait bien que le véritable coupable était lui-même.

   Il se demandait s’il serait encore capable de jouer. Bah ! Il se secoua. Il était trop tard. Il avait tout laissé tomber. Il en serait surement incapable. Sa mère avait essayé de lui en reparler quelques années plus tôt, mais il avait refusé de l’écouter en affirmant qu’elle n’y comprenait rien de toute façon. Il n’avait pas toujours été très sympathique avec sa mère.

   Quand le bus s’arrêta, le garçon sursauta. Le trajet était passé rapidement avec la musique. Il se leva comme les autres lycéens. Il s’arrêta devant le grand bâtiment en face de lui. Il cligna des yeux plus d’une fois. Le bâtiment en brique marron claire était très illuminé par les parterres de fleurs aux multiples couleurs.

   En inspirant un bon coup, le garçon s’engagea dans la cour. Il se dirigea vers le secrétariat avec appréhension. Même si l’immeuble semblait très accueillant, est-ce que tout le reste serait pareil ?

   Le secrétaire qui se révéla être un homme discutait tranquillement avec une femme d’une cinquantaine d’années. Le secrétaire devait avoir la trentaine, d’une petite taille, chauve. Habillé d’un sweat et d’un pantalon en toile sombre lui donnait un air décontracté et dynamique. La femme quant à elle, n’était pas très grande non plus avec un corps mince, mais sportif. Elle portait ses cheveux brun court à la garçonne, mais ondulés à certains endroits.

   Sasha se mordit la lèvre, intimidé et craintif. Dans son ancien lycée, la secrétaire était du genre grognon et donnait toujours l’impression que la dérangeait. Il hésitait tellement qu’il finit par se faire repérer.

   Le secrétaire lui adressa d’office un sourire. Il ne montra aucunement son agacement d’être ainsi déranger, bien au contraire. Il fit signe au garçon de s’approcher. La femme s’exclama alors :

— Danny ? N’est-ce pas le nouvel élève de ma classe ?

   Le jeune homme hocha la tête. La femme reprit joyeusement :

— C’est mon jour de chance aujourd’hui. Deux mignonnets dans la même journée.

   Interloqué, Sasha jeta un coup d’œil vers sa nouvelle prof. Elle était étrange cette femme. Danny se mit à rire.

— Il ne te faut pas grand-chose pour te faire plaisir, Mira.

   Sans plus attention au secrétaire, la femme s’approcha du garçon. Elle se présenta :

— Bonjour, jeune homme. Je suis Mira Martin, ton professeur principal, ainsi que ton professeur d’art plastique.

— Euh ! Bon… Bonjour, murmura Sasha, intimidé.

   La femme pencha la tête, pensive. Elle avait un joli sourire aux lèvres. Du doigt, elle lui tapota légèrement le nez, amusé.

— Et ton nom ?

   Le rouge aux joues, le garçon bafouilla :

— Sasha. Sasha Flagan.

   Mira éclata de rire, tout en tapant des mains. Sasha lui se demandait sérieusement s’il était bien réveillé. La porte du bureau du directeur s’ouvrit, laissant le passage à un homme de plus d’une soixante d’année, au regard sévère. Il détailla le nouvel arrivé. Mal à l’aise, Sasha ne savait plus où se mettre. Cet homme le terrifiait. Il fut donc très surpris en entendant son professeur le gronder.

— Tankei ! Veuillez arrêter d’effrayer mes élèves.

— Professeur Martin, je fais ce dont j’ai envie. De toute façon, vos élèves n’iront pas très loin dans la vie s’ils se montrent aussi trouillards.

   L’homme se tourna vers Sasha dont le regard baissé lui fit froncer les sourcils. Le garçon comprit qu’il avait face à lui le directeur du lycée.

— Flagan ? Relevez la tête s’il vous plait. Aux dernières nouvelles, je n’ai pas encore eu l’envie de manger mes élèves. D’ailleurs, étant donné les calamités, je risque fort d’avoir une indigestion.

   Le garçon leva les yeux. Le directeur faisait de l’humour. Il ne devait pas être aussi terrifiant que son aspect le faisait croire. Son regard dévia derrière le directeur. Il croisa un autre regard, plus sombre. Une jeune fille se trouvait un peu en retrait. Sasha la trouva très jolie. Elle était mate de peau comme lui, mais elle avait des cheveux longs d’un noir ébène. Elle portait avec classe un simple jean et un sweat marin.

— Mira, je vous laisse avec vos nouveaux élèves. Veuillez bien m’excuser.

   Le directeur salua d’un signe de la main avant de regagner son bureau. Sasha était un peu étonné. Il avait pensé que Tankei aurait voulu lui parler. Le professeur de dessin répondit à sa question muette.

— Excuse-le, mon petit Sasha. Il n’est pas impoli. Mais, il doit discuter avec le Monsieur le Maire. C’est un homme qu’il vaut mieux ne pas faire attendre.
   Elle lui ébouriffa les cheveux. Le garçon en fut étonné, mais il ne s’en plaindrait pas. C’était plutôt agréable. Cette femme semblait bien différente de ses anciens professeurs. Elle s’exclama :

— Où ai-je la tête ? Sasha, je te présente Raven Adréakis. Raven, voici Sasha Flagan. J’espère que vous allez bien vous entendre.

   La jeune fille observa le nouveau de la tête aux pieds. Elle se rendit compte qu’il en fut gêné. Un sourire, un peu triste, étira ses lèvres. Il lui rappelait son ami défunt. Peut-être était-ce la couleur des yeux ? Ce bleu ciel qui virait au sombre selon les émotions de l’instant. Ou le côté un peu fragile qu’il montrait par moment ? Elle n’en savait rien, mais pour un premier abord, il lui plaisait bien.

   Quelques heures plus tard, en se rendant à la cantine en compagnie de Raven, Sasha pouvait assurément dire que les cours de Mira Martin étaient un pur plaisir. Jamais, il n’avait autant ri dans une salle de classe. Le plus drôle avait été quand un professeur de mathématique passa. Sasha avait vite remarqué le caractère assez vif de l’homme. Pourtant, Mira se moqua ouvertement de lui. Le professeur était ensuite reparti les joues rouges.

   Le garçon apprit plus tard que cet homme serait leur professeur de math. Il portait le surnom de Tyran, mais que c’était juste pour le mettre encore plus en rogne. Raven ne lui avait pas vraiment adressé la parole depuis le début. Mais, elle le suivit naturellement quand il se rendit à la cantine. Le garçon n’en fut pas offusqué. Il se sentit bien plus rassuré.

   Il ne savait pas encore si ce lycée lui plairait réellement. Le mal à l’estomac s’était volatilisé depuis le temps, mais il ne voulait pas réjouir trop tôt. Après avoir pris son repas, il chercha une place. La salle était comble. Un sifflement lui fit tourner la tête vers sa gauche. Une jeune fille blonde lui faisait de grands signes. Il jeta un coup d’œil pour voir si c’était bien pour lui avant de s’approcher.

   En se rapprochant, le garçon retrouva le sourire. La deuxième fille à table, le garçon la connaissait. Ce n’était autre que Cheryl, la sœur de son professeur particulier. Elle lui sourit.

— Coucou Sasha. Je te présente Asia Amory.

   La jeune fille blonde lui adressa un sourire de bienvenue. Elle se tourna ensuite vers la personne derrière le garçon.

— Tu peux venir aussi Raven. Il y a assez de place.

— Merci, répondit-elle simplement, avant de s’installer juste à côté du garçon.

— Alors ? Qu’elles sont vos impressions pour votre premier jour ?

— Je suis surpris. C’est tellement différent de mon ancien lycée. J’ai un peu de mal à le croire d’ailleurs, murmura Sasha, en jouant avec sa nourriture.

   Raven lui jeta un coup d’œil. Elle comprenait à demi-mot ce qu’il voulait dire. Elle le constatait également. C’était assez déconcertant, d’ailleurs.

— Oui, c’est un des meilleurs de la région. Beaucoup de parents veulent envoyer leurs enfants ici, mais comme, il y a trop demande, ils ont dû faire des sélections.

— Il y a quelques années, il y en avait un autre du même genre, mais il a pris feu. C’est dommage.

   Asia hocha la tête.

— Oui, mais sans être méchante, s’il n’y avait pas eu ce feu, je n’aurais surement pas eu la chance de rencontrer mes sauveurs.

— Oui, je m’en rappelle. Tu as perdu ta maison dans un incendie également. Mais, la chance que tu as, Asia. Tu vis chez l’artiste le plus réputé de la ville.

   Raven leva la tête de son assiette, intriguée. Le seul artiste de la ville était son peintre préféré.

— Cet artiste ? C’est Carlin Oda ?

— Oui, lui-même. Tu le connais, Raven ?

— J’adore ce qu’il fait. Il a un talent fou. J’aimerai beaucoup lui ressembler.

   Sasha se tourna vers sa nouvelle amie. Depuis le début, Raven semblait renfermé, mais là, grâce à cet artiste, elle s’extériorisait d’un seul coup. Quel changement ! Ses yeux sombres brillaient d’intérêt et de passion. Asia s’exclama alors :

— Alors, c’est tout vu. Un week-end, vous viendrez me rendre visite ou alors nous irons voir une de ces expositions. Mais, je t’en pris Raven. Ne deviens pas comme lui. Tu ne peux pas savoir comme il peut fatigant parfois.

   Les joues rouges de plaisir, Raven baissa la tête. Un gloussement lui fit tourner le regard vers sa gauche. Sasha la regardait amuser. Pour se venger, Raven répliqua :

— Ne te moque pas. Sinon, je leur dis quelle tête, tu as fait face au directeur.

— Hein ? Quelle tête, il a fait ? S’exclamèrent aussitôt les deux autres filles.