Chapitre 13

 

      Comme promis, Sasha n’en sortit pas vraiment indemne de sa rencontre avec Xavier. Quand celui-ci lui avait annoncé qu’il allait lui torturer les méninges, il ne l’avait pas cru. Quelle belle erreur ! Ce type voulait réellement le tuer à la tâche. Bien évidemment, il avait commencé par ce qu’il détestait par-dessus tout : les maths. Beurk ! Rien que d’entendre ce mot donnait la nausée. Il en avait une sainte horreur.

 

      Mais Xavier ne lâcha pas prise une seule fois. Il était plutôt du genre terrifiant. Déjà avec sa taille, il imposait, mais niveau caractère, il l’était tout aussi. Edwyn refit son apparition juste le temps de saluer les nouveaux arrivants. Ensuite, il retourna dans son bureau. Les jeunes gens n’avaient pas besoin de lui pour gérer son énergumène de fils.

 

      Elone sortit à son tour. Il devait aller travailler. Ce n’était pas son jour de repos. Mais, il n’avait pas voulu laisser ses deux hommes seuls pendant leurs prises de bec. Depuis l’arrivée de Sasha, il se demandait même s’il n’était pas leur nounou. C’était loin de lui déplaire. Ça l’amusait beaucoup trop.

 

      Mako resta avec son ami. Il aida de son mieux le plus jeune du groupe en essayant de calmer le sadisme de Xavier. Il s’amusa aussi à observer. Étant donné l’attitude de Xavier envers son élève, il devait l’apprécier. Le garçon répondait au tac au tac. Il ne se laissait pas marcher sur les pieds, démontrant ainsi qu’il n’était nullement effrayé par la taille de Xavier. Pourtant, parfois Mako apercevait une tristesse infinie.

 

      Edwyn lui avait raconté que son fils avait eu un accident et subissait une amnésie partielle. Il avait complètement oublié certaines personnes et des évènements vécus. Sasha voyait le docteur Aline Descamps pour tenter dans un premier temps de calmer ses angoisses et de trouver la raison de sa peur bleue envers son ancien lycée. Certes, le lycée entrevu à Reims n’était pas un exemple, mais de là à en avoir aussi peur ? Une chose importante avait dû s’y produire.

 

      Dans le deuxième temps, le docteur s’occuperait de l’amnésie. Mako se demandait s’il devrait en parler avec Xavier. Il devrait le faire. Son ami lui en voudrait s’il ne le faisait pas. Cela éviterait surement quelques maladresses de sa part.

 

      Trois heures étaient passées quand finalement, Sasha releva les yeux de son cahier. Il cligna des yeux, un peu fatigués. Il n’avait pas fait travailler son cerveau depuis longtemps. C’était usant de réfléchir. Il jeta un coup d’œil à son professeur. Le géant gribouillait sur une feuille, tout en discutant de tout et de rien avec son ami. À les observé, Sasha les enviait un peu. Il ne se souvenait pas le moins du monde s’il avait déjà eu un véritable ami.

 

      Il lui semblait pourtant en avoir eu, mais le peu dont il se souvenait, c’était qu’ils n’avaient pas la même génération. Mais dès qu’il voulut approfondir cette pensée, il fronça les sourcils sous la douleur languissante venant frapper ses tempes. Il soupira.

 

      Xavier se tut pour tourner son regard vers le garçon près de lui. Il ne savait rien sur lui, mais il sentait une grande tristesse. Comment était sa vie avant d’arriver ici ? Le jeune homme ne savait pas trop pourquoi cela l’intéressait, mais il avait envie d’en apprendre plus sur ce garçon au regard orageux. Il l’intriguait. Et puis, il sentait bien une certaine insécurité chez Sasha.

 

— As-tu fini ?

 

— Oui, mais….

 

      Sasha avait le regard baissé, mal à l’aise, angoissé. Sa main tremblait légèrement sur la table. Xavier frotta sa joue d’un doigt pensif.

 

— Tu as un manque total de confiance en toi.

 

      Il eut droit à un regard noir. La franchise n’était jamais très appréciée. Mais, Xavier n’aimait pas tourner autour du pot. Et puis, le garçon s’énervait facilement. Dans ces moments-là, il oubliait ses angoisses, ses peurs. Il attaquait.

 

— Et en quoi, ça te concerne ? Persifla aussitôt Sasha, la moutarde lui montant au nez.

 

      Xavier eut un sourire en coin. Il se pencha un peu vers le garçon qui se sentit troubler.

 

— Tant que tu n’auras pas confiance en tes capacités, tu risques de galérer sérieusement. Tu rateras beaucoup de choses en angoissant pour un oui ou pour un non.

 

      Xavier attrapa le cahier de Sasha. Il se plongea d’office dans la correction. Sasha fixait ses doigts crispés sur la table. Mako murmura :

 

— Ne prends pas mal ses critiques. Il ne te les balance pas en pleine face pour être cruel. Tu ne peux pas savoir comme j’en ai reçu quand je les rencontrais la première fois.

 

      Intéressé, Sasha redressa la tête.

 

— Vous connaissez-vous depuis longtemps ?

 

— Oui, un peu plus de dix ans maintenant, répondit Mako.

 

— Onze ans, deux mois et quatre jours, lança Xavier, toujours plongés dans sa correction.

 

      Mako lui jeta un regard surpris.

 

— Je ne pensais pas que tu t’en souviendrais avec autant de précision.

 

      Xavier tendit le bras et Mako reçut un coup de stylo sur le crâne.

 

— Je suis beaucoup moins idiot que toi. Ma première rencontre avec cet énergumène fut un après-midi ensoleillé. Je jouais au ballon avec ma sœur. J’ai frappé trop fort. La balle a foncé droit sur la route, mais elle a fini par se retrouver droit sur la figure de notre voisin de face. Mortel !

 

— Mouais ! La honte, tu jures.

 

      Sasha éclata de rire en imaginant la scène. Il s’exclama en fixant Mako.

 

— Je suis certain que tu as pleuré comme un bébé.

 

      Le jeune homme sentit ses joues rougir. Il n’aimait pas se rappeler cette scène. Ce n’était pas très glorieux.

 

— Dans le mille se moqua Xavier. Je me suis pris un de ces sermons par ma mère. Ensuite, elle l’a bichonné. Maintenant, il est le plus souvent fourré chez nous.

 

— Mmmh ? Ça n’a pas l’air de vous déranger.

 

— Non. Ma mère a toujours voulu avoir une grande famille. Mais, elle n’a pas pu. Intégré Mako dans la famille est une façon comme une autre de l’agrandir. Elle fait pareil avec les amies de ma petite sœur. Peut-être que tu la rencontreras au lycée. Vous allez dans le même.

 

— Les filles, c’est chiant, laissa échapper Sasha.

 

— Mmmh ! Tu n’as pas tout à fait tort.

 

— Hein ? Tu plaisantes Xavier ? Étant donné le tableau de chasse que tu as, me lançait d’un coup que les filles sont chiantes ? J’ai du mal à te croire.

 

— Ça n’a rien à voir, Mako. Va falloir que je m’occupe de ton cas.

 

— Non merci, je passe. Corrige au lieu de m’ennuyer.

 

      Sasha les écouta d’une oreille distraite. Il plongea dans ses pensées. Il devait bien reconnaitre que Xavier était plutôt doué pour enseigner. Bon, il adorait être un peu sadique, mais il était très pédagogique. Lundi, il pourra se rendre dans ce nouveau lycée sans souci. Il ne se taperait pas la honte. L’appréhension était toujours présente. La peur le tenaillait également.

 

      Son père et Elone lui assuraient que ce lycée était très différent de l’ancien. Mais était-ce seulement vrai ? Son père ne lui mentirait pas à ce sujet. Et puis, il avait promis que s’il n’y arrivait pas, il pourrait ne plus y aller. Un coup de cahier sur la tête le fit sursauter.

 

— Aïeeeeee !

 

      Il foudroya du regard le coupable.

 

— C’est bien. Tu as déjà fait beaucoup de progrès en peu temps. Nous allons te laisser maintenant. Tu dois être fatigué.

 

      Surpris, Sasha regarda l’heure. Midi allait bientôt sonner. Ah zut ! Déjà ? Il allait se retrouver de nouveau tout seul. Surprenant Mako, Xavier lança :

 

— Demain nous avions décidé d’aller aux zoos. Ça te dirait de venir avec nous ? Tu connaitras un peu mieux les environs.

 

— Je ne veux pas être une gêne.

 

      Sasha reçut un nouveau coup sur la tête. Il grimaça. Mako répondit à la place de son ami.

 

— Tu peux venir, Sasha. Tu ne déranges personne. Et puis de cette façon, c’est toi qui subiras les moqueries de Xavier. Ça me fera des vacances.

 

— Sympa, merci.

 

      Sasha retrouva le sourire. Il n’allait pas s’ennuyer. Il venait de se faire ses premiers amis. Peut-être en aurait-il d’autres, finalement ? Peut-être que ce sera vraiment très différent de son ancienne vie ? Il devait y croire.

 

      Contre toute attente, les deux jeunes hommes ne quittèrent pas l’appartement des Flagan. Edwyn arriva entre-temps. Il les invita à déjeuner avec eux à midi. Sur le coup, Xavier allait refuser, tout du moins pour lui. Il avait eu l’intention de visiter de petits appartements. Mais, il remarqua la lueur de plaisir dans les yeux bleus ciel de Sasha. Pour une raison encore inconnue, il ne voulait pas la voir s’éteindre.

 

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      Le lendemain comme prévu, Xavier vint chercher Sasha pour une journée aux zoos. Il n’était pas venu seul. Mako l’accompagnait tout comme une jeune fille de l’âge de Sasha. Le garçon eut l’impression de voir le docteur Descamps en plus jeune. Personne ne pouvait se tromper. Elle était bien la fille de sa psychanalyste donc la sœur de Xavier. Sasha en fut soulagé. Il ne savait pas pourquoi, mais il n’avait pas besoin de s’appesantir là-dessus.

 

      Quelques minutes plus tard, Sasha regretta que Xavier ait emmené sa sœur. Elle le fatiguait. Elle parlait beaucoup trop. Pourtant, il fit l’effort de rester polie. Ce n’était pas une mauvaise fille, bien au contraire, elle était plutôt sympathique. Et puis, Sasha avait fini par comprendre. Mako semblait intéressé par cette jeune fille. Le pauvre, il n’aurait aucune chance.

 

      Sasha l’avait vite senti. Cheryl ne voyait pas le bout de son nez. En fait, parfois dans son attitude, Sasha avait l’impression de voir sa mère. Le genre de personne qui préférait rester dans son monde, sans s’apercevoir qu’elle pouvait faire du mal à autrui. Elles étaient plutôt égoïstes, capricieuses et difficiles à vivre.

 

      Le Paradisio se trouvait à la sortie de la ville. Même en hivers, le zoo ne désemplissait pas. Sasha se sentit tout exciter comme un gosse. Il se souvenait y avoir été une fois avec son père et sa mère. Il devait avoir juste cinq ans à l’époque. Il s’était beaucoup amusé. Son père l’avait même porté sur les épaules. Il se mit à sourire bêtement.

 

      Aucun de ses nouveaux amis n’en fit la remarque. Apercevoir le plaisir dans les yeux de Sasha, ils songèrent juste qu’ils avaient eu la bonne idée de le faire sortir. En tout cas, il contamina tout le groupe. Ce fut quatre individus tout joyeux qui pénétrèrent dans l’antre du zoo.

 

      Alors que Xavier partit chercher les billets, le reste du groupe l’attendit près d’une fontaine qui représentait par des fresques toutes sortes d’animaux. Sasha était en train de les examiner un par un, quand il reçut un double choc contre lui, manquant le faire chavirer dans la fontaine. Mako eut le réflexe de le retenir. Deux petites voix se firent entendre joyeusement.

 

— Sasha ! Nous t’avons attrapé.

 

      Tout surpris, le garçon se retourna et se retrouva devant les deux petits démons du parc. Les jumeaux le regardaient avec un grand sourire. Hans l’avait repéré de loin. Il s’était éclipsé avec son frère pour rattraper l’adolescent.

 

— Tiens, les petits démons. Que faites-vous ici ?

 

— Bah ! Quelle question ! Comme toi évidemment.

 

      Sasha fonça les sourcils. Il frotta son poing contre le crâne de Kaigan. Celui-là n’avait pas la langue dans sa poche.

 

— Je le sais, banane. Mais que faites-vous tout seul ?

 

      Kaigan sourit et répliqua :

 

— On n’est pas tout seul puisque nous sommes avec toi.

 

      Mako l’entendant se mit à rire. Les jumeaux se tournèrent vers lui. Sasha les présenta à Mako et à Cheryl. Xavier arriva entre-temps. Les deux petits garçons durent lever la tête. Ils en restèrent un peu bouche bée.

 

— Mazette ! Il est aussi grand que cet idiot de Viking.

 

— Kaigan Soba ! Je te prierai de contenir ton langage, persifla une voix grave provenant de la gauche.

 

      Sasha se tourna vers le nouvel arrivant. Un homme d’une cinquantaine d’années, plutôt bien de sa personne, s’approchait de leur groupe. Kaigan se mordait les lèvres. Il n’aimait pas du tout se faire gronder. L’homme en question s’approcha des jumeaux et leur tira les oreilles.

 

— Qu’est-ce que je vous ai déjà dit ? Vous prévenez quand vous vous éloignez.

 

      Les deux jeunes garçons baissèrent la tête penaude. Hans murmura :

 

— Mais papa, le temps qu’on te le dise, Sasha aurait disparu.

 

— Sasha ? Interrogea l’homme.

 

      Il se tourna alors vers le groupe derrière lui. Son regard tomba directement sur Sasha. Ludwig lui avait raconté leur rencontre avec un mignon petit chaton perdu. Akira soupira. Les amis de son frère avaient toujours une manière bien à eux de parler de leur rencontre, surtout depuis que son idiot de frère fréquentait un chat sauvage.

 

— Bonjour, je suis Akira Soba. Je suis le père adoptif de ses deux énergumènes. J’espère qu’ils ne t’ont pas trop ennuyé.

 

— Non, ne vous inquiétez pas. Ah ! Euh ! Je m’appelle Sasha Flagan.

 

— Ah ! Alors tu es le fils d’Edwyn.

 

— Vous connaissez mon père ?

 

      Akira se redressa. Il salua les trois autres personnes accompagnant le garçon, avant de répondre.

 

— Oui, je l’ai rencontré quelquefois pour le travail.

 

— Papa ! Est-ce que l’on peut rester avec Sasha ?

 

— Non, vous allez le déranger à force. Laissez-le avec ses amis. Je suis sure que vous le reverrez.

 

      Les deux petits se mirent à bouder. Sasha se mordit la lèvre. Il ne savait pas quoi faire. Maintenant, il se sentait titiller. Xavier qui l’observait depuis le début remarqua son manège. Il secoua la tête. Quelle calamité celui-là !

 

— Nous pouvons vous accompagner si vous préférez. Comme cela, Sasha restera, non seulement, avec nous, mais il sera également avec vos fils. Tout le monde sera content.

 

      Akira se gratta le crâne. Il aurait pu y penser, lui-même, mais à vrai dire, il n’avait pas osé. Les jeunes préféraient souvent rester ensemble plutôt que de se joindre à une vieille personne et deux enfants d’une dizaine d’années.

 

— Eh bien ! Si tout le monde est d’accord, pourquoi pas ?

 

      Kaigan et Hans sautèrent de joie sur place, avant de prendre chacun une main de leur nouvel ami. Sasha avait les joues rouges de contentement. Le groupe se mit en marche. Il devait rejoindre le compagnon d’Akira. C’était un célèbre photographe du nom de Mat Cotton.

 

      Mako resta un peu en retrait avec son ami Xavier. Cheryl discutait avec le père des jumeaux. Les deux petits démons piaillaient joyeusement tenant fermement la main de leur ami.

 

— Tu agis bizarrement depuis hier, Xavier.

 

      Le jeune homme sursauta. Il se troubla.

 

— Bonne question, Mako. Je n’en sais rien, moi non plus. Juste que ce garçon me fascine.

 

— Fascine ? C’est bien la première fois que quelque chose retient autant ton regard. Je n’aurais jamais pensé que ce serait un homme qui parviendrait à ce résultat.

 

      Xavier se passa une main dans les cheveux. Il frôla sa balafre. Il le faisait souvent quand il réfléchissait.

 

— Comme quoi tout peut arriver dans la vie. Je me demande ce qu’elle va encore nous réserver.