Chapitre 11

 

      Dans le courant de la semaine, Sasha se rendit à l’hôpital avec Elone pour son état de santé, avant la reprise des cours. Elone lui expliqua qu’il ne pouvait pas être son médecin, étant donné qu’il faisait pour ainsi dire partie de la famille. Il rencontra Mili Miori. Il fut agréablement surpris par cette femme. Habituellement, Sasha détestait les médecins. Il n’aimait pas les voir.

 

      Mais entre Elone et Mili Miori, il devait bien admettre qu’il commençait à bien les apprécier. Il espérait que le psychanalyste serait sympathique également. Il avait peur de cette séance. Il ne pouvait pas s’empêcher de s’angoisser. Il discuta encore quelques minutes avec le docteur Miori avant d’être obligé de se rendre dans une autre section.

 

      Il s’y rendit en trainant un peu les pieds. Plus, il s’approchait de la salle d’attente et plus il ralentissait. Il ne voulait pas y aller. Pourquoi devrait-il parler à ce médecin ? Qu’est-ce qu’il avait à dire de toute façon ? Finalement, il parvint jusqu’à la pièce où il n’eut pas besoin d’attendre. La secrétaire l’appela aussitôt et l’introduit dans le bureau du médecin.

 

      Sacha resta près de la porte. Il n’osait pas avancer. Il observait en silence le médecin debout près de son bureau. C’était une femme menue dont les cheveux châtain étaient remontés en un chignon souple. Elle portait également des lunettes lui donnant un air sérieux, mais en même temps dynamique.

 

      Le docteur Aline Descamps regarda également son nouveau patient. Il ne semblait pas décider à bouger de sa place. Elle pencha un peu la tête. Pour un garçon, il n’était pas très grand et un peu trop mince. Elle pouvait lire son angoisse. Aline lui adressa un sourire franc. Elle ne chercha pas à le faire bouger. Elle s’appuya juste à son bureau de façon décontractée pour le mettre en confiance.

 

— Bonjour, jeune homme.

 

      Sasha sursauta. Le docteur avait une jolie voix douce. Il baissa son regard vers la moquette. Il répondit tout de même.

 

— Bonjour.

 

      Le silence refit surface. Sasha commença à se sentir mal à l’aise. Pourquoi ne parlait-elle pas ? Le garçon releva les yeux et croisa ceux du médecin. Il faillit rougir. Il frotta sa main sur son jean. Puis, il soupira avant de se diriger vers une chaise posée devant le bureau. Le médecin le suivait du regard toujours sans rien dire. Un peu agacé, il finit par lancer.

 

— Bon ! Voilà, je suis assis. Maintenant, posez-moi vos questions stupides !

 

— Je suis là pour t’écouter, Sasha, pas pour te poser des questions.

 

— Mais, je n’ai rien à dire. Je vais très bien. Le docteur Miori a dit que j’étais plutôt en forme.

 

— Ton physique est en forme, Sasha. Moi, je travaille l’esprit. Je peux comprendre que tu sois sur la défensive. Mais, je ne te veux aucun mal.

 

      Sasha baissa à nouveau la tête. D’une petite voix, il murmura :

 

— Que voulez-vous que je dise ? Je n’en sais rien moi.

 

— Et bien, si tu me parlais un peu de ta vie d’avant quand tu vivais avec ta mère. Est-ce que tu t’entendais bien avec elle ? Y avait-il des choses que tu aimais ou détestais ?

 

— C’est tout ? Demanda Sasha.

 

— Pour aujourd’hui, je pense que cela suffira. D’accord ?

 

— Mouais, si vous le dites.

 

      Sasha commença à raconter un peu son histoire avec sa mère. Petit à petit, il se détendit. Il parla plus facilement. Aline l’écoutait sans jamais l’interrompre. Elle voulait ainsi mieux le comprendre et le connaitre. Elle constata assez vite qu’il adorait sa mère. Même si parfois, elle semblait l’avoir un peu blessé et que son angoisse venait surement d’elle, dû à ses absences et à ses amants. Il ne la jugeait pas. Jamais, il ne prononça un mot accusant sa mère de négligence.

 

      Elle comprit vite également qu’il oubliait certains passages, surtout quand il concernait les amis ou les amants de sa mère. D’autres moments, il s’arrêtait net comme si un trou de mémoire venait de le toucher. À ces moments-là, il fronçait les sourcils et il portait une main à son front. Ses yeux bleus ciel viraient alors à l’orage. Aline devait bien avouer que son jeune patient était plutôt beau garçon.

 

      Quand la séance fut enfin finie, Sasha poussa un soupir de soulagement. Il était fatigué, mais il sentait bien. Finalement, ce n’était pas si difficile de parler avec une inconnue et puis elle était gentille. En plus, c’était une maman. Sasha avait remarqué la photo de famille sur le bureau. Il n’aurait pas pensé que le docteur avait deux grands enfants, le plus âgé devait avoir la majorité et la fille avait son âge à lui.

 

      Ils en avaient de la chance. Peut-être que sa vie aurait été différente s’il avait eu des frères et sœurs. Il ne se serait pas senti si seul par moment. Que devait-il faire maintenant ? Il avait assuré à Elone qu’il n’aurait pas besoin d’être ramené à la maison. Il voulait connaitre cette ville où il vivait maintenant. Alors sans réfléchir, il se mit en marche. La température avait commencé à tomber d’un seul coup.

 

      Heureusement, son père l’avait bel et bien rhabillé de la tête aux pieds. Sasha ne pouvait pas nier avoir adoré sa sortie avec son père. Edwyn l’avait escorté dans toutes les boutiques de centre commercial. Il avait acheté vêtements, chaussures, dessous, manteaux et bien d’autres choses. Sasha se sentait un peu honteux de tous ses achats. Il ne les méritait pas. Il n’avait rien fait pour les mériter.

 

      Sasha, bien couvert avec son nouveau manteau, regarda un peu autour de lui. Cette ville était plutôt remuante. Tout autour de lui, il croisait des passants discutant joyeusement en bande le plus souvent. Un peu plus loin de l’hôpital, il aperçut un parc. Il s’y rendit.

 

      Les parents avec leurs enfants s’y trouvaient. Partout, il pouvait entendre les enfants crier de joie et de rire. Il se dirigea vers le centre pour s’installer sur un banc près d’un petit lac. Mais bien avant d’y arriver, il reçut un choc violent qui le fit chavirer sur les fesses. Par la même occasion, un jeune garçon lui tomba lourdement dessus. Il grimaça.

 

      Un homme assez grand apparut alors devant lui. Il s’agenouilla et s’exclama :

 

— Hans ? Est-ce que tu vas bien ?

 

      Le petit garçon fut vite relevé par l’adulte. Sasha put ainsi reprendre son souffle. L’adulte lui tendit une main pour l’aider à se relever sans le moindre effort. Sasha dut lever la tête pour pouvoir le remercier. L’homme en question lui disait vaguement quelqu'un, mais il n’arrivait pas à s’en souvenir. À part sa grande taille, l’homme mat de peau portait les cheveux mi-longs d’un très beau blond de blé.

 

      Le jeune garçon s’excusa :

 

— Je suis désolé. Je ne regardais pas où j’allais.

 

      Sasha baissa son regard vers le garçon brun. Il était tout mignon. Sasha cligna des yeux au bout d’un moment. Il avait l’impression de voir double. Un autre jeune garçon arriva. Il ressemblait beaucoup au premier sauf les yeux. Il avait deux magnifiques perles d’un bleu saphir.

 

— Hans, tu es vraiment un empoté, s’exclama l’arrivant.

 

— Je ne suis pas un empoté. Tu es pénible, à la fin.

 

— Calmez-vous, tous les deux ! Répliqua aussitôt l’adulte.

 

      Celui-ci se tourna vers Sasha qui ne disait toujours rien.

 

— Est-ce que vous allez bien ? Vous avez reçu Hans de plein fouet.

 

      Sasha secoua la tête.

 

— Non, ça va. Je n’ai rien de cassé.

 

      Une petite main attrapa la sienne. Sasha baissa son regard sur le jeune Hans.

 

— Tu es sur, hein ? Je m’en voudrais si je t’ai fait mal.

 

— Bon ! Qu’est-ce qu’ils foutent, bordel ?

 

— Kaigan ! Ton langage ! Gronda l’adulte.

 

      Sasha sourit. Ils aimaient bien les jumeaux. Ils se ressemblaient beaucoup, mais ils n’avaient pas du tout le même caractère. 

 

— Dit ? Tu t’appelles comment ? demanda Hans.

 

— Euh ! Sasha.

 

— J’aime bien. Moi, c’est Hans, ensuite il y a mon frère Kaigan. Et le grand, c’est Rei.

 

— Ce n’est pas ton papa.

 

      Le garçon secoua la tête. Il jeta un coup d’œil vers son frère. Il se faisait sermonner par Rei.

 

— Non, c’est un ami de nos pères.

 

— Pardon ? Échappa Sasha, déconcerté.

 

      Rei se mit à rire en apercevant la tête de l’adolescent. Il répliqua :

 

— Leur vie de famille est assez complexe. Leur vrai père est mon meilleur ami, Shin. Mais, ces deux idiots vivent chez leur oncle depuis bébés, alors pour eux, il est également leur père. Voilà en gros. Ah ! Je m’appelle Rei Kashino. Enchanté de te connaitre Sasha.

 

      Sasha serra la main tendue. Puis, il se souvint.

 

— Vous ne serez pas musicien ?

 

— Je l’ai été. Mais, maintenant je suis professeur de musique.

 

      Sasha ouvrit en grand les yeux.

 

— Je me disais bien que votre tête me disait quelque chose. Ma mère m’a emmené une fois voir un de vos concerts.

 

      Rei allait répondre quand la voix de Kaigan se fit entendre.

 

— Ah ! Enfin les voilà !

 

      Comme les autres, Sasha regarda dans la direction montrée par le garçon. Il y aperçut deux adultes dont l’un était percé à plusieurs endroits du visage, l’autre ressemblait beaucoup aux jumeaux. Ils tenaient la main à un autre jeune garçon, un peu plus jeune que Hans et Kaigan. Sasha aurait aimé s’éclipser, mais Hans lui tenait fermement la main.

 

      Quand les nouveaux arrivèrent, il fit connaissance avec eux également. Ensuite, il dut suivre le mouvement. Hans ne voulait pas lâcher la main de son nouvel ami. Sasha ne savait pas quoi faire. Il ne voulait pas être désagréable. Le père des jumeaux, puisqu’il semblait l’être, même s’il ne s’était pas présenté ainsi, lui posa une main sur la tête. Il le rassura.

 

      Shin avait appris à distinguer les angoisses chez autrui, surtout depuis qu’il vivait avec un chaton sauvage. Il était amusé. Hans prenait le pas d’Akira ou de Sawako. Il trouvait facilement les chatons égarés. Ce jeune adolescent était bel et bien un chaton égaré qui se posait trop de questions.

 

      Sans trop savoir comment, Sasha se retrouva à un café, dégustant une tasse de chocolat pour se réchauffer. Il apprit ainsi que le percé était le compagnon de vie du pianiste, son nom était Ludwig Lagardère. Il se faisait souvent frapper par sa moitié, d’ailleurs. Le petit garçon qui les accompagnait s’appelait Ashula. Il vivait avec eux. Apparemment, il avait subi une opération un an auparavant.

 

      Sasha songea qu’il aurait pu les croiser à l’hôpital. Ashula avait été voir le docteur Miori pour être examiné. Le garçon restait sur les genoux de Rei. Il ne disait rien. Il observait avec attention autour de lui. Les jumeaux restèrent au côté de Sasha. Comme à leur habitude, ils se chamaillaient. Sasha se trouvait entre eux. Il ne savait pas quoi faire. Il n’avait pas l’habitude des gosses.

 

— Bordel ! Vous allez arrêter tous les deux. Aïiiie ! Ça ne va pas Rei. Si tu veux frapper quelqu'un, frappe ton idiot.

 

      Ludwig grogna pour la forme. Quant à Rei, il répliqua aussitôt :

 

— Tu n’as qu’à parler correctement. Tu donnes le mauvais exemple aux garçons.

 

      Shin haussa les épaules et eut un sourire en coin.

 

— Qu’est-ce que tu crois, Rei chou ? Tu sais bien que je suis un vilain garçon.

 

      Rei secoua la tête.

 

— Shin, je t’interdis de l’appeler Rei chou.

 

— Ouais, ouais. Qu’est-ce qui t’arrive, Sasha ? Aurais-tu eu une bouffée de chaleur ? S’exclama Shin, moqueur.

 

      Sasha rougit de plus belle face à tous les regards sur lui. Il ne savait pas pourquoi, mais il avait eu l’impression d’un sous-entendu de la part de Shin. Ludwig s’écria :

 

— Mazette ! Un nouveau chaton tout mignon. Ah lala ! Va falloir le cacher à Sawako.

 

      Shin jeta un coup d’œil à son ami. Il renifla.

 

— Pourquoi veux-tu que je le cache ? Je vais prendre plaisir à lui dire que j’ai rencontré un mignon petit chaton.

 

— T’es complètement maso, laissa échapper Rei, amusé.

 

      Sasha les écoutait sans rien comprendre. Mais, les trois adultes semblaient bien s’amuser.

 

— Non, je ne le suis pas. C’est juste que quand il feule, il est trop craquant. C’est trop plaisant.

 

      Hans tira sur la manche du pull de Sasha. Celui-ci baissa son regard sur le garçon.

 

— Ne fais pas attention à ce qu’ils racontent.

 

— Mouais. Les adultes sont parfois étranges, pas vrais ? Reprit Kaigan, levant les yeux au ciel.

 

      Sasha sourit. Finalement, il avait passé une très bonne matinée. Il avait rencontré plein de nouvelles personnes. C’était étrange. Il vivait dans une autre ville. Il avait pensé qu’elle serait exactement comme l’ancienne. Mais en moins de temps qu’il faut pour le dire, il se sentait revivre. Jamais, il n’avait discuté autant. Jamais, il n’avait été accueilli avec autant de plaisir. Ces personnes ne le jugeaient pas parce qu’il parlait peu. Elles l’avaient juste intégré dans leur groupe comme s’il y faisait parti depuis longtemps.

 

      Il resta avec eux pendant un long moment. Ensuite, il dut leur annoncer qu’il devait rentrer, car son père s’inquiétait. Il avait reçu un texto. Bien sûr, ils refusèrent de le laisser partir seul. Le temps avait changé entre-temps et une pluie fine était venue faire la fête.

 

      Les adultes se concertèrent. Ludwig décida de le ramener. Sasha essaya bien de les faire entendre raison, mais ce fut en pure perte. Hans voulut l’accompagner. Kaigan fut de la partie également. Tout le long de la route, les jumeaux l’assaillirent de questions. Ils faisaient tout pour retarder le départ de leur nouvel ami. Sasha ne savait plus quoi faire. Ludwig ne chercha pas à l’aider. De guerre lasse, le garçon promit aux jumeaux qu’il viendrait les voir. Il nota son numéro de téléphone et le remit à l’adulte.

 

      Sasha fonça ensuite jusqu’à l’appartement. Il s’y engouffra et fonça vers sa chambre. Il se rendit aussitôt vers la fenêtre. Il fit signe aux deux garçons pour leur dire au revoir. Il était content de les avoir rencontrés. Peu après, il entendit la voix de son père gronder. Il grimaça. Oups !

 

— Sasha ! Tes chaussures !