Chapitre 10

 

      Sasha put quitter l’hôpital quelques jours plus tard. Sa mère lui avait obéi. Elle retourna à ses répétitions. Il recevait des textos tous les soirs de sa part. Elle ne voulait pas que son bébé l’oublie. Pfft ! Comme s’il pouvait l’oublier ? Elle n’était pas le genre de femme qu’on oublie facilement. Mais en même temps, il se sentait rassuré. Il comptait quand même dans la vie de sa mère.

 

      Son père resta auprès de lui. Il put faire connaissance avec cet homme qu’il n’avait pas vu depuis presque dix ans. Il avait été surpris en apprenant que son père vivait avec un homme. Il en fut soulagé dans un sens. Son père ne le rejetterait pas en apprenant son homosexualité. C’était une des raisons qu’il avait toujours eu peur de reprendre contact. Il n’aurait pas supporté d’être rejeté par son père, tout comme il avait eu peur envers sa mère.

 

      Pourtant, il s’était senti obligé de l’annoncer à sa mère. Mais tout le temps de son aveu, il avait craint de lire du rejet, du dégout. Catarina l’avait pour une fois écouté sans broncher. Ensuite, elle l’avait embrassé sur la joue en lui disant juste qu’il était son bébé. Elle n’en avait pas reparlé ensuite. Elle avait agi avec lui comme à son habitude.

 

      Sasha rencontra également Elone avant que celui-ci soit dans l’obligation de rentrer. Le courant passa rapidement entre eux. Ils discutèrent comme deux amis de longue date. Edwyn en fut soulagé. Il profita également de la présence d’Elone pour s’éclipser pour se rendre à Reims, en louant une voiture. Catarina lui avait remis des doubles afin qu’il s’occupe à récupérer les affaires de Sasha.

 

      Il ne mit pas très longtemps à réunir ses affaires. Il en fut assez étonné. Catarina lui avait déjà dit que son fils ne lui réclamait jamais rien. Chaque fois où elle avait voulu lui offrir quelque chose, il refusait gentiment, précisant qu’il n’en avait pas besoin. En fait, à part quelques photos sur les meubles le représentant, Edwyn se demandait sérieusement si son fils avait réellement vécu dans cet appartement.

 

      Là où il fut, le plus scandalisé fut surement à l’ancien lycée de Sasha. Déjà, la secrétaire eut du mal à retrouver le dossier. Catarina avait oublié de lui préciser qu’il avait été enregistré avec son nom de jeune fille. Ensuite, en regardant les notes catastrophiques et les absences répétées, il se demanda sérieusement comme, les enseignants n’avaient-ils rien fait pour y remédier ? Le fait que Sasha ne se soit pas rendu au lycée depuis plusieurs jours ne semblait pas les avoir traumatisés ou inquiétés.

 

      Il pouvait très bien comprendre les réticences de son fils pour aller en cours. En traversant les couloirs vers la sortie, il put constater la médiocrité de cet établissement. Personne dans ce lieu ne connaissait le respect du matériel et surtout des individus.

 

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      Sasha stoppa devant la porte d’entrée de son nouveau chez soi. Il avait la trouille. Pouvait-il réellement entrer dans cette nouvelle maison ? Avait-il réellement une place pour lui dans la vie de son père et d’Elone ? Ne serait-il pas une gêne ? Derrière lui, son père le bouscula pour le forcer à entrer. Après une dernière hésitation, Sasha se décida à pénétrer dans le couloir.

 

      Elone, appuyé contre le montant de la porte de la cuisine, observait en silence le manège. Il pouvait lire comme dans un livre ouvert les angoisses du garçon. Il sourit ensuite en entendant Edwyn râler. Sasha avait retiré ses chaussures, mais il les avait laissés en plein passage.

 

— Sasha ! Range tes chaussures, bordel !

 

      Le garçon sursauta. Il se tourna vers son père. Celui-ci fronçait les sourcils. Son père était un maniaque du rangement, apparemment. Sasha soupira à fendre l’âme. Edwyn, l’ayant entendu, lui jeta un regard noir. Pourtant, les chaussures ne changèrent pas de place. Sasha préféra se diriger vers Elone pour le saluer. Il pouvait entendre son père grailler de plus belle.

 

— Bonjour, Elone.

 

— Salut bonhomme. Comment vas-tu ?

 

— Bof ! Ça va. J’ai encore un peu mal aux côtes, mais je vais bien.

 

— Tant mieux. Viens, je vais te montrer ta chambre.

 

      Le garçon adressa un sourire à l’amant de son père. Il le suivit dans le couloir. Il ne jeta pas un regard derrière lui. Il ne vit donc pas son père faire le rangement à sa place. Le couloir amenait à toutes les pièces de la maison. Sur la gauche, il y avait la cuisine, la salle de bain avec les toilettes, ainsi qu’une pièce servant de bureau à Edwyn. Sur la droite par contre se trouvaient la salle à manger et le salon, ainsi que les deux chambres, chacun avec des placards intégrés.

 

      Elone s’arrêta devant la première. La pièce n’était pas très grande. Elle était illuminée avec des tons chocolat et vert anis. Sasha l’adopta de suite. Il jeta son sac de voyage sur le sol. Il se laissa tomber sur le lit moelleux. C’était agréable. Il tourna son visage vers la fenêtre. Il se releva et il s’y dirigea.

 

      Il l’ouvrit en grand. Il sentit la fraicheur de la nuit sur lui. Il respira un bon coup. Il était content d’être ici. Il jeta son regard autour de lui. Il avait vu sur la route. Même à cette heure, des passants se promenaient encore. Pour un début de mois de novembre, il faisait encore doux.

 

— Sasha ?

 

      Le garçon sursauta. Il se retourna et y aperçut son père.

 

— Est-ce que ça va ?

 

— Je vais bien, papa. J’admirais la vue. C’est joli cet endroit.

 

      Son père se rapprocha. Il s’installa à côté de son fils. Sasha se sentait tout petit. Pourquoi était-il de petite taille ? Ce n’était pas juste.

 

— Oui, j’aime aussi. C’est calme et reposant. Allez, viens manger.

 

      Edwyn s’éloigna. Sasha le suivit en silence. Il entendit son ventre gargouiller. Il faillit en rougir. Il avait faim. Pendant le repas, son père se chargea de lui enseigner les règles de la maison sous le regard moqueur d’Elone. Le garçon grimaça. Il apprit ainsi que les corvées ménagères étaient dues chacun son tour. La semaine prochaine serait donc à lui de s’en occuper.

 

— Hein ? Je vais être votre esclave pendant toute la semaine. La poisse !

 

— N’exagère pas !

 

— Mouais ! En tout cas, ce qui est sûr c’est que vous allez avoir une indigestion si c’est moi qui fais à manger.

 

      Elone émit un rire. Il répondit :

 

— Bah ! Ce ne sera pas pire que ton père au début.

 

      Edwyn lança un regard noir à son amant. Il n’avait pas besoin de l’avouer.

 

— Ah ! Bon ? Papa, tu étais nul en cuisine ?

 

— Évidemment. C’est la pire corvée qui soit !

 

— Mmmh ! Je vais faire régime quand ça sera ton tour, lança alors le garçon, légèrement moqueur.

 

— Sale garnement !

 

      Les trois hommes se mirent à rire. Edwyn reprit :

 

— La semaine prochaine, tu iras également dans un nouveau lycée.

 

— Ah non ! Je ne veux plus mettre les pieds dans ces bahuts.

 

— Sasha ! Que tu le veuilles ou non, tu iras. Je t’assure qu’il n’est en rien comparable à ton ancien lycée. Tu vas t’y plaire.

 

      Perdant l’appétit, le garçon repoussa son assiette. Il baissa les yeux. Elone et Edwyn se regardèrent un instant en silence.

 

— Ce n’est pas une punition, Sasha. Tu ne peux pas quitter le lycée. Tu dois penser à ton avenir, tenta son père.

 

— Écoute, le plus simple, c’est de tenter ta chance. Tu verras ensuite si celui-ci te convient mieux, expliqua Elone, à son tour.

 

— S’il ne me plait pas, vous accepterez que je n’y aille plus ?

 

— Nous verrons à ce moment-là. Nous trouverons une autre solution. D’accord ? Mais avant de juger, tu dois voir par toi-même, répliqua Edwyn.

 

      Le garçon releva la tête. Il observa son père un instant. Il n’était pas fâché. Il soupira. Il hocha la tête.

 

— D’accord. Je vais essayer.

 

      Edwyn se gratta la joue. Comment annonçait la nouvelle à son fils ? Il hésita encore un peu avant de se lancer.

 

— Il y a aussi deux choses que nous devons te dire. Premièrement, tu vas avoir un professeur particulier pour remonter ta moyenne.

 

      Sasha se mordit la lèvre. Il ne broncha pas pour autant. Il n’en avait pas envie, mais il avait vite compris qu’il n’avait pas son mot à dire. Il devrait accepter.

 

— Et la deuxième ?

 

— Le médecin nous a conseillé de te prendre des rendez-vous avec un psychanalyste. Il pourra peut-être t’aider avec ton amnésie.

 

— Je suppose que c’est pour mon bien. Est-ce que je finirais par retrouver la mémoire, papa ?

 

— Je ne sais pas. Mais, il y a une chance. Mais, je t’interdis d’essayer de la forcer. Compris ?

 

      Sasha hocha la tête. Il ne le ferait pas. Il avait déjà essayé. Il avait eu un mal de tête épouvantable ensuite. C’était horrible ! Dans l’après-midi, son père l’invita à venir avec lui faire des courses. Sasha râla pour la forme. Il n’avait pas encore rangé ses affaires.

 

      En fait, Sasha était ravi d’être seul avec son père. Il aimait bien Elone. Mais quand ils étaient tous les trois, il avait souvent l’impression d’être une gêne. En plus, il se sentait un peu honteux. Il avait interrompu un tête-à-tête entre les deux hommes un peu avant le départ pour le centre commercial. Intérieurement, Sasha se doutait de ne pas être un puceau, mais il avait rougi comme un coquelicot en apercevant son père et Elone s’embrasser.

 

      Il les avait mis mal à l’aise. Il s’en était rendu compte. Pfft ! Que devrait-il faire ? Peut-être devrait-il s’excuser ? Il ne savait pas quoi faire. Pendant le trajet, son père resta silencieux. Il jetait de temps en temps un coup d’œil vers son fils. Elone lui avait suggéré de l’observer attentivement. Son ami avait raison. Il pouvait lire comme dans un livre ouvert les inquiétudes de Sasha.

 

      Il prit finalement la parole quand le centre commercial commença à être en vue. Sasha se tourna vers son père dès la première parole.

 

— Tu devrais arrêter de te poser trop de questions, Sasha.

 

— Je ne m’en pose pas, papa.

 

— Mais bien sûr ! Tu veux bien arrêter de me prendre pour un idiot ! Si tu as un problème, parle-nous, Sasha. Comment veux-tu que nous puissions t’aider si tu ne le fais pas ?

 

      Le garçon baissa la tête. Il se mordit la lèvre inférieure.

 

— Je vais bien.

 

      Son père serra les dents. Il manœuvra pour garer son véhicule sur une place de parking. Il soupira à fendre l’âme.

 

— As-tu été dégouté de me voir embrasser Elone ? Je pensais que tu avais accepté cette relation.

 

      Sasha se sentit rougir. Son père avait mal interprété son geste de tout à l’heure. Il secoua la tête.

 

— Papa, tu te trompes. Je n’ai rien contre ta relation avec Elone. Je suis gay, papa.

 

— Hein ?

 

— Est-ce que cela te dérange ?

 

      Edwyn se mit à rire. Il ébouriffa la tignasse de son fils, perturbé.

 

— Idiot ! Je suis juste surpris. Je n’étais pas au courant. Pourquoi veux-tu que cela me dérange ? Est-ce que ta mère est au courant ?

 

— Oui, je lui en ai parlé, il y a deux ans. Je ne me souviens plus pour quelle occasion, d’ailleurs  ! Elle m’a surprise. J’ai toujours cru qu’elle me repousserait en l’apprenant. Mais, elle m’a juste dit que je serais toujours son bébé.

 

      Edwyn observa un instant ses longs doigts sur le volant.

 

— Ta mère a toujours été ainsi. Au début de notre relation, c’est son côté fantasque qui me plaisait chez elle. Elle vit dans son monde. Parfois, elle revient sur terre et elle nous surprend grandement. Mais, la dure réalité nous a éloignés finalement.

 

— Pourquoi m’as-tu laissé avec elle ? Pourquoi ne m’as-tu pas amené avec toi ? Je t’ai longtemps maudit pour m’avoir laissé en arrière.

 

— Pour plusieurs raisons. Catarina t’adore. Elle est étrange. Elle agit bizarrement parfois. Elle ne montre pas toujours à quel point elle est attachée à quelqu’un ou à quelque chose. Mais, tu es son fils, Sasha. Elle serait devenue folle sans toi. Tu étais son bouclier. Les autres raisons sont de mon côté. Je n’étais pas certain de pouvoir t’élever correctement. Ma société faisait faillite. Je savais que tu serais en sécurité avec Catarina. Je me devais de sauver les emplois de mes salariés. J’ai dû faire un choix. Je suis désolé.

 

      Sasha baissa la tête. Il le savait. Sa mère le lui avait dit pour la faillite de l’entreprise de son père. Il en avait voulu à Edwyn d’avoir préféré ses employés plutôt que son propre fils. Mais maintenant, Sasha pouvait comprendre. Ce n’était pas comme si son père l’avait abandonné seul. Edwyn avait même accepté le caprice de Catarina pour prendre des nouvelles de son fils. Et d’après ce que Sasha savait, son père n’avait jamais fait défaut pour la pension alimentaire.

 

— Papa, je n’ai pas été choqué en te voyant avec Elone. Je me suis juste senti mal de vous avoir dérangé.

 

— Tu n’as pas à l’être. Allez, viens ! Nous allons faire les boutiques pour te rhabiller.

 

— Pourquoi ? Je n’ai besoin de rien. Je t’assure. Vous n’avez pas besoin….

 

      Edwyn donna une légère tape sur la tête de Sasha. Le garçon grimaça.

 

— Arrête ! Je vais te rhabiller de la tête aux pieds parce que cela me fait plaisir. Tu te tais et tu suis. Compris ?

 

— Pfft ! Finalement, tu n’es pas si éloigné de maman.

 

      Edwyn, tout en sortant de sa voiture, jeta un regard noir à son fils. Le garçon émit un petit rire. Il expliqua :

 

— Vous n’en faites qu’à votre tête.