Chapitre 7

 

      Le docteur Elone Pastoly jeta un rapide coup d’œil dans la salle d’attente. Il soupira à fendre l’âme. Ce n’était pas encore aujourd’hui qu’il pourrait rentrer tôt chez lui. Il adorait beaucoup son travail, mais il aimait également être chez lui afin d’attendre le retour de son compagnon de vie.

 

      Le fait d’être gay lui avait beaucoup causé d’ennui pendant longtemps. Au lycée, il avait souvent eu des coups en douce, ensuite il avait eu droit au rejet de ses propres parents et pour finir dans son travail. Il avait bien failli tout envoyer en l’air jusqu’au jour où il avait finalement intégré cet hôpital. Ici, il avait pu enfin faire son travail tranquillement sans avoir une épée de Damoclès au dessus de la tête.

 

      Et puis, c’était également dans cette ville qu’il avait pu rencontrer l’homme de sa vie, Edwyn Flagan. Il avait eu quelques partenaires, mais chaque fois cela finissait mal. L’avant-dernier en date avait été une grosse brute sous une apparence trompeuse. C’était d’ailleurs lors d’une éternelle dispute avec cette brute qu’Elone avait fait la connaissance avec Edwyn pour la première fois. Celui-ci était intervenu alors qu’il se faisait rosser.

 

      Elone avait été surpris avec quelle efficacité, il avait fait fuir la brute. Pourtant, rien dans l’attitude et le physique d’Edwyn ne montrait sa force. C’était un grand dégingandé, plutôt sec, au visage marqué de quelques rides donnant un aspect assez dur aux traits. Il approchait de la quarantaine. Ces cheveux noirs, coupés très courts, étaient parsemés de mèches grisonnantes.

 

      Mais ce qui avait séduit Elone était surtout la voix de son sauveur. Edwyn avait une voix grave, puissante. Pour atténuer l’effet, il devait constamment parler doucement pour ne pas effrayer les plus sensibles. Elone devait bien avouer avoir eu le coup de foudre. Pourtant, il avait pensé ne plus jamais le revoir jusqu’au jour où l’homme était venu pour une radio à l’hôpital où il travaillait.

 

      Il fut le médecin à se charger de son dossier. La surprise fut de taille pour tous deux, d’ailleurs. Le premier à reprendre contenance fut Edwyn. Il ne fit aucun commentaire sur ce qu’il avait vu quelques jours auparavant. Il constata juste qu’Elone semblait s’être bien remis de ses malheurs. Cette rencontre l’avait beaucoup chamboulé. Il décida alors d’en discuter avec une collègue, le docteur Miori.

 

      Cette femme avait la réputation d’être un médecin compétente, mais un peu folle. Elle avait aussi la sale habitude de se mêler des affaires qui ne l’a concerné absolument pas, surtout les affaires de cœur. En vérité, elle ne faisait rien de particulier. Elle était surtout devenue la personne vers qui tout le monde se tournait pour éponger ses états d’âme.

 

      Elone avait fait comme tout un chacun dans cet hôpital avait fait avant lui, il s’était confié au docteur. Cette femme la cinquantaine passée, au corps de rêve qui rendait les plus jeunes vertes de jalousie, ne l’avait pas quitté de son regard pétillant, intelligent et doux à la fois. Elle l’avait écouté jusqu’au bout sans broncher. Elle ne lui avait pas ensuite bassiné de conseil, juste d’écouter son cœur et de faire ce que celui-ci lui disait de faire.

 

      Elone avait suivi son cœur. Quand il revit cet homme qui l’avait sauvé de son ex-petit ami. Il tenta le dialogue en douceur. Finalement, Elone se rendit compte qu’il n’avait pas eu trop de difficulté à devenir ami avec cet homme. Il apprit ainsi plein de choses concernant Edwyn. Celui-ci avait été marié avec un ancien mannequin. Il avait aussi un fils qui ne voulait plus le voir, mais il prenait chaque lundi de ses nouvelles. Il vivait dans la région depuis deux ans à peine.

 

      Pendant un an, ils se virent régulièrement, mais juste en camaraderie. Puis, un jour, leur relation évolua différemment pour la plus grande joie d’Elone. Maintenant, il vivait chez Edwyn depuis quatre ans jours pour jours. Il soupira à nouveau avant de se remettre au travail. Il voulait rentrer au plus vite afin de savoir si finalement, Edwyn avait réussi à joindre son ex-femme.

 

      Chaque lundi matin, Edwyn téléphonait chez son ex-femme afin d’avoir des nouvelles fraiches de son fils. Catarina avait imposé à son ex-mari d’appeler le lundi matin, à neuf heures précises. Les autres jours, elle ne répondrait pas à ses coups de téléphone. Alors depuis dix ans, Edwyn appelait sans faute les lundis matin, à neuf heures tapantes. Mais voilà, ce matin, personne ne décrocha le téléphone.

 

      Elone n’en savait pas plus. Il avait dû quitter l’appartement pour le travail. Est-ce qu’Edwyn avait réussi finalement à joindre son ex-femme ? Au début, il avait été agacé de l’entendre parler avec cette femme. Après tout, il appelait pour son fils, alors ne devrait-il pas parler avec lui plutôt ? Il avait fini par comprendre en écoutant les dialogues entre les ex-époux que le fils en question ne voulait pas parler à son père. Il ne voulait pas le voir non plus. Pourquoi ? Edwyn était quelqu’un de bien. Qu’avait-il fait pour mériter un tel rejet ?

 

      Edwyn affirmait que ce n’était pas grave. La seule chose qu’il désirait était de savoir que son fils allait bien. Si celui-ci ne voulait pas lui parler, ce n’était pas dramatique. Elone n’était pas assez stupide pour ne pas voir à quel point cette situation chagriner son compagnon !

 

      Quand enfin, il termina avec sa dernière patiente. Elone souffla un bon coup. Il ne s’attarda pas plus longtemps dans son bureau. Il quitta l’hôpital après avoir remis de l’ordre sur son bureau. La route jusqu’à chez lui n’était pas très longue. Il en était assez soulagé, d’ailleurs. Souvent quand il rentrait, une bonne odeur de nourriture le saluait. Cette fois-ci ce ne fut pas le cas. Il en fut intrigué.

 

      Il retira ses chaussures, déposa sa veste aux portes-manteaux, puis il rejoignit le salon où il pouvait entendre la voix de son compagnon. La voix grave avait des intonations dures, froides. Il ne l’avait jamais entendu parler ainsi à son ex-femme. Quelque chose devait s’être passé pour qu’il soit si en colère.

 

      Edwyn fourragea ses cheveux courts grisonnants. Comment avait-il fait son compte pour tomber amoureux de cette femme quelques années plus tôt ? Il serra les dents. Il devait essayer de reprendre son calme afin de pouvoir calmer l’hystérique au bout du téléphone.

 

— Catarina, calme-toi, s’il te plaît ! Comment veux-tu que je comprenne un traitre mot de ce que tu dis si tu hurles dans l’appareil !

 

      Il écouta encore un moment les jérémiades de son ex-femme avant de bondir de son siège comme une furie. Il hurla :

 

— Quoi ! Qu’est-ce que tu viens de dire ? Que lui est-il arrivé ?

 

— …………………….

 

— Comment ça, tu ne sais pas ? Bordel, Catarina ! Arrête de gueuler cinq minutes et donne-moi l’adresse de l’hôpital.

 

      Après quelques phrases en complément, Edwyn finit par raccrocher. Il se laissa tomber sur le fauteuil. Blanc comme un linge, il porta sa tête entre ses mains. Elone fonça vers lui et s’agenouilla.

 

— Que se passe-t-il, Edwyn ?

 

      L’homme dégingandé releva la tête vers son compagnon. Il semblait pris de panique.

 

— Sasha a été retrouvé battu et drogué dans une ruelle.

 

— Merde ! Je vais téléphoner à l’hôpital pour prendre un jour ou deux et réserver deux billets pour Reims.

 

— Il n’est pas à Reims, Elone. C’est la raison pour laquelle Catarina était complètement affolée. Il se trouve à Poitiers. Arg ! Je n’y comprends rien. Elle m’a dit avoir eu un message de Sasha lui disant qu’il se rendait à Disney Paris avec des amis. Alors comment se fait-il qu’il soit à Poitiers ?