Chapitre 5

 

      Comme prévu, Catarina quitta l’appartement très tôt le matin pour la capitale. Quand Sasha se réveilla une heure plus tard, il trouva juste un bout de papier avec l’écriture saccadée de sa mère. « Prends soin de toi, poussin ». Le garçon soupira tout en se laissant tomber sur une chaise.

 

      Et voilà, il était de nouveau seul dans cet appartement. Ce n’était pas la première fois que sa mère le laissait se débrouiller pendant plusieurs jours d’affiler. Elle l’avait laissé seul pendant cinq jours alors qu’il n’avait que dix ans. Comment réagirait son père en apprenant cette information ? Peut-être s’en fichait-il royalement ?

 

      Sasha se recroquevilla un peu plus sur sa chaise en lisant le dernier mot de sa mère. Elle lui ordonnait d’aller en cours. Il ne voulait pas y aller. Pourquoi devait-il aller dans un endroit qu’il détestait par-dessus tout ? C’était injuste. Pourtant, quinze minutes plus tard, le garçon sortit de l’appartement pour se rendre dans ce lieu maudit appelé lycée.

 

      Il ne savait pas désobéir à sa mère. Il ne voulait pas qu’elle se fâche contre lui, qu’elle finisse par l’abandonner définitivement. Elle avait beaucoup de défauts, mais il l’aimait. La peur d’être seul le rongeait de l’intérieur. Il détestait les amants de sa mère. Il n’aimait pas le regard lubrique que certains avaient sur lui. Si ces hommes n’existaient pas, ce serait l’idéale.

 

      Deux ans auparavant, il avait même pensé mettre fin à ses jours tellement il était angoissé. Sergio était alors apparu pour lui parler. Pour ne plus se sentir rejeter, Sasha aurait fait tout et n’importe quoi. Maintenant, il avait Sergio, Sassy, Dylan et Shann. Ses quatre amis étaient tout pour lui. Il ne voulait pas les perdre. Pour ainsi dire, leur amitié l’avait sauvé un peu.

 

      Sasha sentit poindre la boule à l’estomac quand il pénétra enfin dans l’établissement. Il n’était pas le bienvenu dans cette école. Les professeurs ne s’occupaient pas des élèves. Si l’un d’eux se faisait racketter, aucun professeur n’intervenait. Ils détournaient les yeux, tournaient les talons.

 

      Les hostilités commencèrent bien avant qu’il ne puisse entrer dans sa classe. Il fut violemment bousculé. Son sac fut jeté sur le sol et envoyé plus loin, sous le rire des autres élèves. En cour, Sasha s’installait toujours au fond, pensant être à l’abri. Pourtant, il reçut des bouts de papier tout le long du cours sans que le professeur dise quoi que ce soit contre les trois élèves qui faisaient le chahut dans la classe.

 

      La matinée lui sembla durer des heures et des heures. Quand enfin, la sonnerie retentit. Sasha s’échappa. Il ne resterait pas dans ce lieu encore plus longtemps. Évidemment, il ne pouvait pas quitter l’établissement par la grande porte. Le surveillant l’en empêcherait. Il dut se rendre à l’arrière et escalader le mur d’enceinte.

 

      À l’instant où il allait sauter de l’autre côté, il entendit un cri. En se retournant, il aperçut un de ceux qui l’avaient bousculé dans le couloir en début de matinée. Sans attendre plus longtemps, Sasha sauta. Il s’échappa en quatrième vitesse. Courir ça, il savait faire. Il était même assez doué. Apprendre à fuir le plus rapidement possible, il l’avait appris très tôt.

 

      Il prit le chemin pour rentrer chez lui, mais il fit en sorte de prendre des détours. La prudence était de mise avec ces imbéciles. Qui affirmait que les années lycées étaient les meilleures années dans une vie ? Pas lui, c’était son pire cauchemar. Avant d’entrer dans son immeuble, Sasha regarda autour de lui. Ne voyant aucun danger, il s’engouffra dans son appartement pour s’y enfermer.

 

      Il se débarrassa de son sac, de sa veste et de ses chaussures. Puis, il s’enferma à clé dans sa chambre. Il n’en sortirait seulement que pour se chercher à manger. Allongé sur son lit, recroquevillé, Sasha serra son portable. Il voulait voir Sergio et Sassy.

 

      Il ne pouvait pas. Sa mère ne voulait pas qu’il aille voir ses amis avant l’heure. Mais, elle n’était pas là pour vérifier. Alors peut-être n’y verrait-elle que du feu ? Sasha gémit. Il ne voulait pas être une gêne pour ses amis. Sergio avait beaucoup de travail en semaine. Il travaillait dans le bâtiment. Sassy était serveuse dans un bar-restaurant. Dylan avait repris ses études et travaillait à mi-temps dans un supermarché.

 

      Non, il ne pouvait pas aller chez eux maintenant. Il ne ferait que les ennuyer. Il finirait par les fatiguer et ils lui tourneraient le dos. La sonnette de la porte se fit entendre. Sasha sursauta. Qui cela pouvait-il être ? Le garçon sortit silencieusement, la peur au ventre de la chambre et il s’approcha de la porte d’entrée. Sur la pointe de pieds, il regarda dans le hublot.

 

      L’estomac de Sasha se noua. De peur, il s’éloigna rapidement de la porte. Que faisait cet homme devant chez lui ? Sa mère n’était pas là. Il le savait puisque c’était lui qui lui avait donné ce travail. Un coup retentit et la voix grinçante de monsieur Torrès se fit entendre, toute mielleuse :

 

— Sasha ? Ouvre la porte. Je sais très bien que tu es là. Ta mère m’a demandé de prendre de tes nouvelles. Allez, ouvre la porte.

 

      Le garçon secoua la tête, apeuré tout en fixant la porte. Il fit marche arrière. Sa mère n’aurait jamais demandé une chose pareille. Elle lui en aurait fait part. Elle pouvait être souvent dans la lune, mais jamais elle n’aurait l’idée de demander à un de ces amants de s’occuper de son fils quand elle était absente.

 

      Sans plus attendre, le garçon s’échappa vers sa chambre. Il s’y enferma à nouveau. L’homme ne le laisserait pas tranquille. Il pouvait encore l’entendre frapper à la porte. Le souffle court, le garçon attendit, toujours la peur au ventre.

 

      Quelques instants plus tard, les coups s’arrêtèrent. Il soupira de soulagement. Torrès était enfin parti. Sasha respira plus librement. Il sortit à nouveau de sa chambre. Toujours en silence, il s’approcha encore une fois de la porte. Il jeta un coup d’œil dans la lucarne. L’amant de sa mère ne s’y trouvait plus. Le soulagement le gagna, mais il le perdit aussitôt en voyant apparaitre dans son champ de vision, Torrès et le concierge.

 

      La peur revint au galop. Le concierge avait les clés de tous les appartements. Comment Torrès avait-il pu le convaincre ? Sasha ne chercha pas à comprendre. Il fallait juste qu’il se sauve. Il attrapa ses chaussures. Il fonça ensuite vers sa chambre. Heureusement qu’il vivait au rez-de-chaussée ! Il ouvrit en douceur la fenêtre et s’y faufila. Il n’aimait pas passer en fraude de cette façon, car il devait passer ensuite par le jardin du voisin. Il espérait juste que celui-ci n’était pas chez lui.

 

      Avec prudence et le plus silencieusement possible, Sasha passa le grillage qui le séparait de la liberté. Il eut beaucoup de chance. Il n’attendit pas plus longtemps pour se remettre à courir comme un damné. Où devait-il aller ? Tant pis, s’il se faisait jeter, mais il ne connaissait qu’un seul lieu où il se sentait véritable à l’abri.

 

      Sasha mit plus d’une heure pour arriver enfin devant la vieille bâtisse. Il était à bout de souffle. Il n’avait pas arrêté de courir de tout le long, s’arrêtant seulement quand il ne pouvait faire autrement. La maison étonnée un peu par rapport aux autres. Elle se trouvait au centre d’un lotissement. L’ancien propriétaire, un vieil oncle de Sergio, avait fait en sorte qu’aucun immobilier peu scrupuleux ne puisse lui voler cette propriété pendant son vivant. À sa mort, il l’avait tout simplement légué à son unique neveu.

 

      Le garçon poussa le portail. Celui-ci n’était pas fermé. Cela voulait dire que quelqu’un était présent à la maison. Sasha fila vers l’arrière. La porte d’entrée à l’avant de la maison ne s’ouvrait qu’à de rares occasions. À peine ouvrit-il la porte qu’il se retrouva face à Dylan. Le jeune homme revenait de son lycée professionnel.

 

      Dylan venait de fêter ses vingt ans. C’était un grand dégingandé avec des lunettes de myopes. Sasha trouvait qu’il avait un certain charme, mais il le trouvait un peu trop intellectuel.

 

— Sasha ? Que fais-tu là ?

 

      Dylan observa le garçon de la tête aux pieds. Il s’exclama :

 

— Es-tu débile ou quoi ? Qu’est-ce que tu fiches dehors par un froid pareil sans manteau !

 

      Le jeune homme grailla sur la bêtise du garçon tout en l’attrapant par le bras pour l’emmener dans un endroit bien au chaud. Il le poussa sur une chaise, puis il s’occupa à rallumer le poêle. Ensuite, il prépara une tasse de chocolat chaud. Il le tendit à Sasha qui n’avait pas bougé d’un pouce. Il fixait le sol.

 

      Dylan se gratta la tête. Il ne connaissait pas vraiment Sasha. Il le croisait souvent le week-end. Il lui parlait également. Mais, il se rendait bien compte qu’il ne savait rien d’autre. Où vivait le garçon ? Comment était sa famille ? Rien ! Sasha ne leur avait jamais parlé de sa famille. Dylan se demanda si Sergio en connaissait plus à son sujet.

 

      Pourtant, il pouvait lire sur son visage qu’il s’était passé quelque chose. Le jeune homme jeta un coup d’œil vers l’horloge. Il hésita un instant, puis il se décida. Il quitta la cuisine pour se rendre dans le salon. Il joignit Sergio. Mieux valait le prévenir. En entendant du bruit, Dylan jeta un coup d’œil vers le couloir. Il aperçut Sasha se rendre à l’étage, en courant. Il fronça les sourcils. Quelque chose n’allait vraiment pas !

 

      Sergio, après avoir raccroché, soupira. Heureusement, le chantier venait de finir. Il s’apprêtait donc à rentrer quand le téléphone avait sonné. Il fut surpris en apprenant la venue de Sasha. Le ton de Dylan n’amenait pas quelque chose de rassurant. Il se dépêcha de rentrer.

 

      Un quart d’heure plus tard, il jetait ses affaires sur une chaise de la cuisine. Dylan lui fit signe vers l’étage. Sergio y monta et se dirigea vers sa chambre. La porte entre ouverte lui montra le garçon allongé, recroquevillé sur lui-même. Le jeune homme s’approcha du lit et s’y assit.

 

      Aussitôt, Sasha se jeta contre lui pour se serrer dans ses bras. Sergio en était toujours perturbé. Le garçon ne se retenait jamais. Il était plutôt démonstratif. Il referma ses bras autour de la taille. Le corps de Sasha tremblait.

 

— Qu’est-ce que tu as ? Aurais-tu des problèmes à l’école ? Avec ta famille ?

 

      Au lieu de répondre, Sasha se serra encore plus, la tête enfouie dans le cou de son amant.

 

— Sasha ! Réponds-moi !

 

— Rien. Je vais bien.

 

      Sergio fronça les sourcils. Il repoussa doucement le garçon pour l’éloigner. Sasha avait le regard baissé.

 

— Rien ? Je vais te croire, peut-être ? Ne me prends pas pour un imbécile ! Je vois bien qu’il y a quelque chose. Dis-moi, Sasha ?

 

— J’ai peur. J’ai peur d’être seul.

 

— Allons, tu n’es pas seul. Je suis là, nous sommes tous là.

 

      Le garçon secoua la tête.

 

— À la maison, je suis seul et j’ai peur. Maman a eu du travail. Et chaque fois, elle me laisse tout seul. Maman veut que j’aille au lycée, mais je ne veux pas y aller. J’ai peur aussi là-bas. Et…

 

      Sasha se tut. Il ne voulait pas parler de Torrès. Rien que de dire son nom lui donnait la nausée. Non, mieux valait oublier.

 

— Et ? Insista Sergio. Il devinait parfaitement qu’il y avait autre chose, mais le garçon resta muet comme une carpe.

 

      Sergio observa un long moment son jeune amant en silence. Il finit par reprendre la parole.

 

— Sasha ? Pourquoi n’en parles-tu pas avec ta mère ? Pourquoi ne lui demandes-tu pas de rester avec elle ? Ou alors, appelle ton père !

 

— Je… je dérange, hein ? C’est pour cela que tu me dis ça ? Maman adore jouer. Je ne veux pas l’en empêcher de faire ce qu’elle aime. Je veux que maman continue de m’aimer. Et papa ? Je… Non, je ne peux pas l’appeler. Pourquoi devrais-je l’ennuyer ? Je l’ai rejeté, il y a longtemps. Il doit me détester.

 

      Sergio soupira. Il ne savait pas quoi faire pour atténuer l’angoisse de Sasha. Comment lui faire comprendre que son père ne devait pas le détester sinon il ne prendrait pas de ses nouvelles ? Et ce n’est pas en parlant avec sa mère qu’elle finirait par le détester. Il lui avait déjà expliqué un nombre incalculable de fois déjà, mais rien n’y faisait.

 

— Écoute, tu vas me donner ton adresse. Je vais te ramener et je resterais avec toi. D’accord ?

 

      Sasha, le visage toujours baissé, secoua la tête négativement.

 

— Tu ne veux pas me donner ton adresse.

 

— Ce n’est pas ça. Je ne veux pas rentrer. Je veux rester ici.

 

— Sasha… Commença Sergio.

 

— NON ! J’ai dit, s’écria le garçon, en se jetant dans les bras du jeune homme. Je veux rester ici.

 

      Ne sachant plus quoi faire pour le calmer, Sergio fit la seule chose qui lui vient en tête et qui fonctionnait toujours. Il l’embrassa. Sasha lui répondit comme un assoiffé. D’un coup de pied vers la porte, Sergio la claqua. Il savait très bien ce qui allait suivre. Autant ne pas choquer Shann si par malheur, elle se rendait dans sa chambre !