Chapitre 2

 

      Il quitta sa chambre vers midi. Son estomac criait famine. Il se rendit le plus silencieusement vers la cuisine. Manque de pot, sa mère s’y trouvait déjà préparant un repas simple, du steak et des pâtes. Elle se retourna légèrement vers son fils et lui adressa un sourire.

 

      Catarina n’était pas une femme méchante, juste un peu allumée. Elle ne s’intéressait qu’à la mode et au luxe. Elle aimait bien son fils, mais il était plutôt une gêne. Si elle l’avait gardé et surtout, si elle faisait en sorte que son ex-mari ne veuille pas le reprendre, c’était juste pour toucher la pension alimentaire.

 

      Catarina approchait de la quarantaine et elle le sentait physiquement, surtout si elle observait un peu trop son fils. Personne ne pouvait lui rétorquer qu’il n’était pas le sien. La mère et le fils se ressemblaient beaucoup ; les mêmes traits physiques, la même couleur de cheveux, seule la couleur de la peau était différente. Catarina avait une peau laiteuse, alors que Sasha avait hérité du teint café au lait de son père. 

 

      Sasha s’installa à table où se trouvait une assiette vide. Elle le servit en silence. Elle ne lui demanda pas pourquoi il se trouvait à la maison plutôt qu’à l’école. Elle se laissa ensuite tomber sur une chaise en face de son jeune glouton. Elle ne mangeait pas comme chaque midi. Son fils, tout en dévorant son assiette, il s’exclama :

 

— Maman, tu devrais arrêter de coucher avec ce vieux porc.

 

      Elle n’avait pas besoin de savoir de qui son fils parlait, elle le savait d’avance.

 

— C’est peut-être un gros porc, mon poussin, mais grâce à lui, je me refais un nom. D’ailleurs, j’ai signé un contrat pour jouer au théâtre.

 

— Mouais, c’est cool, mais tu pouvais avoir le rôle sans passer par là. Tu as toujours été doué pour jouer la comédie.

 

      Sans s’offusquer, sa mère ramassa l’assiette vide et tout en se rendant vers l’évier, elle lui répondit simplement :

 

— Pourquoi me serais-je fatiguée ? Et puis, est-ce que je te demande pourquoi tu ne vas pas en cours ? Non, alors je fais ce que je veux, monsieur.

 

      Le garçon haussa les épaules avant de se lever. Il allait retourner dans sa chambre quand il demanda :

 

— Est-ce que papa a téléphoné aujourd’hui ?

 

— Oui, comme toujours. Il est toujours aussi coincé et trop sérieux. Tu imagines depuis dix ans, il appelle toujours le même jour, à la même heure. Si tu veux savoir, il demande de tes nouvelles à chaque fois, mais il ne cherche plus à te parler.

 

      Le garçon baissa la tête. Après tout, c’était de sa faute. S’il ne lui avait pas lancé tous ses mots méchants quand son père était parti, la situation serait peut-être bien différente. L’angoisse commençait à le titiller. Il secoua la tête et se mordit les ongles. Sa mère reprit sans faire attention à l’attitude de son fils. Elle ne voyait jamais ses états d’âme.

 

— Je serais absente dès demain, mon poussin. Tu devras te débrouiller tout seul jusqu’à mon retour. Mais, hors de question que tu ailles chez tes amis avant le week-end. Compris ?

 

      Sasha reprenant un peu les esprits soupira fataliste. Il tenta tout de même.

 

— Est-ce que je pourrais y aller dès vendredi soir, s’il te plaît ?

 

— Oui, juste pour cette fois.

 

      Tout content de l’accord donné, le garçon s’échappa vers sa chambre. En chemin, il se retrouva nez à nez avec l’amant de sa mère, le vieux pervers. L’homme à l’embonpoint plutôt fort ne sentait pas vraiment la rose, malgré la douche qu’il venait de prendre. Sasha ne put s’empêcher de faire un pas en arrière. Il n’aimait pas du tout le regard lubrique de l’homme sur lui. Celui-ci prit la parole d’une voix un peu trop aigüe :

 

— Mais voilà le joli rossignol. Mon garçon, si tu me laissais faire, je pourrais te faire entrer dans le mannequinat ou te trouver un rôle sur mesure dans un court métrage.

 

      « Mais bien sûr, si je te laisse faire, gros porc dégueulasse ! » Sasha comprenait aisément ce que cette phrase voulait bien signifier. Sergio pouvait le traiter d’idiot, mais il ne l’était pas toujours. Sans perdre de temps, le garçon répliqua :

 

— Occupez-vous de ma mère, Monsieur Torrès. Oubliez-moi d’accord ?

 

      Sans plus un regard, vers l’homme transpirant, Sasha fila jusqu’à sa chambre et il s’y enferma à clé pour mieux se sentir en sécurité. Vivre avec sa mère lubrique passée encore. Mais il ne supportait pas du tout ces amants. Particulièrement ceux qui le regardaient comme s’ils le déshabillaient. Arg ! Quelle horreur !

 

      Dans une ville du Sud-Ouest, une ville où il faisait bon vivre en grande partie pour sa température, mais également par l’ambiance plutôt tranquille, un homme d’une bonne taille, plutôt dégingandé, d’une quarantaine d’années, au visage sec de couleur café au lait, se rendait d’un pas tranquille vers un des quartiers dès plus connus.

 

      Ce quartier se prénommait le quartier africain. Il n’en portait pourtant que le nom. C’était un simple quartier abritant de vieux immeubles, dont beaucoup d’étudiants loués. Il s’y trouvait également plusieurs boutiques différentes, une pâtisserie, un magasin de brique à braque. Mais aussi un garage dont la réputation n’était plus à faire. Pas très loin, il y avait également la plus grande salle d’exposition.

 

      Mais, l’homme ne se rendait pas dans ces lieux. Il s’approchait plutôt du bar qui se trouvait à l’entrée du quartier. Le « Cool Baby » était dirigé par un géant à la musculature des plus effarantes, Daisuke Oda. D’après la rumeur, c’était un ancien agent du gouvernement. Étant données, la façon dont il agissait souvent avec les clients désagréables, malgré ses soixante-dix ans passés, la rumeur pouvaient être exactes.

 

      À peine ouvrit-il la double porte, un véritable brouhaha le frappa de plein fouet. L’homme grimaça. Il se demanda sérieusement pourquoi son rendez-vous avait choisi ce lieu pour parler affaires. Mais, venant de cette personne, l’homme n’en était pas plus surpris. Il observa autour de lui pour connaitre la raison de cette cacophonie.

 

      Il ne chercha pas très loin. À la table du fond, près du comptoir se tenait la table privée du cousin du propriétaire. Carlin Oda était un peintre grandiose, mais au niveau caractère, c’était un personnage très excentrique. Chaque fois qu’il venait dans ce bar, il y mettait la pagaille avec la complicité de tous les habitués. Peut-être était-ce ce côté très familial et amical du lieu qui lui avait donné autant de renommée ? Apparemment comme à leurs habitudes, les cousins se chamaillaient.

 

      L’homme soupira. Il fouilla une deuxième fois la salle du regard. Au comptoir, il aperçut un nouveau barman. C’était la première fois qu’il le voyait. Habituellement, un dénommé Ben Amory s’y trouvait, un jeune homme d’une vingtaine d’années, plutôt calme et un peu effacé, malgré une coupe de cheveux en Iroquoise. Cette fois-ci, le jeune homme était bien différent. La taille déjà atteignait presque celle du patron. Bien que la carrure n’ait rien à voir avec la sienne également, le jeune homme en imposait. Était-ce la balafre sur le côté droit de son visage passant sur l’œil et se terminant sur la moitié de la joue qui donnait cet effet ? L’arrivant ne saurait le dire.

 

      Reprenant son visionnage, il finit par repérer ce qu’il cherchait. Il se rendit donc à la place voulue. Elle se trouvait au fond également, mais à l’opposé du comptoir. Un jeune homme, plutôt imposant lui aussi, mais d’une manière bien différente, s’y trouvait déjà installé. Celui-ci releva ses yeux d’un bleu saphir vers le nouvel arrivant. Il eut un sourire amusé. Il pouvait lire sur le visage de son futur interlocuteur un certain embêtement. D’un geste, il l’invita à s’asseoir.

 

      L’homme s’installa face au jeune homme et attendit. Le barman entrevu peu avant s’approcha le faisant sursauter. Il ne l’avait pas entendu. Bien évidemment, son geste ne passa pas inaperçu. Le jeune homme aux yeux bleus s’exclama au barman :

 

— Xavier, à venir comme tu le fais, tu vas finir par faire une crise cardiaque à un de ces pauvres clients.

 

      Le jeune homme à la balafre haussa les épaules. Il déposa les verres commandés par son interlocuteur quelques minutes auparavant.

 

— Je n’y suis pour rien si ce sont de petites natures. Je vous laisse, il faut que j’aille chercher mon patron. Il faut qu’il bosse un peu.

 

      Après un geste de la main, il quitta les deux hommes. Le nouvel arrivant soupira encore une fois. Il reçut aussitôt le poids des yeux bleus sur lui. Ce jeune homme pouvait être très séduisant, mais il effrayait la plupart du temps.

 

— Puis-je savoir pourquoi vous avez choisi ce lieu, Miori ?

 

— Pourquoi pas ? Certes, nous allons surtout parler travail, mais autant être détendus, non ?

 

— Si vous le dites. Alors, quel est le projet dont vous voulez me parler ?

 

      Au lieu de répondre, Erwan Miori leva son verre. Il observa un long moment son interlocuteur. Il n’allait quand même pas lui avouer que s’il avait choisi ce lieu, était pour la simple raison que son petit ami s’y trouvait également. Son Luce d’amour était un jeune étudiant depuis peu, mais également un écrivain depuis ses treize ans. Il se trouvait à l’étage avec le compagnon du propriétaire afin de discuter de son prochain roman.

 

      Erwan reposa son verre après une gorgée. Il tendit une pochette à son voisin. L’observant lire très sérieusement, il eut envie de le mettre de nouveau mal à l’aise. Il s’enquit :

 

— Comment va le docteur Elone, Flagan ?

 

      Un sourire apparut quand son interlocuteur eut un autre sursaut. C’était toujours plaisant de mettre à mal ses employés. Luce le traitait de sadique, mais il n’y pouvait rien. C’était tellement drôle.

 

— Euh ! Il… euh… il va très bien.

 

— Et votre fils ?

 

      Flagan releva aussitôt la tête. Comment cet homme pouvait-il être au courant ? Il n’avait parlé de son fils qu’à Elone. Serait-ce possible que son compagnon en ait parlé à quelqu’un d’autre ? Il ne lui avait jamais dit de le garder secret après tout.

 

— Comment le savez-vous ?

 

Erwan agrandit son sourire, pourtant il était très sérieux. hallucinée

 

— Parce que je me renseigne toujours sur les personnes avec qui je vais travailler. Je n’aime pas avoir des surprises désagréables en cour de route. Et puis, ma mère travaille avec le docteur Elone. Elle a le chic pour faire parler même le plus muet qui soit.

 

      L’homme porta une main à son front. Un mal de crâne allait bientôt y faire son apparition. Il fourragea ensuite sa chevelure poivre et sel.

 

— Il va bien. Vous êtes content.

 

— Comment pouvez le savoir ? D’après ce que j’ai appris, vous ne l’avez pas vu depuis plus de dix ans.

 

— Mais, cela ne vous regarde pas, bordel !

 

      Erwan fronça les sourcils. Son regard bleu se durcit.

 

— Ça me regarde du moment où vous allez travailler pour moi.

 

— Vous n’avez pas besoin de connaitre ma vie privée du moment que je fais le travail demandé.

 

— Possible. Mais j’exige des employés bien dans leur peau, et sain d’esprit. Vous, en l’occurrence, vous montrez peut-être un calme olympique, mais ce que je constate en vous voyant, c’est quand réalité, il y a quelques choses qui vous tracasse. Si vous ne voulez pas en parler, libre à vous. Sachez seulement que le projet aidant votre entreprise risquerait fort de tomber à l’eau.

 

      Edwyn Flagan serra les dents. Il inspira un bon coup. Elone l’avait pourtant prévenu. Les Miori étaient des êtres intimidants, intransigeants. L’homme reprit :

 

— Qui y a-t-il de mal à parler de votre fils, Flagan ?

 

— Je ne l’ai peut-être pas vu depuis fort longtemps, mais je prends régulièrement des nouvelles.

 

— Lui parlez-vous ? Ou bien, êtes-vous passé par un intermédiaire ?

 

      Nouveau soupir. Le mal de tête était bel et bien présent.

 

— Je parle avec mon ex-femme. Mon fils ne veut pas m’adresser la parole. Il ne veut pas me voir non plus. Êtes-vous satisfait ?

 

      Erwan s’appuya contre le dossier de la chaise, fixant son interlocuteur. Il secoua la tête.

 

— Vous agissez comme un idiot. Vous aimez votre fils. Vous voulez le revoir, mais vous ne faites rien pour changer ce fait. Pourtant, vous bataillez comme un acharné pour sauver votre entreprise de la faillite. C’est très généreux de votre part d’être si dévoué à ses employés, Flagan. Mais, ce serait bien si vous agissez de cette manière avec votre fils. Avez-vous pensé une seule minute que ce garçon attendait peut-être un geste de votre part ?