Chapitre 30

 

 Combien de temps restai-je inconscient ? Je ne saurais le dire avec certitude, mais quand enfin, j’ouvris les yeux, il faisait nuit. J’étais allongé sur un lit très confortable et douillet. Je clignai des paupières un moment afin de m’habituer à la pénombre. Je tournai la tête de chaque côté afin d’essayer de voir autour de moi.

 

 Sur ma gauche, je pouvais apercevoir la fenêtre où un fin rayon de lune pénétrait faiblement à travers les rideaux tirés. Le reste de la pièce, j’apercevais juste l’ombre de l’armoire en face du lit. Sur ma droite, la porte close s’y trouvait. J’étais seul. Je soupirai. Qu’est-ce que je croyais ? Qu'est-ce que j’attendais ? Je le savais. J’espérais voir Sink ou Sakio installé près de moi. Pourquoi n’étaient-ils pas là, d’ailleurs ? Le pire était le silence dans ma tête. Je ne sentais plus leur présence, surtout celle de mon Lyandrin.

 

 Que s’était-il passé ? J’avais peur. Lui serait-il arrivé quelque chose pendant mon sommeil ? Je me sentais tellement faible et seul. Je portai une main vers mon visage. Mes joues étaient humides. Je pleurai. Pourquoi ? Je n’arrivais pas à m’en empêcher. Je refermai les yeux, las. J’étais si pathétique.

 

 La porte de la chambre s’ouvrit. Je l’entendis, mais je n’avais plus la force de rouvrir les yeux. Je me sentais encore si fatigué. Une exclamation et le poids d’un corps s’asseyant sur le bord du lit me forcèrent à ouvrir une nouvelle fois les yeux.

 

 Je le vis enfin. Je croisai les yeux rouges sang de mon cœur. Il me fixait avec inquiétude. La chaleur de son esprit vient frôler à nouveau le mien. J’étais à nouveau rassuré. Sink n’avait pas changé le moins du monde par rapport au passé, contrairement à moi. Le regard rouge sang s’adoucit et resta fixer au mien. Un léger sourire étira les lèvres du Lyandrin.

 

- Nous nous revoyons enfin, Kadaj.

 

 Tout mon corps trembla. J’entendais pour la première fois la voix de Sink. Elle était exactement la même que celle de mon esprit, mais son intonation me touchait bien plus. Je levai une main vers son visage et en caressai une joue. Le contraste de ma main matte à sa peau si blanche me réchauffa et me redonna de l’énergie. Je pouvais enfin le toucher. J’étais à nouveau à ses côtés, tout du moins pour un temps. Je devais en profiter au maximum.

 

 Sink baissa la tête et posa son front sur le mien. Ses yeux étaient toujours fixés sur les miens. Je ne pouvais pas m’en détacher non plus. Je me laisserai bien fondre dans ce lac de sang. Ma main posée sur la joue glissa pour s’enfouir dans la longue chevelure chocolat. J’en avais oublié la douceur. Finalement, ses lèvres se posèrent sur les miennes. Je les ouvris afin de glisser dans la chaleur en fusion de Sink.

 

 Son corps, son odeur m’avaient manqué à un tel point que même maintenant que je l’avais de nouveau, j’en avais mal au cœur. Je savourais avec une immense frénésie ses retrouvailles tant attendues et voulues. Étrange comme un homme comme Sink, avec sa taille et sa carrure pouvait être si doux, si passionné et si violent à la fois.

 

 Quand je me réveillai quelques heures plus tard, je me trouvai encercler par les bras de Sink. Il me tenait comme s’il avait peur que je disparaisse. J’aimai cette place, mais il me manquait quelque chose tout de même. Je ne suis pas complet. J’aimais Sink plus que ma vie, mais j’aimais Sakio également. Pourquoi n’était-il pas là ?

 

- Il est aux prises avec Kadajy et les amazones. Apparemment, elles veulent prendre leur bain avec lui.

 

 Je me redressai légèrement en m’appuyant contre mon coude. Sink se trouvait allongé sur le côté et m’observer de son regard rouge, amusé. Il avait vu mon froncement de sourcils. Il leva une main afin de repousser une de mes mèches gênantes. Ses doigts frôlèrent ma joue. Je frissonnai. Un sourire apparut sur ses lèvres. Il était amusé. Il reprit :

 

- Il n’ose pas venir ici. Ce chaton a peur d’être abandonné par son Maître.

 

- Je…

 

 Sink me posa un doigt sur les lèvres pour m’interrompre. Il continua ensuite :

 

- Je le sais, Kadaj. Tu n’as pas à le dire. Si je te veux, je dois accepter la présence de Sakio dans ta vie. Et puis, ne t’ai-je pas dit que je finirais par le dévorer également ? À moins que cela te dérange au plus haut point ?

 

 Je me sentis rougir. Il m’agaçait. Il lisait en moi. Enfin, c’était normal puisque son esprit avait repris sa place à côté du mien. Je ne pouvais pas lui cacher mes sentiments. Finalement, je me calmais. N’était-ce pas ce que je voulais de toute façon ? Je voulais que Sakio s’attache à quelqu’un d’autre. Je voulais qu’il considère Sink comme il me considérait.

 

 Sink fronça les sourcils. Son regard se fit plus sombre que jamais. Il ne semblait pas trop apprécier la tournure de mes pensées. Il se redressa et il se jeta sur moi. Je me retrouvai allonger sur le dos avec un Lyandrin féroce au-dessus de moi. Il m’observait avec une certaine colère dans les yeux.

 

- À quoi penses-tu, Kadaj ? Pourquoi ses pensées si négatives ? J’ai comme l’impression que tu te prépares pour une mort prochaine !

 

 Mon cœur s’arrêta un instant de battre. Sink avait pu lire bien plus profondément en moi. Je devais lui cacher ce fait.

 

- Je te l’interdis, Kadaj. Je te l’interdis. Que deviendrai-je sans toi ?

 

 Sink était vraiment furieux. Je le sentais dans tout son corps crispé sur le mien. Je fixai mon regard au sien. Difficile de ne pas détourner les yeux de ce regard froid de colère, mais je tiens bon. Je portai mes deux mains de chaque côté de son visage.

 

- Tu te fais des idées, Sink. Je ne pense pas à vous quitter, Sakio et toi. Je vais continuer à vous en faire voir des vertes et des pas mûres. Tu sais à quel point je suis doué à ce jeu-là.

 

- Tu es doué aussi pour me mentir et me cacher des choses, Kadaj. Qu’est-ce que tu manigances dans ta petite tête ? Je ne veux pas te perdre. Je ne le supporterais pas.

 

 Je l’attirai vers moi. Sink enfouit son visage dans le creux de mon cou. Son corps se mettait à trembler. Je m’en voulais, car il avait raison. Je lui mentais et lui cachais bien des choses, mais je devais le protéger tout comme Sakio, même s’ils en souffraient. Je lui répondis :

 

- Si tu le supporteras Sink, car tu as un peuple à sauver. Tu n’as pas le droit de leur tourner le dos. Et puis, tu dois tenir ta promesse.

 

- Promesse ? Chuchota-t-il.

 

- Celle de veiller sur Sakio. Je ne te le pardonnerai jamais si tu ne la tiens pas.

 

 Je pouvais l’entendre gémir. Je le serrais plus fort contre moi. Pourtant, il finit par accepter. Il me promit de veiller sur Sakio quoiqu’il puisse arriver. Je soupirai de soulagement. Je savais qu’il mourait d’envie d’en savoir plus. Il voulait m’interroger jusqu’à que je craque, mais j’étais plus malin que lui. Et pour cela, il fallait une diversion.

 

 D’un seul coup, un cri retentit. Un cri de colère dont la voix était reconnaissable. Je souris malgré moi. Sakio avait toujours le chic d’être une très bonne diversion. La porte de la chambre s’ouvrit et se referma en claquant. Je tournai les yeux vers celle-ci. Sakio venait d’y entrer en colère. Il marmonnait des imprécations contre les filles dénuées de savoir-vivre. Puis, d’un seul, il s’arrêta en levant les yeux vers le lit. Une envie de rire faillit me prendre. La tête qu’il fit quand il nous vit valait le détour. Son visage s’empourpra et il se détourna prêt à prendre la poudre d’escampette, une nouvelle fois.

 

 Depuis son arrivée dans la chambre, son esprit avait rejoint sa place dans le mien. Je pouvais sentir une certaine jalousie et sa tristesse dans son cœur. Quel idiot ! Combien de fois faudra-t-il que je lui dise qu’il avait autant de place dans mon cœur que Sink ? Je n’eus pas le temps de réagir. Sink le fit à ma place. Ce Lyandrin pouvait être très rapide par moment.

 

 Alors que Sakio touchait la poignée de la porte pour s’enfuir, il se fit harper par Sink. L’Erinye se débattit de toutes ses forces, jusqu’à qu’il se rende compte de la nudité du Lyandrin. C’était amusant de voir toutes les colorisations sur le visage de mon petit chaton. Sink semblait prendre un grand plaisir à le mettre mal à l’aise.

 

 Finalement, la bataille se termina quand Sink jeta mon chaton débraillé sur le lit. Sakio se moula contre moi en apercevant Sink nous rejoindre sans la moindre pudeur. Même s’il rougissait de plus en plus, Sakio ne détourna pas pour autant son regard. J’en fus rassuré. La jalousie ne faisait pas partie de mon vocabulaire, surtout en ce qui concernait ces deux hommes. Je les aimais, alors je voulais les voir s’aimer également.

 

 Pourtant, Sakio se tendit au bout d’un moment, surtout quand il remarqua ma nudité également. Son magnifique visage se baissa, attristé. Je soupirai. Il se faisait encore des idées saugrenues. Quand il fit le geste de s’écarter, je le rattrapais et le chavirais sur le lit. Son visage exprimait sa surprise et ses doutes. Sink nous avait rejoints sur le lit. Il nous observait, amusé, allongé sur le côté.

 

- Laissez-moi partir, Maître Kadaj ! Je ne suis plus utile maintenant que Sink est là.

 

- Regardez-moi ce chaton qui croit tout savoir ! Persifla Sink.

 

 L’Erinye jeta un regard noir vers le Lyandrin qui se moquait de lui ouvertement. Je fis le regard perdu et incompréhensif. D’une petite voix, je lui murmurais :

 

- Tu veux m’abandonner. J’aurais dû le deviner. Tu veux rejoindre le Roi Amosis. C’est ça, hein ?

 

- Quoi ? Mais, ça ne va pas la tête ! Qui aurait envie d’être avec ce type ? Et puis, qui a dit que je voulais vous abandonner ?

 

 Je souris. Sakio eut un hoquet. Il venait de se rendre compte d’être tombé bassement dans le piège. Il venait de se faire avoir en beauté. Il se débattit pour s’échapper. N’y arrivant pas, il se mit à s’époumoner.

 

- Aaaaaaaaaaah ! Maître Kadaj ! Vous ne valez pas mieux que ce Lyandrin à la noix !

 

- Merci du compliment, mon petit Sakio, gloussai-je. Que va-t-on faire de toi, maintenant ? Tu me sembles bien trop habillé. Quand penses-tu Sink ?

 

 Je vis Sakio tourner son regard vers le Lyandrin et ce qu’il y lut dû lui faire comprendre, car il déglutit avec difficulté, tout en étant plus rouge qu’un coquelicot. Il recommença à se débattre pour se libérer, mais c’était peine perdue et il le savait. Il allait se faire dévorer entièrement par deux bêtes affamées.

 

 En tout cas, grâce à mon petit chaton, Sink arrêta d’essayer de fouiller dans mon esprit afin de trouver ce que je pouvais bien lui cacher. Il fut bientôt trop occupé à s’occuper de nous deux et aucun de nous ne fut laissé pour compte. Je pouvais enfin laisser libre coure à mon amour pour ces deux hommes. Et cette nuit, je venais de faire l’exploit de les réunir. Je savais dorénavant qu’ils ne pourraient être séparés, car ils avaient tous deux le même désir entre eux. Même si un jour, je disparaissais, le lien créer cette nuit ne sera pas rompu. Ainsi l’avais-je décidé ! Je suis peut-être égoïste et cruel. Mais ensemble, ils pourraient surmonter leur chagrin et ainsi avancer librement.