Chapitre 10

 

 Mako se laissa tomber sur son lit, lourdement. Il en avait assez de cette famille. Il n’arrivait plus à la supporter. Pourquoi devrait-il être obligé de sacrifier pour le bien de l’entreprise de son père ? Il se savait égoïste. Il comprenait bien les aboutissants. Si par le malheur son oncle Fabio héritait de l’entreprise familiale, elle risquait d’être lapidée en moins de deux pour le dire.

 

 Les mains devant les yeux, Mako gémit tout en serrant les dents. Xavier avait raison. Il prenait la fuite, mais il se sentait prisonnier. Sa mère lui crachait souvent qu’il était né parce qu’elle n’avait pas eu d’autre choix. Il n’était pas un enfant désiré. Alors, pourquoi était-il là ? Pourquoi était-il en vie ? Pour quelle raison ?

 

 Parfois, il jalousait son ami. Xavier avait la chance d’avoir une mère aimante et une petite sœur adorable. Cette famille avait dû se battre pour survivre dans la misère pendant longtemps. Xavier lui avait avoué avoir grandi dans une caravane délabrée, tout le long des études de sa mère, ensuite dans un appartement miteux avant de pouvoir enfin vivre dans une chaleureuse maison.

 

 Mais, malgré ces moments difficiles, leurs liens se sont soudés. Mako enviait beaucoup trop cette chaleureuse entente. Il n’avait pas connu cette chance d’être aimé par ses parents. Son frère aîné le traitait comme un être méprisant et indigne d’intérêt. Il le considérait comme un rival. Pour échapper à l’ambiance très lourde de la maison familiale, le garçon s’évadait souvent à la bibliothèque du centre-ville. Il y trouvait refuge auprès des livres jusqu’à l’arrivée de Xavier et de sa famille.

 

 À neuf ans à peine, Xavier avait déjà un caractère bien à lui. Il ne se laissait pas marcher sur les pieds. Il ne supportait pas les insultes à son encontre ou envers sa famille et ses amis. Mako était toujours aussi étonné d’être aussi ami avec ce garçon, parfois exubérant, mais dont les pieds étaient bien ancrés sur le sol. Mako avait toujours été fasciné par la présence imposante de son camarade. Depuis lors, il le suivait et le regardait évoluer.

 

 Il donnerait tout pour lui ressembler. Mais, il n’en avait pas l’étoffe. Il ne savait plus le nombre de fois où Xavier l’avait frappé pour lui remettre les idées en place. Il lui disait d’arrêter de se dégrader, de s’angoisser pour des broutilles. Mako savait tout cela, mais c’était plus facile à dire qu’à faire.

 

 Mako se redressa et jeta un coup d’œil à son réveil. Il sursauta. Il allait être en retard. Ce n’était en aucun cas son habitude. Il s’éjecta comme un fou de sa chambre en attrapant son sac au passage. Il longea le long couloir sombre pour rejoindre le rez-de-chaussée. En chemin, il croisa sa grand-mère qui lui jeta un regard noir, les lèvres pincées. Le jeune homme évita de justesse la canne lancée contre lui à l’occasion. Il songea qu’il commençait à avoir de très bon réflexe pour éviter les coups.

 

 Il entendait des voix. La panique le prit. Mais, pourquoi fallait-il qu’il vienne le chercher ? Xavier était toujours celui qui était en retard habituellement. Mako détestait son oncle Fabio. Cet homme avait une beauté ténébreuse qui plaisait beaucoup aux femmes, mais en croisant les yeux vous remarquer à la quel point cet homme n’a aucune émotion, aucun sentiment honorable.

 

 Le jeune homme descendit les escaliers rapidement. Il se dirigea ensuite vers les voix. Elles arrivaient directement de l’entrée. Mako avec appréhension s’y dirigea. Il repéra assez vite son oncle face à son meilleur ami. Fabio ne semblait pas ravi d’être en face de ce garçon bien plus grand et imposant que lui. D’ailleurs, ils se regardaient comme chiens de faïences.

 

- Vous n’êtes pas autorisé à pénétrer dans cette maison comme bon vous semble, Descamps.

 

- Je n’ai pas le temps de discutailler avec vous, Marcello. Je rentrerai ici comme je le veux. Aux dernières nouvelles, cette maison n’est pas encore la vôtre, c’est celle de Mako. L’auriez-vous oublié, Marcello ? Désolé de vous le rappeler !

 

 Mako vit son oncle pincer les lèvres. Le jeune homme s’approcha rapidement pour couper court à la conversation. En entendant du bruit, les deux hommes se tournèrent vers l’arrivant. Fabio renifla de dégout et tourna les talons, bousculant son neveu par la même occasion.

 

- Xav, je t’avais déjà demandé de ne pas venir ici.

 

 Le plus grand des deux haussa les épaules.

 

- C’est de ta faute. Tu es en retard.

 

 N’ayant aucun argument contre ce fait, Mako secoua juste la tête tout en se dirigeant vers la sortie, suivi de près par son ami. Ils se dirigèrent vers l’arrêt de bus.

 

- J’adore la tête de ton oncle chaque fois où il me voit. J’ai toujours l’impression qu’il voudrait m’envoyer six pieds sous terre.

 

 Mako eut un frisson lui traversant l’échine. Il répliqua :

 

- Ne plaisante pas avec ça, Xav. C’est peut-être son désir. Où as-tu mis ta sœur ?

 

- Pfft ! Mademoiselle préfère partir plutôt pour rejoindre plus vite ses amies. La vilaine ! Elle ne veut plus faire la route avec son frère adoré.

 

- C’est bien qu’elle se soit faite des amis. Dans son ancien lycée, elle n’en avait pas vraiment.

 

 Xavier s’étira de tout son long en arrivant à l’abri de bus et esquissa un petit sourire.

 

- Oh ! Tu t’inquiètes pour ma petite sœur ? Va falloir que je te surveille de plus près.

 

- Hein ? Qu’est-ce…, bafouilla Mako, virant au rouge.

 

 Xavier éclata de rire. Mako n’avait jamais été très doué pour cacher ses vrais sentiments. Mais, il était tellement têtu aussi. Xavier se demandait sérieusement quand son ami ouvrirait les yeux sur son petit faible pour Cheryl. Il ne voulait pas s’en mêler. C’était la vie privée de son ami. Il ne voulait pas intervenir, car celui-ci ne le faisait pas pour lui non plus.

 

 Pourtant, des reproches, il pourrait en avoir. Il sortait avec des filles pour mieux les jeter ensuite. Il n’était pas tendre avec elles. Certes, il sortait qu’avec des filles faciles, mais il se savait malhonnête avec elles. Mais depuis un moment, il en avait assez. Sa mère ne lui faisait aucun reproche pour son attitude, mais elle n’approuvait pas. Elle savait pourquoi il agissait ainsi. Il avait quinze ans quand il était réellement tombé amoureux.

 

 Elle s’appelait Megan. Elle était plus âgée que lui de trois ans. Malgré leur écart, elle avait accepté de sortir avec lui. Pendant six mois, il avait été sur son petit nuage jusqu’au jour où il apprit qu’elle s’était juste amusée avec lui. Elle avait joué avec ses sentiments pour mieux le détruire. Elle lui avait balancé qu’elle avait parié avec des amies qu’elle serait capable de jouer la comédie avec un garçon afin de mieux le briser ensuite.

 

 Elle n’y était pas parvenue. Xavier n’était pas du genre à se laisser aller à la déprime même pour un chagrin d’amour. Sa mère, sa sœur et Mako avaient été là pour l’aider même si pour leur malheur, il ne montrait rien. Il cachait ses blessures à l’intérieur se blessant encore plus. Mais, il ne cédait pas, mais à partir de là, il avait agi presque de la même manière.

 Au bout de temps d’année, il était peut-être temps pour lui de ranger sa hache de guerre. Il y avait bien plus important dans la vie que la rancune. C’était une des raisons pour laquelle il avait rompu avec sa dernière petite amie.

 

 Autour de l’arrêt de bus, les gens commençaient à arriver ; les jeunes pour le lycée et l’université, les adultes préférant prendre le bus pour se rendre à leur travail. Xavier soupira. Il allait encore être serré comme des sardines. La poisse !

 

 Le bus arriva à cet instant. Comme à leur habitude, Mako et Xavier laissèrent tout le monde entrer en premier. Avec sa taille, Xavier était une gêne pour lui comme pour les autres. Quand enfin, il put entrer. Il constata encore une fois qu’il n’y avait plus de place. Non, il se trompait. Il en restait encore une. C’était une chance. Mako la repéra et lui donna une accolade pour l’inciter à s’y rendre.

 

 Le chauffeur n’attendit pas que tout le monde soit installé pour reprendre sa route. Xavier arriva à destination et demanda la permission de s’asseoir. Son regard croisa alors deux perles d’un bleu ciel. Il fronça les sourcils. Ses yeux, il les avait déjà croisés. Une voix retentit alors, une voix toujours grinçante :

 

- Veuillez-vous asseoir votre grandeur avant d’avoir un torticolis.

 

 Xavier grinça des dents sous le sourire amusé du garçon assis à l’autre place. Le jeune homme aurait bien aimé pouvoir retourner auprès de Mako, mais cette vipère avait bien raison pour le torticolis. Avec un soupir, il se glissa sur le siège avec soulagement. Le regard de Xavier se tourna à nouveau vers son voisin.

 

 Le garçon était toujours repérable. Il portait toujours sa veste orange, mais il portait un treillis camouflage aux couleurs vives. Quelques tresses venaient lui chatouiller les joues à chaque mouvement de tête. Il avait le regard perdu en regardant le paysage défilé. Xavier songea qu’il avait un beau visage, mais très fatigué. Le garçon soupira, puis il tourna la tête vers le grand jeune homme qui le détaillait.

 

- Alors, votre grandeur ? Vous avez un nom ?

 

- Tu ne peux pas arrêter avec ce surnom débile !

 

- Pourquoi ? Il vous va à merveille. Alors, vous ne voulez pas me le dire ? Vous avez peur ?

 

 Xavier lui jeta un coup d’œil surpris. Le garçon avait un sourire amusé. Il se moquait de lui impunément. Ce garçon était déstabilisant.

 

- Je ne vois pas pourquoi je le serais. Xavier. Xavier Descamps.

 

- Hein ?

 

 Xavier grinça, une nouvelle fois des dents.

 

- Mon nom, pygmée. C’est Xavier Descamps.

 

 Sacha sursauta. Quand il avait dit à son père que les coïncidences n’arrêtaient pas en ce moment, il n’avait pas tort.

 

- Le docteur Descamps est de votre famille ? Et Cheryl ?

 

- C’est ma mère et ma petite sœur.

 

- Ça alors ! Cette ville est vraiment étrange. Depuis que je suis arrivé, je fais plein de rencontres se reliant par la suite. J’y pense… Vous êtes ami avec un dénommé Mako Marcello, non ?

 

- Mako ? Tu le connais ?

 

 Le garçon secoua la tête, négativement.

 

- Non, mais mon père le connait. Je m’appelle Sacha Flagan pour ta gouverne.

 

 Xavier baissa à nouveau son regard vers le garçon. Mince, il aimait bien les yeux bleus du garçon. Il ne savait pas pourquoi, mais il se sentait fondre à l’intérieur, même s’il pouvait y lire une certaine tristesse. C’était troublant.

 

- Je comprends mieux. Edwyn Flagan est ton père. Je ne savais pas qu’il avait un fils.

 

 Sacha baissa la tête, gêné. Il soupira. Il n’eut pas le temps de répondre, le bus arrivant devant son lycée. Xavier se releva pour le laisser passer. Le garçon le remercia et s’en alla. Le jeune homme se laissa à nouveau retomber sur le siège, mais prit la place laissée libre. La place était chaude. Xavier se troubla à nouveau. Il n’allait vraiment pas bien. Se mettre dans cet état en présence d’un garçon, il devait devenir fou.

 

 Mako rejoignit son ami qui soupirait à fendre l’âme. Il lui jeta un coup d’œil étonné. Ce n’était pas dans les habitudes de Xavier. Mako tourna son regard vers la fenêtre. Il repéra assez rapidement le garçon aux habits voyant. Il l’avait repéré en montant dans le bus. Il avait été soulagé que la place fût libre. Il avait juste voulu voir son camarade être à nouveau déstabilisé par la langue de vipère de ce garçon.

 

La tête de Xavier quand il avait reconnu le garçon lui avait donné envie de rire. Mais, maintenant celui-ci semblait perdu dans les méandres de ses pensées. Les sourcils froncés montraient une certaine contrariété. Le bus se remit en route. Xavier suivit du regard le garçon avant de ne plus le voir. Celui-ci rejoignait un groupe de filles dont Cheryl faisait partie.

 

 Mako attendit un moment avant de prendre la parole.

 

- Votre grandeur devrait redescendre sur terre.

 

- Tu sais ce qu’elle va te faire, votre grandeur si tu continue de l’appeler ainsi, Mako ?

 

 Le jeune homme se mit à rire.

 

- Mais, c’est trop drôle la tête que tu fais à chaque fois. Alors qu’as-tu appris au sujet de ce garçon ?

 

 Xavier posa la tête sur le siège.

 

- C’est le fils d’Edwyn Flagan.

 

- Hein ? C’est vrai ? Edwyn m’avait annoncé la venue de son fils, mais je n’aurais pas songé qu’il ressemblerait à ce petit phénomène. Pourtant, j’aurais dû le deviner quand il nous a demandé la rue.

 

- Il connait aussi Cheryl et maman.

 

- Pour ta sœur, je veux bien le croire. Ils semblent avoir le même âge, mais pour ta mère ? À moins qu’il ne soit son patient.

 

 Xavier se souvient de l’air fatigué du garçon. Il se passa une main dans ses cheveux châtain bouclés.

 

- Ah ! Merde ! Pourquoi ce garçon me tracasse-t-il ? Tu peux me le dire ?

 

- Je n’en sais rien. Peut-être que ton côté très protecteur reprend le dessus. S’il est le patient de ta mère, c’est qu’il a un côté fragile, et tu es du genre à aimer protéger les plus faibles, votre grandeur.

 

 Le bus s’arrêta à leur arrêt. Les deux jeunes gens descendirent à leur tour. Ils prirent la route les menant vers leur université, d’un pas tranquille. Ils étaient déjà à moitié en retard alors un peu plus, personne ne le remarquerait. D’un seul coup, Xavier s’exclama :

 

- Je suis vraiment surprotecteur ?

 

- Oui, tu l’es. Tu peux être très agaçant parfois.

 

 Xavier gémit.

 

- Je suis désolé.

 

- Banane ! Tu nous montres juste à quel point tu tiens à nous. Mais, à nous protéger comme tu le fais, le plus touché, c’est toi.