Chapitre 04

 

 L’homme s’était levé très tôt ce matin. Depuis des années, il aimait être très matinal. Il avait ainsi le temps de se détendre avant une nouvelle journée de travail acharné. Quelques années auparavant, il avait sa propre entreprise et un train de vie des plus respectables. Mais, la crise avait fini par le toucher. Il avait dû se battre comme un forcené pour réparer les dégâts commis par son comptable.

 

 Comment imaginer un jour être volé par son propre ami ? Les deux hommes avaient ouvert ensemble cette entreprise. Elle était devenue leur bébé, pourtant l’un d’eux craqua. Denis Combs, son ami de longue date, son témoin de mariage et le parrain de son fils, lui avait fait la plus belle crasse possible. Il s’était enfui avec l’argent de la société.

 

 Edwyn s’était senti floué, trahi. Même la trahison de sa femme ne l’avait pas aussi touché que celle de Denis. Parfois, il regrettait son passé. Pour sauver son entreprise, il avait tourné le dos à sa famille, à son fils. Il savait depuis longtemps que sa femme Catarina aimait prendre des amants derrière son dos. Pourquoi lui en voudrait-il ? Il n’était presque jamais présent.

 

 Il savait aussi que son fils le détestait. Il le délaissait quoi de plus normal ? Chaque fois où il rentrait, son fils allait s’enfermer dans sa chambre. Il lui adressait très peu la parole. Et puis, quand enfin, il avait fini par divorcer, son fils l’avait rejeté, l’avait maudit. Pourquoi ? Pour la simple raison qu’il avait préféré s’occuper de ses employés plutôt que se battre pour avoir la garde de Sacha.

 

 Le rejet de son fils lui avait fait du mal, mais il le comprenait. Il n’avait peut-être pas la fibre paternelle. En tout cas, il avait exaucé le vœu de son fils. Il ne l’avait plus revu depuis ce jour maudit jusqu’à cet accident. Sa femme lui assurait toujours que Sacha allait bien, se portait comme un charme. Il s’amusait avec ses amis. Il aurait dû savoir qu’elle lui mentait depuis toutes ces années.

 

 Il apprit l’accident par le médecin lui-même. Celui-ci essayait de joindre un des parents. N’arrivant pas à joindre la mère, il essaya le père. Edwyn était tombé de nues. Son fils Sacha avait failli mourir dans un terrible accident de la route. La voiture où il se trouvait aurait fait une chute dans un lac. D’après le médecin, c’était un miracle si le garçon était encore en vie.

 

 Edwyn avait tout lâché pour rejoindre son fils à l’hôpital. Il avait longuement discuté avec le médecin. Il venait régulièrement pour être avec son fils tout le temps que celui-ci fut inconscient. Quand Sacha se réveilla, Edwyn n’osa pas le rejoindre. Il resta en retrait. Il était heureux de voir son fils en vie, mais la peur d’être rejeté l’empêchait d’agir correctement. Ensuite, il se rendit à l’appartement de son ex-femme.

 

 Une violente altercation eut lieu entre eux. Catarina finit par lui jeter tout son venin au visage. Elle hurla qu’il pourrait reprendre son fils. Elle n’en voulait plus. Elle ne voulait pas d’une pédale chez elle. Edwyn l’avait violemment frappé. Il n’avait jamais été violent, mais elle l’avait mis hors de lui. Il était peut-être un mauvais père, mais il aimait ce gosse. Il se fichait royalement du reste.

 

 L’homme s’étira de tout son long sur la chaise de la cuisine. Il essayait de se consacrer aux nouvelles du jour dans le journal quotidien, mais ses pensées ne restaient pas en place. Son fils sorti de l’hôpital allait désormais venir vivre avec lui. Comment leur cohabitation se passerait-elle ? Edwyn en avait peur.

 

 Edwyn avait évité la ruine grâce à sa collaboration avec Arturo Marcello, puis depuis presque quatre ans, avec la Miori Corporation. En se battant, il avait sauvé les emplois de tous ces employés, même si certains avaient dû être reclassés. Dans un sens, il avait au moins réussi quelque chose dans sa vie. Peut-être maintenant pourrait-il mieux s’occuper de Sacha ? Enfin, si son fils acceptait et lui pardonnait.

 

 Edwyn posa les coudes sur la table et se prit la tête entre ses mains. Il soupira en fermant les yeux. Il n’y avait pas que cela en plus. Depuis un an maintenant, il entretenait une relation avec un homme, un jeune médecin. Il l’avait rencontré dans un bar. Ils s’étaient vite bien entendus. Elone Sapkowsky, d’origine polonaise, ne lui avait pas caché d’être gay, dès le début. C’était un jeune homme de petite taille, blond comme les blés, aux yeux bleu délavé et légèrement enrobés. Il affichait en permanence une bonne humeur à toute épreuve. Il attirait facilement le regard masculin et féminin. 

 

 Elone préféra indiquer qu’il ne recherchait pas de relation. Il était en couple depuis presque cinq ans. Edwyn ne voyait pas pourquoi il rejetterait l’amitié de cet homme bien qu’il resta sur ses gardes pendant longtemps. Non pas qu’il avait peur du jeune homme, mais avoir été trahi par son ami d’enfance l’avait échaudé. Elone comprenait aisément et ne lui en tenait pas rigueur.

 

 C’était un agréable compagnon de beuverie. Il put se détendre, rire à nouveau et décompresser. Puis, un jour, il n’eut plus de nouvelle d’Elone. Il s’en était inquiété, mais il avait juste pensé que le jeune homme avait trop de travail à l’hôpital.

 

 Un soir en rentrant chez lui, il trouva Elone, le visage tuméfié et le bras dans le plâtre. Edwyn en avait été choqué. Il l’avait fait entrer. Il pouvait lire une telle détresse dans le regard de son ami, habituellement toujours joyeux. Elone avait été battu par son compagnon.

 

 La simple raison donnée fut la perte de l’emploi de son compagnon. Avait-on le droit de perdre le contrôle de soi-même juste parce que vous vous retrouviez sans emploi ? Était-ce une raison suffisante pour frapper quelqu’un aussi violemment ? Edwyn ne pouvait comprendre ce genre de comportement. Elone était resté chez lui de peur de se confronter à nouveau avec son compagnon. À partir de ce jour, sa vie fut liée au médecin. Il avait même dû virer l’ex-petit ami d’Elone. Celui-ci était venu récupérer sa chose.

 

 Edwyn détestait la violence pourtant ce jour-là, il avait dû se défendre contre cet homme violent. Elone s’en était voulu d’avoir amené son ami dans ses ennuis. Edwyn avait fini par réfléchir. Jamais, il ne s’était autant occupé de quelqu’un. Il avait pourtant été marié. Il avait eu un enfant et pourtant, jamais ces personnes n’étaient passées avant lui. C’était différent avec Elone.

 

 Il avait fini par accepter le fait d’être tombé amoureux d’un homme. Il ne le cachait pas vraiment. D’ailleurs, il ne le pourrait pas étant donné qu’Elone vivait avec lui depuis six mois maintenant. Est-ce que tout se passerait bien avec Elone et son fils ? Le jeune médecin avait accepté cette nouvelle présence. Il comprenait aisément que son ami voulait faire la paix avec son fils. Edwyn savait bien que son fils ne le condamnerait pas d’avoir une relation avec homme. Étant donné ses penchants !

 

 Il avait bien saisi que son fils aimait les hommes. Peut-être est-ce à cause de ce fait qu’il se sentait mal à l’aise ? Il en avait assez de se poser une multitude de questions sans réponse. Il verrait au jour le jour. Mais, il avait beau énoncer cette litanie, il se trouvait angoisser à mort.

 

 L’horloge sonnait neuf heures et demie quand la sonnette de la porte d’entrée retentit. Edwyn sursauta comme un malade. Il était tellement perdu dans ses pensées qu’il n’avait pas fait attention à l’heure. Il se leva et se traina vers la porte d’entrée. Il hésita un instant avant de l’ouvrir.

 

 Sacha se tortillait les doigts devant la porte. Combien de temps resta-t-il devant avant de se décider à appuyer sur cette fameuse sonnette ? Il était angoissé. Il n’avait pas vu son père depuis fort longtemps. Il se souvenait d’un homme grand et sec, portant les cheveux très courts, poivre et sel. Il portait toujours des costumes de grande marque avec beaucoup de prestance.

 

 Un jour, Sacha en observant son père se disputait avec sa mère pour la centième fois, c’était véritablement demandé s’il était bien le fils de cet homme. Il ressemblait tellement à sa mère. Rien chez lui ne pouvait lui révéler si cet homme était vraiment son père. Sa mère avait tellement d’amants.

 

 Le garçon sursauta en entendant la porte s’ouvrir. Il leva les yeux vers l’homme, grand et sec comme dans son souvenir. Les deux hommes se regardèrent en silence. Edwyn se sentait gauche. Il s’écarta afin de laisser son fils entré dans l’appartement.

 

 Après une certaine hésitation, Sacha attrapa son sac de voyage et pénétra dans le couloir. Il sursauta à nouveau quand il entendit la porte claquée derrière lui. Il resta droit dans le couloir regardant ses Docs Martens, mal à l’aise. En silence, Edwyn récupéra le sac de voyage des mains de son fils.

 

 Sacha leva la tête vers son père. Il se mordait la lèvre. Son père ne parlait toujours pas. Peut-être dérangeait-il ? Il jeta un regard perdu vers la porte. Edwyn prit enfin la parole.

 

- N’y pense pas. Tu resteras dans cette maison jusqu’à ta majorité, pas avant.

 

- Je…

 

 Sacha s’arrêta aussitôt.

 

- Si tu as quelque chose à dire, dis-le ! Je ne vais certainement pas te manger, Sacha. J’ai pris mon petit déjeuner.

 

 Cette phrase tout anodine détendit l’atmosphère. Sacha esquissa un sourire.

 

- Je suis indigeste le matin, de toute façon.

 

- Merci de prévenir. Amène-toi, je vais te montrer ta nouvelle chambre.

 

 Le garçon suivit son père sans crainte. Sa peur venait de s’envoler. Il longea le couloir. Par moment, il croisait des portes. Son père lui énumérait les pièces. À droite se trouvait la cuisine, en face de celle-ci s’était la salle à manger suivi du salon. Plus loin, il croisa la salle de bain et les toilettes. Son père pénétra dans la première chambre. C’était une pièce spacieuse et très éclairée.

 

 Edwyn déposa le sac sur le lit à la mode en métal argenté dont le couvre-lit représenté des hiéroglyphes. Tous les meubles sentaient le neuf. Sacha en fut très étonné. Il se tourna vers son père. Celui-ci lui vidait le sac.

 

- Je pourrais le faire plus tard, p’pa.

 

 Edwyn sursauta. Il avait oublié la sensation d’être appelé ainsi. Sacha aperçut le sursaut. Il pensait avoir dit une bêtise. Il se mordit la lèvre à nouveau. Son père s’installa sur le lit en soupirant.

 

- Je ne devrais pas t’appeler ainsi, pas vrai ? Demanda Sacha, inquiet. Déjà que je dois te déranger. Je suis désolé.

 

 Edwyn observait le manège de son fils. Le médecin l’avait informé. Son fils souffrait d’être le seul survivant. Il avait également peur d’être rejeté, d’être abandonné. Il pouvait agi normalement, puis tout à coup être complètement perdu, paniqué.

 

- Sacha ? Écoute-moi bien !

 

 Le garçon tortilla à nouveau ses doigts, mais regarda son père.

 

- Si tu me dérangeais, tu ne serais pas ici. Je suis ton père donc tu peux m’appeler comme tu le désires. Je ne t’en voudrais pas. Je sais bien que je ne suis pas parfait. J’ai commis pas mal d’erreurs dans le passé avec toi. J’en suis désolé. Je comprendrais que tu m’en veuilles.

 

- Je t’en ai beaucoup voulu, p’pa. Mais, pas parce que tu as fait passer ton entreprise avant moi. C’est pour m’avoir laissé avec elle.

 

- Je n’en savais rien, Sacha. Je n’ai rien vu. Tu ne disais rien. Tu ne me parlais jamais. Comment voulais-tu que je comprenne que tu voulais être avec moi ? Je pensais que tu serais mieux avec Catarina. Elle est peut-être mauvaise en tant que femme, mais en tant que mère, je pensais qu’elle était mieux. Je suis sincèrement désolé d’avoir été aussi aveugle.

 

 Sacha inspira un bon coup. Il devait parler. Il le fallait.

 

- M’man, j’arrivais encore à la supporter, mais c’était ses amants que je ne supportais plus. Je détestais leur regard sur moi.

 

 Edwyn fixa son regard sur son fils. Il en était sidéré. Si l’un d’eux avait osé toucher à son fils, il en entendrait parler de lui. Catarina était-elle donc si stupide pour se trouver des amants pareils ? Sacha vit le regard de son père s’assombrir. Il reprit rapidement.

 

- Ils ne m’ont jamais touché, enfin ils ne… je… .

 

 Sacha n’arriva pas à terminer sa phrase. Il ne pouvait pas mentir à son père. Il détestait mentir. Il ne pouvait pas lui dire qu’aucun ne l’avait touché, ce serait pur mensonge. L’un d’eux l’avait coincé un jour. Il n’avait pas été loin, mais si sa mère n’était pas entrée à l’improviste, que se serait-il passé alors ?

 Le garçon se sentait mal à l’aise. Il regarda autour de lui, agité. Edwyn serra les mâchoires à s’en faire mal. Il voyait son fils chercher une issue de sortie. Il inspira afin de se calmer.

 

- Il faut que je t’informe que je ne vis pas seul.

 

 Sacha, tout en étant soulagé que son père change de sujet de conversation, leva des yeux surpris.

 

- Je ne savais pas que tu t’étais remis avec quelqu’un. Maman ne m’a jamais rien dit.

 

- C’est normal. Ta mère n’est pas au courant. J’aimerais bien d’ailleurs que tu ne lui dises rien à ce sujet. Elle me casse déjà assez les oreilles comme cela.

 

- De toute façon, elle ne veut plus avoir affaire avec moi. Ne vais-je pas déranger ? Je ne veux pas être une charge.

 

- Sacha ? Je ne vais pas me répéter. J’en ai discuté avec Elone. Il est d’accord. J’espère que vous vous entendrez bien.

 

- Il ? Tu vis avec un homme ?

 

 Edwyn se mordit la lèvre.

 

- Oui. Cela te dérange-t-il ?

 

 Sacha soupira de soulagement. Il avoua :

 

- Non, bien au contraire. Je me sens plus rassuré. Je ne sais pas si j’aurais été à l’aise face à une femme. Je l’aurais tout le temps comparée avec maman.

 

- Tu m’en vois ravi. J’ai déjà fait ton transfert. Demain, tu pourras commencer dans ton nouveau lycée. Tu verras, il a très bonne réputation. Et tu as déjà rendez-vous avec le psychanalyste.

 

 Sacha bougea enfin. Il se laissa tomber sur son lit. Il pouvait sentir le regard de son père sur lui.

 

- Déjà ? La poisse !

 

 D’un seul coup, le garçon se redressa et croisa ses jambes en tailleur. Son père fronça les sourcils. Il lui montra les chaussures. Sacha haussa les épaules, mais obéit à l’ordre silencieux. Il les retira et les jeta sur la moquette. Son père soupira. Il devrait apprendre les bonnes manières à son fils. Première leçon, il devra retirer ses chaussures en entrant dans l’appartement.

 

 Le garçon grimaça. Il détestait les ordres. Sa mère poussait des hurlements d’horreur à chaque fois. Devrait-il continuer avec son père ? Le garçon hésita un long moment. Mais, il devrait peut-être faire des concessions afin de mieux connaitre son père. Il ne voulait pas s’en faire un ennemi.

 

- P’pa ? Murmura-t-il.

 

 Edwyn se tourna à nouveau vers son fils rebelle. Dans un sens, il était content d’avoir un fils et non une fille. La ressemblance avec sa mère le perturbait beaucoup, elle l’aurait été plus avec une fille. Non pas qu’il aimait encore son ex-femme, mais il voulait oublier son existence le plus possible. Il aurait un peu de mal face à son fils.

 

- Je t’écoute.

 

- Tu ne me demanderas pas de changer ma façon d’être, n’est-ce pas ?

 

- C'est-à-dire ?

 

- Euh ! Ma façon de m’habiller ou ma coupe de cheveux par exemple ?

 

 Edwyn détailla un instant son fils de la tête aux pieds mettant son fils mal à l’aise. Il sourit adoucissant son visage anguleux et sec.

 

- Non, tu es très bien ainsi. Elle montre clairement ta personnalité. Je sens que tu ne vas pas être de tout repos.

 

- Hein ? Ce n’est pas vrai du tout, je suis un véritable Ange. Tu verras.

 

 Edwyn se leva et se dirigea vers la porte. Il devait préparer un en-cas pour son fils. Il ne travaillait pas aujourd’hui. Il avait pris sa journée afin de rester lui. Il se retourna et sourit.

 

- Je vais faire semblant de te croire.

 

- Hein ? T’assures que c’est la vérité, hurla Sacha afin que son père puisse l’entendre dans le couloir. Un véritable angelot !