Chapitre 51

 

 Le lendemain comme promis, Gaku monta dès la fin du petit déjeuner. Si sa cousine croyait qu’il avait parlé dans le vide, elle se trompait lourdement. Il entra dans son appartement d’un coup d’épaule pour ouvrir la porte fermée à clé. La veille, il n’avait pas fait trop attention au désordre et à l’odeur.

 

 Aujourd’hui, il grimaça. La colère monta à nouveau en lui. Ils le prenaient vraiment pour un imbécile ou quoi ! Bernicio arriva. Il avait entendu le bruit de la porte. Saori apparut également. Elle regardait Gaku légèrement affolée.

 

- Dégage d’ici ! Persifla Bernicio.

 

 Loin d’obéir, Gaku se dirigea vers la chambre. Une nouvelle grimace fit son apparition sur son visage. Il fonça vers les armoires et sans demander, il se mit à retirer le linge. Il aperçut un sac de voyage. Il l’attrapa et le remplit rapidement sous le regard de sa cousine et de son compagnon.

 

 Bernicio réagit quand il vit Gaku ouvrir une fenêtre et jeter le sac au-dehors. Il s’approcha dans un geste menaçant. Mais, Gaku ne le laissa pas agir à sa guise. Il arrêta le bras de celui-ci et le lui coinçant dans le dos, le força à avancer vers la porte.

 

 Gaku n’avait pas oublié son ancien travail de videur dans une boîte de nuit. Il n’avait jamais eu peur de virer des plus costauds que lui. C’était une des raisons que son ami Gez n’avait jamais comprises. S’il était capable de virer plus fort que lui, pourquoi avoir accepté pendant longtemps d’être battu par Kaoku ?

 

 Bernicio tenta bien de se dégager, mais le jeune homme le tenait fermement. Saori poussa un cri et frappa Gaku comme une folle. Celui-ci grogna et lui cria de la fermer et de se calmer si elle ne voulait pas être jetée de la même manière que son compagnon. Il les accompagna devant la maison. Il avait même eu la délicatesse d’appeler un taxi.

 

 Akemi sortit dehors en entendant le vacarme. Elle pouvait entendre sa mère lancer des imprécations et des insultes. La petite fille serra la main de sa grand-mère, ainsi avait-elle décidé d’appeler Inoue. Gaku jeta les sacs dans le coffre de la voiture et discuta avec le conducteur. Puis, il s’éloigna. Akemi lâcha la main d’Inoue et courut dans les bras de son oncle.

 

 Saori observa sa fille avec dégoût. Elle en était jalouse. Pourquoi ses filles auraient-elles droit à de la tendresse alors qu’elle n’en avait jamais eu ? Sans plus un regard vers sa fille, elle se détourna et monta dans le véhicule. Bernicio lança un regard mauvais à Gaku avant de faire pareil. Gaku ne put s’empêcher de pousser un soupir de soulagement.

 

 Une autre chose en moins dans les pattes ! Il allait pouvoir s’occuper plus facilement de Shuei et des filles. Akemi posa sa tête sur l’épaule de son oncle et lui demanda d’une petite voix :

 

- Pourquoi Okaa san ne nous aime pas ?

 

- Parce ce qu’elle est stupide ! Laissa échapper Gaku.

 

- Gaku ! S’offusqua sa mère, lui faisant les gros yeux.

 

 Le jeune homme se pencha et embrassa la joue de sa mère pour se faire pardonner. Mais, il pensait sincèrement ce qu’il venait de dire. Comment ne pas aimer ces deux petites filles ? Il fallait être stupide. Il espérait qu’elle finirait par s’en rendre compte un jour.

 

- Et si on allait réveiller une marmotte ?

 

 Akemi se mit à rire et répondit :

 

- Oui, mais il ne va pas être content.

 

- On s’en fiche. Mais, ça va être drôle.

 

 Sans plus faire cas de sa mère, Gaku entra dans la maison en compagnie de la petite fille. Il se rendit dans la chambre de Kotoro. Bientôt, Inoue entendit un grognement terrible. Elle sourit. Shuei avait bien changé depuis quelque temps. Elle espérait qu’il finirait quand même par accepter les fillettes autour de lui. Elle s’en inquiétait.

 

 Shuei parvint enfin à se libérer des deux idiots pour se rendre à la salle de bain. Il y resta un long moment. Il avait mal partout et surtout à son œil. Il grimaça d’ailleurs en apercevant le bleu. Il soupira. Voilà ce qui arrivait quand on se mêlait des histoires de famille. Il secoua la tête.

 

 En sortant, il ne croisa personne. Où étaient-ils tous ? Il entendit des pleurs. Il se rendit dans la chambre de Kira et la trouva assise dans son lit. Il soupira à nouveau. Gaku devait vraiment le faire exprès. Il attrapa la petite qui lui adressa un grand sourire. Une pensée étrange lui traversa l’esprit. Il devrait dire à Gaku d’emmener Kira chez le médecin. Ce n’était pas normal qu’à son âge, elle ne disait rien, aucune parole.

 

 Il se secoua. De quoi il se mêlait encore ! En passant devant la chambre de sa meilleure amie, il l’aperçut pencher sur ses devoirs. Il fronça les sourcils. Il pénétra dans la pièce. Il s’exclama :

 

- Meggy, tu aurais pu aller chercher Kira !

 

- Ce n’est pas ma gosse.

 

- Et alors ? Tu pourrais au moins aider ton frère.

 

 Megumi se tourna vers son ami, très surpris. Elle vit Kira dans les bras de Shuei. Elle tiqua.

 

- Je croyais que tu ne les aimais pas ces filles ?

 

 Shuei haussa les épaules.

 

- Je n’ai jamais dit que je ne les aimais pas. Elles me perturbent, mais je ne vais pas rester indifférent quand l’une d’entre elles pleure. Je ne suis pas insensible.

 

 Megumi se vexa.

 

- Tu insinues quoi ? Que je le suis ?

 

- Peut-être bien ! Et puis, je t’interdis de monter sur tes grands chevaux quand tu es dans ton tort !

 

- Je n’ai pas à recevoir d’ordre de ta part, Shuei.

 

- Tu me déçois, Meggy.

 

- Tu m’en vois désolée.

 

 En colère contre son ami, Shuei se détourna. Il quitta la chambre. Megumi se mordit la lèvre. Elle se leva rapidement et sortit. Elle appela Shuei. Le jeune homme s’arrêta en milieu de couloir, il ne se retourna pas.

 

- Je suis désolée, Shuei. Je suis égoïste. Je trouvais que les filles prenaient trop de votre temps à tous deux et que vous nous oubliez. Mairu le pense aussi.

 

- Vous êtes stupides, toutes les deux. Mais, tu le comprendras surement le jour où tu auras tes propres enfants, Meggy. Tu es ma meilleure amie. Tu le resteras toujours, banane.

 

- Banane toi-même ! S’offusqua la jeune fille, retrouvant le sourire par la même occasion. Elle reprit : je ferais des efforts pour les accepter.

 

 Shuei jeta juste un coup d’œil vers son ami et répliqua avant de continuer son chemin à la recherche de son homme et du reste de la famille.

 

- Tu ferais mieux ! Si tu ne veux pas perdre l’affection de ton frère. Tu as le droit d’être égoïste, mais à petite mesure.

 

 Gaku s’arrêta devant le portail de chez son ami Tooru. Il se rendait compte de l’avoir un peu trop délaissé, ces temps-ci. Il savait bien que Tooru ne lui en voudrait pas, mais il se sentait mal d’avoir été si absent. En pénétrant dans la cour, il fut un peu surpris de n’avoir pas les deux chiens stupides de Shuei venir l’ennuyer. Il se souvint à cet instant qu’ils se trouvaient chez Kahori maintenant.

 

 Il frappa à la porte du mobile-home. Tooru vint ouvrir assez rapidement. Il fut ravi de revoir son ami. Il l’invita à entrer. Gaku regarda autour de lui. Le mobile-home avait un peu changé. Il avait une touche féminine maintenant. Il sourit en apercevant les vases remplis de lys. Il s’installa dans un fauteuil et accepta la bière fraiche offerte.

 

 Tooru se laissa tomber à son tour sur le canapé. Il observa son ami en silence un moment, puis il s’exclama :

 

- Tu as réussi à laisser les fillettes.

 

 Gaku but une gorgée avant de répondre.

 

- Akemi est avec okaa san. Elles sont parties faire les boutiques entre femmes.

 

- Et la plus jeune ?

 

 Gaku s’agita. Il baissa son regard vers la bouteille et il se mordit légèrement la lèvre. Tooru sourit. Son ami avait dû faire une bêtise.

 

- Qu’as-tu fait ?

 

- Je suis parti en laissant Kira avec Shuei. Enfin, il y a aussi Megumi, mais cette petite peste ne fait aucun effort.

 

- Et c’est dramatique de laisser la petite avec Shuei ?

 

 Gaku releva la tête et adressa un sourire à son ami. Tooru se sentit rassuré.

 

- Non, il sait très bien s’en occuper, mais il le fait toujours en graillant. C’est amusant.

 

 Tooru arrêta sa bière à quelques centimètres de sa bouche, hallucinée. Il n’était pas croyable, celui-là ! Pauvre Shuei, devoir suivre les manigances de Gaku, il avait bien du courage. Les amis gardèrent le silence un moment, puis l’un d’eux finit par demander.

 

- Alors, comment se passe ta cohabitation avec ma Kotoro ?

 

 Tooru s’agita à son tour. Il n’aimait pas parler de sa vie sentimentale, surtout avec ce bougre de Gaku.

 

- Bien. Enfin, je le crois.

 

- Lui as-tu parlé de Kii ?

 

 Tooru se troubla au nom de son défunt fils. Il hocha la tête affirmativement.

 

- Je l’ai fait, Gaku. Ne t’en mêle pas, s’il te plait.

 

- Je n’en ai pas l’habitude, Tooru. Mais, il faudra bien que tu refasses ta vie, mon pauvre. Kotoro voudra des enfants, un jour ou l’autre. Elle en a toujours voulu.

 

 Tooru baissa la tête. Il s’en était douté.

 

- Je ne suis pas prêt, Gaku. Je ne sais pas si je serais prêt un jour. C’est trop dur.

 

- Tooru, je ne vais pas me fâcher avec toi, mais il va falloir arrêter d’être égoïste. Kii est mort et ne reviendra pas. J’adorais ce gosse, mais le destin a décidé de le reprendre. Crois-tu qu’il serait heureux de voir son père gâcher sa vie ? Si tu ne fais pas des efforts, ta relation avec ma sœur finira un jour par s’envenimer.

 

 Les mains de Tooru tremblèrent. Il ferma les yeux. Le pincement au cœur était toujours là.

 

- Tu es dur, Gaku. J’aime ta sœur. Je veux son bonheur, mais serais-je capable de lui offrir ce bonheur ?

 

- Tu es un idiot. Pourquoi te poses-tu ce genre de question ? Du moment que tu lui donnes de l’amour, que tu l’écoutes, que tu prends soin d’elle, il y a toutes les chances pour que le joli Lys s’épanouisse.

 

- Je dois me rendre bientôt sur la tombe de Kii. Je vais demander à Kotoro de m’accompagner. J’en profiterais pour discuter de tout ce qui me tracasse, pour me libérer.

 

 Gaku fut ravi de le savoir. Il était content pour Tooru. Son ami reprit, mettant Gaku mal à l’aise.

 

- En fait, c’est en vous observant Shuei et toi que je me suis dit que je devrais peut-être me remuer. Je ne sais pas trop si tu es vraiment un modèle à suivre. Mais la détermination de Shuei m’a beaucoup remué. Je lui tire mon chapeau d’avoir eu le courage de te côtoyer presque chaque jour alors que tu sortais avec un autre. Il gardait le sourire. Chaque fois qu’il est passé ici voir les chiens, je l’observais. Je me disais qu’il finirait bien par craquer, mais non, il tenait tête. Il te regardait droit dans les yeux, sans broncher.

 

 Gaku grimaça et se passa une main dans les cheveux. Il répondit :

 

- Il ne restait pas sans broncher, Tooru. Il avait une vraie langue de vipère parfois. J’ai l’impression que cela remonte à des années. Quand j’y repense, je me traite d’idiot.

 

 Tooru regarda par la fenêtre. Il songea qu’il devrait bientôt tondre. Il but une longue rasade de bière. Puis, il se retourna vers son ami et répliqua :

 

- Non, tu n’étais pas idiot. Shuei avait seulement quinze ans quand tu es revenu. C’était encore qu’un gosse. Il le savait. Il ne se savait pas encore assez mûr pour toi. Tu étais déjà adulte, même s’il t’attirait surement, tes principes te retenaient.

 

 Gaku émit un rire, un peu grinçant.

 

- Possible, mais ces principes, je ne les ai pas eus avec Sawako.

 

- Première chose, tu étais plus jeune, donc plus idiot. Deuxième chose, Sawako dû à son passé n’avait rien à voir avec Shuei. Il n’était plus un enfant. Il a dû mûrir avant l’heure. Shuei, même s’il avait quelques problèmes familiaux, il n’avait rien perdu de son enfance. Je me trompe, peut-être, mais je mettrais la main au feu que tu étais son premier.

 

 Tooru eut confirmation en apercevant le regard fuyant de son ami. Il eut un sourire. Il secoua la tête.

 

- Bah ! Tu me l’as dit toi-même, Gaku. Le passé est le passé. Il n’y a pas besoin d’y revenir. Shuei a su attendre et toi, tu as fini par comprendre tes erreurs. Tout est bien qui finit bien. Pas vrai ?

 

 Gaku hocha la tête, rassérénée. Il soupira d’aise. Il se sentait vraiment bien maintenant. Sa vie allait dans le bon sens. Il n’avait jamais été aussi heureux que maintenant. Dans quelques mois, il déménagerait avec Shuei et les filles vers Hokkaido. Il y aurait des hauts et des bas, mais il était certain que tout s’arrangerait sans problème. En fait, il avait hâte de pouvoir vivre dans cette maison rénovée par ses soins.

 

 Même au niveau travail, il se sentait apaiser. Il avait enfin trouvé sa voie. Il en avait longuement discuté avec Dupontel. Celui-ci l’informa qu’il avait depuis longtemps voulu créer une nouvelle section dans son entreprise. Certes, il était un constructeur, mais entrer dans la voie de la rénovation, pourquoi pas ? Il promit à Gaku d’y réfléchir avec ses conseillers. Dès qu’il aurait les accords, il le préviendrait et organiserait le travail à faire. Gaku devait juste être patient.