Chapitre 2

 

 Aux premières heures du jour, Sacha Flagan se leva avec un certain entrain qu’il n’avait pas depuis quelque temps. Il pourrait enfin sortir de cet enfer. Il détestait y être. Il n’avait pas eu le choix. Le jeune homme se redressa, appuyant son dos contre le dossier du lit. Il replia les jambes contre lui. Il soupira.

 

 Il posa sa tête contre ses genoux. Il ne voulait plus se rappeler pourquoi il avait été envoyé dans cet hôpital. Mais, les souvenirs revenaient le hanter. Il ferma les yeux à s’en faire mal. Il ne fallait surtout rien montrer aux médecins. Il avait bien trop peur qu’ils décident de le garder encore quelque temps.

 

 Comment le drame avait-il pu arriver ? Chaque nuit, avant de réussir à s’endormir, il revoyait ce fameux accident qu’il lui avait fait perdre ses meilleurs amis. Ses parents lui avaient toujours reproché de les fréquenter, car ils étaient plus vieux que lui. Mais, qu’est-ce qu’ils en savaient ? Il se sentait heureux et vivant qu’avec la compagnie de ses amis. Sa mère le détestait depuis longtemps. Elle lui reprochait son existence. Elle était méchante et jalouse.

 

 Sacha releva la tête et tourna son regard vers sa gauche. Son visage se refléta dans le miroir sur pied. Il n’avait jamais demandé à ressembler à une fille. Non, il n’était pas vraiment androgyne, enfin il ne l’était plus comme quand il était enfant. Ses traits s’affirmaient. Mais, sa mère ne supportait pas de le voir, car il lui ressemblait beaucoup trop.

 

 Catarina, ex-madame Flagan, avait été un top model pendant de longues années. Elle avait été même élue comme la plus belle femme du monde. Un titre qui lui avait un peu trop monté à la tête ! Au début, elle avait été fière d’avoir un fils. Il ne pourrait pas rivaliser avec sa beauté, mais c’était sans le côté très androgyne de Sacha, à sa tendre jeunesse.

 

 Catarina aimait trop être au-devant de la scène. Alors, au début, elle s’était amusée à le ridiculiser en le déguisant en fille. Elle lui avait interdit de couper ses cheveux bond vénitiens. Mais, ensuite plus il grandissait, et plus elle se rendit compte que ses propres amants avaient tendance à le regarder un peu trop prêt.

 

 Sacha finit par se rendre compte des regards lubriques des amants de sa mère. Son père n’était pas une grande aide. Étant homme d’affaires, il était la plupart du temps en voyage. Pourtant, quand il eut dix ans, son père demanda le divorce. Sa mère, bien qu’elle le déteste, refusa catégoriquement de lui laisser leur fils. Elle voulait la pension alimentaire.

 

 Son père ne put rien y faire. Il n’avait plus les moyens de se battre. Son entreprise faisait faillite à cause d’un vol important dans la compagnie. Il devait sauver ses employés. Contre mauvaise fortune, il accéda à sa femme la garde de Sacha. Le garçon lui en avait vraiment voulu. Il le maudit et lui annonça qu’il ne voulait plus jamais le revoir.

 

 À partir de ce jour, il dut vivre avec sa mère. Il avait tellement peur des compagnons de celle-ci qu’il fuyait la plupart du temps. Il trainait tard dehors. À quinze ans, il eut sa première relation. Il ne l’eut pas avec une fille, mais avec un jeune homme d’une vingtaine d’années. Il l’avait rencontré à la gare. Sergio Castillo lui avait demandé une clope. Sacha lui avait avoué ne pas fumer. L’autre, loin de s’en offusquer, lui avait répliqué qu’il avait raison.

 

 Pour une raison inconnue, ce Sergio resta auprès de lui pour discuter de tout et de rien. Petit à petit, d’autres jeunes de l’âge de Sergio les avaient rejoints. Il y en avait de tous âges, filles ou garçons. Ils l’acceptèrent sans broncher. Sacha s’était enfin senti vivant. Personne ne le jugeait, ne le traitait. Ils l’acceptaient tel qu’il était.

 

 Ce fut Sergio qui lui tressa ses cheveux en une multitude de petites nattes, les fermant avec des perles noires. Il l’invitait partout où il allait avec ses potes. Alors, un jour, il avoua à ce jeune homme sa vie avec sa mère. Il avoua aussi sa peur continuelle de se faire avoir par les mecs de sa mère.

 

 Puis, sa mère finit par connaitre sa relation avec un homme. Elle le frappa comme elle ne l’avait jamais fait. Elle l’envoya ensuite dans un internat très strict, à l’étranger. Sacha y vécut l’enfer au quotidien. Que ce soit les professeurs ou les élèves, il devint leur bouc émissaire. Plus d’une fois, il faillit craquer. Il avait pensé demander de l’aide de son père, mais il n’osa pas après lui avoir balancé qu’il ne voulait plus avoir affaire avec lui.

 

 Il ne pouvait pas non plus envoyer de lettre à Sergio. Tout son courrier était contrôlé. Il avait eu la rage au ventre pendant plus d’un an. Jusqu’au jour où il songea qu’il n’y avait qu’une seule façon de faire. Les professeurs le haïssaient peut-être, mais certains étaient de vrais pervers. Il avait fini par remarquer les regards lubriques de son professeur de sport. Alors, il le séduit et coucha avec cet homme. La direction finit par le savoir et avant qu’il y ait un scandale, elle renvoya l’homme et Sacha.

 

 Bien évidemment, sa mère fut mise au courant. Sacha eut vraiment peur pour sa vie ce jour-là. Elle était entrée dans une rage folle. Elle l’avait même battu avec une batte sous le regard amusé de son nouvel amant. Sacha avait pris la fuite jusqu’à la gare. Il avait espéré revoir Sergio.

 

 Ce fut bien le cas. Celui-ci s’était beaucoup inquiété pour le garçon. À partir de ce jour, Sacha ne rentra plus chez lui. Sa mère ne fit aucune recherche. Elle mentit également à son ex-mari pour que celui-ci ne sache rien. Pendant quelques mois, Sacha vécut chez Sergio. Le jeune homme n’était pas vraiment un garçon très honnête. Il faisait beaucoup de contrebande, mais il ne voulait pas que son ange se salisse les mains.

 

 Et puis, un soir alors qu’il revenait d’une soirée entre potes, une voiture dérapa sur la chaussée glissante, provoquant l’accident avec la voiture venant de face. Sergio ne conduisait pas ayant bu plus que de raison. C’était une des filles qui avait pris le volant ; la seule du groupe à n’avoir pas bu une seule goutte d’alcool, mais cette fois-là, être agen ne l’aida pas pour autant à redresser le véhicule qui chavira dans le lac.

 

 Tout s’était déroulé tellement rapidement. Sacha se demandait continuellement la raison d’être encore en vie, alors que tout le monde était mort. Le fait d’avoir perdu ses amis et surtout Sergio le mit dans un état de dépression constante. Le médecin familial conseilla de le faire interner dans un hôpital le temps qu’il se remette de la mort tragique de ses amis.

 

  Sacha ne savait plus vraiment depuis combien de temps, il dut rester dans cet hôpital, mais c’était bien assez. Il avait promis au médecin de rendre visite à un psychologue régulièrement. Il accepterait tout pour pouvoir quitter ce lieu. Depuis son séjour, il n’avait pas vu une seule fois la tête de sa mère. Celle-ci lui avait même annoncé par téléphone qu’il n’avait pas intérêt à remettre les pieds chez elle.

 

 Le garçon avait appris par le médecin qui le suivait que son père venait parfois. Mais, il refusait de l’approcher. Sacha eut un sourire triste. C’était de sa faute. Sa surprise fut grande en apprenant que son père acceptait de faire la paix. Que s’il voulait reprendre une vie normale, il n’avait qu’à se rendre à l’adresse indiquée dans son dossier !

 

 En se renseignant auprès de son médecin, Sacha apprit que son père avait réglé les frais d’hospitalisation. Le médecin lui avoua également que son père s’était occupé de l’enterrement de ses amis. Sacha renifla en sentant les larmes revenir. Qu’allait-il devenir maintenant ?

 

 Quelques heures plus tard, portant un simple sac à doc, Sacha sortit fièrement de l’hôpital. Il ne jeta aucun regard derrière lui. Son père avait eu la délicatesse de lui indiquer l’adresse du cimetière. D’après les dires de Sergio, celui-ci n’avait plus aucune famille. Souvent, il riait en affirmant que personne ne le pleurerait s’il disparaissait de cette foutue vie.

 

 Agenouillé devant la tombe, Sacha le traita d’idiot, car quelqu’un le pleurait et ne l’oublierait pas. Le garçon ouvrit une petite boite où se trouvait un collier en argent. C’était une chaine avec un ange comme pendentif. Sacha l’accrocha à son cou. La seule chose qui lui restait de son meilleur ami. Le garçon serra le pendentif dans sa main.

 

- Je m’en vais, Sergio. Je vais aller vivre avec mon père. Il est temps pour moi d’enterrer la hache de guerre. Tu as toujours eu raison. Je n’ai pas été tendre avec lui. Je n’ai jamais cherché à lui trouver des excuses. Je sais maintenant que la vie est trop courte pour rester enfermer sur soi-même. J’espère que toi aussi, tu as pu trouver enfin la paix là où tu es, maintenant. Adieu Sergio, j’ai été heureux de faire ta connaissance.

 

 Le garçon se redressa. Il essuya son visage en larmes. Il inspira un bon coup puis il tourna les talons. Il devait se dépêcher. Il avait un train à prendre. Un train qui, il espérait, l’emmènerait à une vie bien meilleure.