Chapitre 46

 

 Gaku et Shuei rejoignirent très tôt le matin l’aéroport et ils retrouvèrent par la même occasion leurs amis français. Le trajet se fit dans la bonne humeur surtout avec un Luce qui ne pouvait pas s’arrêter de parler plus de deux minutes. Il parvint ainsi à dérider Shuei. Le garçon s’ennuyait déjà de sa nouvelle maison. Il avait une grande hâte de pouvoir y retourner.

 

 Il aimait vivre avec son père, mais ce n’était pas pareil. Cette maison lui avait été offerte par Gaku. Elle valait tout l’or du monde. A leur arrivée à Tokyo, ils eurent la surprise d’être accueillis par Tooru. Gaku l’avait prévenu de leur arrivée. Il avait décidé de venir les chercher. Ainsi, il pourrait par la même occasion profiter un peu de son ami.

 

 Étant donné que le cousin de Shuei se trouvait chez les Morita, Tooru déposa les deux Français devant leur hôtel. Luce était un peu déçu de ne plus profiter de son nouvel ami encore un peu plus longtemps. Gaku accompagna Shuei jusqu’à chez lui. Il voulait saluer Emori san.

 

 La porte s’ouvrit sur un jeune homme aux lunettes rondes. Araki observa Gaku de la tête aux pieds. Il ne l’avait pas vu depuis plus de neuf, dix ans. Il se souvenait d’un adolescent rebelle, toujours en colère et en même temps mal dans sa peau. Il se retrouvait devant un homme plus mûr et totalement différent de ses souvenirs. Son regard se porta vers son jeune cousin. Il ne ressemblait plus non plus au garçon triste qu’il ait eu pendant des vacances. Il respirait la joie et le bonheur à plein nez.

 

 Araki sourit. Il s’en trouvait plutôt soulager. Il s’exclama :

 

- Ah ! Tu te décides enfin à revenir parmi nous. J’ai bien cru que tu ne m’aimais plus, Shuei !

 

- Je suis content de te revoir, Araki. Où as-tu planqué Ikkei ?

 

- Je n’y crois pas. Pas touche à mon homme, l’extra terrestre.

 

 Gaku secoua la tête et répliqua, tout en bousculant Araki afin de pénétrer dans l’appartement.

 

- Arrête ton blablatage inutile. Laisse-nous entrer, plutôt.

 

- Comment tu me causes, toi ! Grogna Araki, fronçant les sourcils.

 

- Comme j’en ai envie, évidemment.

 

 Ikkeï eut l’obligeance d’arriver à ce moment-là. Il poussa un cri énorme faisant sursauter tout le monde, et il souleva comme à son habitude le pauvre Shuei. Celui-ci riait de ses pitreries. Il avait toujours adoré le compagnon d’Araki. Gaku se tourna vers la porte de la cuisine et il aperçut Emori san. Il observait la scène avec le sourire.

 

 Le jeune homme le rejoignit, laissant Shuei se débrouiller seul avec son cousin jaloux et son compagnon excentrique. Le père de Shuei lui prépara une tasse de thé et il s’installa face à lui.

 

- Alors, cette maison ? As-tu réussi à la finir à temps ?

 

 Gaku hocha la tête affirmativement. Il expliqua également ce qu’il avait décidé de faire à l’avenir. Emori songea que le jeune homme rencontrait quelques mois plus tôt, n’était plus le même homme. Était-ce grâce à son fils ? Il jeta un coup d’œil vers le salon. Shuei se trouvait aux prises avec son cousin. Il sourit. Heureusement que son fils était revenu. Araki arrêtait pendant un laps de temps de songer à son frère. Même si Shion lui avait fait beaucoup de mal, le jeune homme ne lui en voulait pas pour autant, même s’il le faisait croire. Emori soupira.

 

- Vous n’avez toujours aucune nouvelle pour Shion, j’imagine.

 

- Non, ça devient très inquiétant. La police essaie de mettre des bâtons dans les roues de Nathaniel Factor. Il remue tellement les vieilles habitudes et surtout il remet en question leur travail, qu’il ne s’en fait pas vraiment des amis. Mais au moins, ça a le mérite de faire avancer les choses. Il a réussi à récupérer les données sur Ayato.

 

- Et ?

 

- Mon dieu, Gaku. Il pense qu’Ayato n’a pas sauté de sa propre initiative. Mais qui en aurait voulu à un gamin de neuf ans à ce point ?

 

- La plupart des criminels n’ont pas besoin de haïr pour tuer. Mais, il y a quelqu’un qui le détestait assez, mais de là à le tuer, j’ai un peu de mal, mais étant donné la manière où il agit avec ses propres fils… .

 

 Emori sursauta. Il regarda Gaku comme un extra-terrestre. Le jeune homme semblait dire que son propre frère pourrait être la cause. Fûto, il est vrai n’avait jamais caché sa haine contre lui ou sa famille, mais de là, à faire du mal à un enfant innocent. Il fourragea dans ses cheveux.

 

- Tu penses que Fûto fait un bon coupable ? Mais, alors pourquoi la police n’a jamais enquêté à son sujet ? Après tout, la seule chose qu’il est commis, a été d’avoir renié ses fils.

 

- Je ne vous dis que ce en quoi je pense. La police a beaucoup de choses à se reprocher en ce qui concerne la mort d’Ayato. Je pense qu’ils ont bouclé l’affaire beaucoup trop vite à l’époque, à mon goût.

 

 Emori ferma les yeux. Lui aussi le pensait et cela, depuis fort longtemps.

 

- Peut-être aurai-je dû insister plus fortement à l’époque.

 

 Du bruit près de la porte leur fit tourner la tête dans la direction. Araki s’y trouvait. Le visage triste, il les rejoignit à table. Il se laissa tomber sur une chaise. Plus loin, la voix de Shuei s’entendait. Il discutait avec Ikkeï.

 

- Ne t’en veux pas, Oji san. Vous étiez anéanti. Tu devais rester fort pour Oba san.

 

- Mmmh ! Kahori, c’est longtemps senti coupable. Elle a vraiment cru être responsable de ce suicide. Peut-être devrions-nous demander à ce Nathaniel d’enquêter un peu plus sur ton père ?

 

 Araki hocha la tête.

 

- Je vais l’appeler. J’ai un peu de mal à croire qu’il pourrait être dans le coup, mais je sais à quel point il te déteste, Oji san. Je n’ai jamais su pourquoi.

 

- La jalousie, la rancune peuvent rendre une personne méchante et mesquine, Araki, répondit Gaku. Je l’ai vu avec mon père. Il voulait tellement être reconnu. Il regardait les autres familles avec une telle jalousie, qu’il en devenait vraiment cruel une fois à la maison. Il ne supportait pas d’être un minable. Pourtant s’il est devenu ainsi, c’était bien par sa propre faute.

 

- Ok, je peux comprendre, mais pourquoi hait-il son propre frère ? Je ne comprends pas. Otou san a une bonne situation.

 

- Nous n’avons jamais été très proches, mais la distance, c’est encore plus creusé quand j’ai épousé Kahori. Nous étions tous les trois dans la même université. Fûto lui en a toujours voulu d’avoir rompu avec lui.

 

- Tu veux dire qu’Oba san a été la petite amie d’Otou san ?

 

 Emori eut un léger sourire.

 

- Oui, pendant presque un an exactement. Nous avions à peine dix-huit ans. Nous venions de sortir du lycée et nous entrions à l’université quand ils ont commencé à se fréquenter. Puis l’année suivante, j’ai trouvé, Kahori en pleure. Elle m’a avoué avoir quitté Fûto, car elle ne le supportait plus. Il devenait invivable et sa jalousie maladive la rendait malade. Elle a changé d’université et de ville par la même occasion.

 

- Mais alors, comment se fait-il que vous vous soyez marié ?

 

- La vie fait des rencontres surprises parfois. Je l’ai revue quatre ans plus tard, elle se trouvait à Tokyo. Je m’y suis rendu pour affaire et je l’ai rencontré par hasard lors d’un rendez-vous pour le travail.

 

 Gaku posa ses coudes sur la table. Il jouait avec sa tasse de thé. Il ne put s’empêcher de demander, manquant de faire rougir le père de Shuei.

 

- Et ma mère, Emori san ? Vous l’avez connu comment ? Je me souviens avoir souvent rencontré Kahori san enfant, mais vous n’étiez jamais dans les parages.

 

 Mal à l’aise sur le coup, Emori s’agita sur la chaise. Finalement, il préférait Gaku quand il avait peur de lui. Araki regarda son oncle avec surprise.

 

- Tu fréquentes la maman de Gaku, Oji san ?

 

- Ça ne vous regarde pas.

 

- Bien sûr que si ! C’est ma mère donc je veille sur elle. Mais, je vous assure que je n’ai rien contre votre relation. Je veux juste la voir heureuse. C’est agréable de la voir sourire et rire plus souvent.

 

 Emori passa une main dans ses cheveux grisonnants. Il poussa un long soupir avant d’avouer.

 

- Je vais souvent manger dans son restaurant, car il est assez proche de mon travail. Elle est aussi cliente de ma banque. Cela te va comme réponse ?

 

 Gaku émit un petit rire. Il avait voulu changer l’atmosphère de la pièce. Il avait réussi à l’allégé. Araki ne perdit pas une minute pour charrier son oncle. Le jeune homme s’éclipsa et partit à la recherche de sa moitié. Il repéra Ikkeï sagement installé sur un canapé, lisant un livre d’art, mais aucune trace du garçon. Alors, il se rendit vers la chambre.

 

 Shuei vidait son sac. Il tournait le dos à la porte quand celle-ci s’ouvrit. Il ne vit donc pas son compagnon s’approcher et il sursauta comme un malade quand il se fit éjecter sur le lit. Il se retourna rapidement pour faire face à son agresseur.

 

- Ga-san, baka !

 

 Gaku se jeta sur le garçon. Ils bataillèrent pendant un moment, jusqu’à que Gaku parvienne à coincer les poignets du garçon au dessus de sa tête,  tout en se positionna en califourchon. Il baissa son visage à quelques centimètres de celui de Shuei. Celui-ci ne le quittait pas des yeux.

 

- Alors, qui est-ce que tu traitais de baka ?

 

- Toi ! Me faire peur ainsi. Tu devrais avoir honte.

 

 Gaku émit un petit rire. Il déposa de tendres baisers sur le nez, les joues. Il frôla les lèvres entre ouvertes. Il s’évada vers le cou. Shuei frissonna.

 

- Ga-san, j’en veux plus.

 

 Gaku émit un autre rire, énervant un peu le garçon. Shuei s’agita faisant grincer les dents de son compagnon. Mais, il exauça la demande. Il s’empara de la bouche exquise pour un long embrassement, tout en douceur. Bien des minutes plus tard, Gaku se redressa libérant les poignets. Shuei mit un certain temps avant de redescendre sur terre.

 

- Je dois rentrer. Ça va ? Je ne vais pas trop te manquer ?

 

 Shuei se releva également. Il se positionna en tailleur. Il fit la moue.

 

- Tu vas horriblement me manquer.

 

 Gaku secoua la tête. Il se pencha et déposa un nouveau baiser sur ses lèvres exquises.

 

- Baka ! Je viendrais demain. Ne fais pas trop de bêtises pendant mon absence.

 

 Il se dirigea vers la porte. Il évita de justesse un oreiller envoyé.

 

- Je ne suis plus un bébé, Ga-san.

 

 Gaku salua les autres occupants avant de rentrer chez sa mère. Sa moto avait été ramenée dans le garage des Morita. Il ne fut pas obligé d’appeler un taxi. Prendre l’air à nouveau lui fit un bien fou. Il gara ensuite sa moto dans la cour de la maison fleurie. Il sourit. Il aimait bien revenir dans cette maison surtout quand il y entrait et il trouvait sa mère derrière les fourneaux.

 

 Ce jour-là ce fut le cas, mais une petite invitée s’y trouvait également. C’était une petite poupée de cinq ans à peu près. Son joli visage était parsemé de tache de son et il était relevé par deux noisettes et d’un petit nez retroussé. Ses cheveux noirs étaient relevés en queue de cheval. Elle était assise sagement à table et elle dessinait.

 

 Elle releva la tête en entendant la porte. Elle avait pensé voir arrivée enfin sa mère, mais elle rencontra un homme qu’elle ne connaissait pas. Elle se sentit tout intimidée. Elle jeta un coup d’œil vers la maîtresse de maison. Celle-ci essuyait ses mains sur son tablier et salua son fils en l’embrassant sur la joue. Il lui adressa un tendre sourire.

 

- Tu as l’air en forme, Okaa san.

 

- Toi aussi, mon grand. Je te présente une de tes cousines. Voici Akemi. Akemi, voilà ton cousin, Gaku.

 

 Le jeune homme se tourna vers la petite fille. La fillette avait arrêté de dessiner et observait le nouvel adulte avec inquiétude. Sa mère lui disait de ne pas faire confiance à cet homme. Elle ne comprenait pas pourquoi, il ne semblait pas méchant. Elle lui trouvait plutôt un air gentil, enfin bien plus gentil que le petit ami de sa maman.

 

 Gaku observa un moment silencieusement la petite. Sa mère lui avait dit qu’elle allait aider sa cousine, mais il n’avait pas pensé qu’il les rencontrerait aussi vite. Il fronça les sourcils. En jetant un coup d’œil à sa mère, il la voyait se mordre les lèvres. Il n’aimait pas la voir dans cet état. Elle ressemblait trop à cette mère du passé. Celle qui suivait les directives de son époux sans broncher.

 

- Qui a-t-il, Okaa san ?

 

- J’aurais dû te le dire plutôt, Gaku. Mais, tu étais déjà dans l’avion quand Saori est arrivée.

 

- Je savais qu’elle allait venir. Tu en avais parlé. Mais pourquoi sembles-tu inquiète ?

 

- Et bien, commença Inoue, en se tordant les doigts. Elle est arrivée ce matin avec ses deux filles et son compagnon actuel.

 

 Gaku fronça les sourcils.

 

- Si elle est avec quelqu’un, comment se fait-il qu’ils n’y arrivent pas ? Et puis, d’abord ne m’avais-tu pas dit qu’elle s’était fait larguer par son mari ?

 

- Euh ! Si c’est bien ce que j’ai dit. Elle a essayé de s’en sortir toute seule. Elle a refait sa vie, mais son compagnon actuel vient de perdre son travail, alors ils n’y arrivent plus. C’est juste pour un temps, Gaku.

 

 Gaku jeta un nouveau regard vers la petite, puis il laissa échapper.

 

- J’ai bien l’impression que tu t’es laissé avoir, Okaa san. Quelle est l’autre mauvaise nouvelle ?

 

- Euh ! Je n’ai pas assez de place pour quatre personnes supplémentaires. J’ai laissé Saori prendre ton appartement pour quelques jours.

 

 Gaku pinça les lèvres. C’était le bouquet. Sa mère voyait bien la colère dans le regard de son fils. Elle savait avoir commis une erreur, mais elle ne pensait pas qu’il se fâcherait.

 

- Ce n’est pas comme si tu n’avais pas d’autres endroits pour dormir.

 

- Ce n’est pas une raison, Okaa san. Tu aurais dû m’en parler avant. Où est-elle en ce moment ?

 

- Elle est sortie avec son compagnon.

 

 Gaku secoua la tête. Son retour commençait vraiment mal. Il voulait bien faire une croix sur le passé avec sa cousine, mais il se demandait s’il y arriverait réellement. Il ne l’aimait pas. Il ne l’avait jamais aimé. Il voulait bien faire des efforts, mais il ne fallait pas pousser le bouchon un peu trop loin, non plus. Saori commençait mal.

 

- Et sa deuxième fille ? Où est-elle ?

 

 Inoue, pour reprendre contenance, reprit ses activités dans la cuisine. Elle faisait le repas du midi. Elle répondit.

 

- Elle dort dans le lit de Kotoro.

 

- Son nom ?

 

- Hein ? Ha euh… Kira. Elle a juste un an.

 

- Bien, je vais saluer mes sœurs. J’espère pour toi que Saori ne va pas se servir de toi comme nounou. Mais, je ne sais pas pourquoi, mais j’ai un mauvais pressentiment que ça va être exactement ce qu’il va se passer.

 

- Gaku ! Ne juge pas les gens avant de les rencontrer. Tu as trop d’a priori sur ta cousine.

 

- Non, Okaa san. Je suis réaliste.

 

 Gaku quitta la cuisine sous le regard de sa mère, fataliste, et celui d’une petite fille, intriguée. Le jeune homme rejoignit sa plus jeune sœur dans le salon. Mairu sauta sur son frère en le voyant. Son cri interpella les autres. Megumi et Lymle furent ravies de retrouver leur grand frère. Seule manquait Kotoro, celle-ci n’habitant plus dans cette maison. Un peu plus tard, il fit connaissance avec la plus jeune cousine. Kira était un joli poupon aux cheveux couleur de miel. Gaku se souvint que l’ex-mari de sa cousine était à moitié allemand, moitié japonaise. Kira semblait avoir hérité de quelques traits de son père.