Chapitre 43

 

 Si tout allait bien, les travaux dureraient maximum deux semaines. Dans son travail avec Dupontel, Gaku avait pu se faire des liens avec certaines entreprises. Celles-ci lui firent des réductions sur certaines matières premières. En plus, il avait également décidé de faire en sorte que les appartements consomment le moins possible afin de réduire les factures d’électricités et d’eau. En gros de protéger du mieux possible sa planète avec les dernières nouveautés écologiques mises en oeuvre.

 

 Dans un sens, il devait quand même avouer avoir quelques scrupules de se servir de ses connaissances, enfin de ses amis. Bunji Sanada et Erwan Miori lui avaient mis à disposition leur trouvaille écologique à un prix très réduit. Sawako devait se douter des doutes de son ami et il dut user de toute sa persuasion hurlante au téléphone pour lui faire comprendre qu’il n’avait pas à se mettre dans tous ses états pour le simple fait d’avoir de l’aide de deux immenses entreprises.

 

 Erwan lui ne chercha pas. Il étala simplement Gaku sur le sol par surprise et lui montra le véritable visage du démon. Le pauvre Gaku n’en fut même pas traumatisé, mais accepta finalement d’arrêter de se tourmenter pour rien. Erwan lui ne s’en remit pas. C’était la première personne à ne pas être traumatisé par le démon. Ismaël ou Gez selon le droit des personnes pour l’appeler par son vrai nom, lui avoua être tout aussi choqué par cette attitude étrange de cet homme Inamura.

 

 La première fois que Luce avait rencontré les futurs voisins de Shuei, il s’était dit que le gothique et Erwan s’entendraient à merveille. Tous deux laissaient transparaitre leur aura démoniaque sans le cacher. Par contre, Hana lui posa quelques problèmes. Non pas qu’il le détestait ou quoi que ce soit d’autre, d’ailleurs. C’était juste que cet homme ait décidé de se servir de lui et de Shuei comme modèle pour ses créations. Luce détestait rester immobile sans rien faire comme une poupée qu’on habillait. Shuei était du même avis. Mais, il s’avérait très difficile de refuser quoi que ce soit à cet homme plus borique qu’une mule.

 

 Pendant que Gaku et le reste de l’équipe de chantier travaillaient dans le hangar, Shuei se trouvait installé, assis en tailleur le dos contre un arbre. Il faisait, comme promis à son père, ses devoirs sur l’ordinateur trouvé dans le bâtiment le premier jour. Luce lui tenait compagnie et l’aidait surtout en mathématique. Shuei avait même eu la chance de parler directement avec le père de Luce, Carlin Oda. C’était pratique la webcam par moment. L’homme semblait ne pas trop aimer l’informatique, mais comme son fils lui manquait, il acceptait de subir la connexion internet et ces aléas.

 

 Parfois, Gaku jetait un coup d’œil, dans la cour, pour voir si Shuei ne s’ennuyait pas ou surtout s’il n’avait pas encore disparu à cause d’une sangsue styliste. Il le trouvait souvent riant aux éclats avec Luce. De le voir joyeux le mettait de bonne humeur et à cause de cet état, il se faisait souvent charrier par ses hommes, surtout par les plus âgés. Gaku lui trouvait très étrange de travailler avec le futur PDG de la Miori Corporation. Erwan acceptait sans broncher les reproches ou les directifs du petit chef adoré comme Gaku était souvent appelé par ses employés.

 

 Au fil des jours, Erwan eut enfin la récompense attendue. Gaku ne le regardait plus comme un fils riche, mais comme une personne de son niveau. Pour lui, c’était une grosse victoire. Il avait dû user de la même stratégie pour se lier d’amitié avec Ricky Olgado, son ami de collège. Il trouvait même qu’avoir une amitié solide était bien plus difficile que de négocier un contrat ou gérer l’entreprise de son grand-père.

 

 Certains jours, Gaku eut la surprise de trouver Ismaël dans le hangar. Il s’adossait contre le mur et observait de son regard translucide le chantier, les bras croisés. Les employés n’osaient pas trop lui adresser la parole. Ismaël ne répondait pas souvent. Il leur jetait juste un regard indifférent.

 

Gaku, au début, se demandait bien ce que cet homme voulait, mais le laissa tranquille. Il ne voulait pas recevoir comme auparavant des phrases blessantes. Puis, un jour, il en eut réellement assez de le voir là à effrayer son personnel. Il s’excusa auprès d’Erwan avec qui il travaillait et il se dirigea vers le gothique. Celui-ci daigna se redresser et de le regarder en face.

 

 Gaku s’arrêta à quelques centimètres de lui et posa ses mains sur les hanches. Il plissa les yeux comme réfléchissants, puis il finit par se lancer :

 

- Si tu veux venir ici, tu viens bosser avec nous, sinon tu dégages, Gez !

 

 Le gothique pencha la tête et eut un sourire en coin.

 

- Et si je refuse de bouger ? Que feras-tu Inamura ?

 

- Aurais-tu oublié, Gez ? Aurais-tu oublié que je suis celui qui t’a étalé d’un bon coup de poing alors que tu étais dans une immense fureur ? Veux-tu subir cette humiliation devant tout le monde ici présent ?

 

 Ismaël grimaça. Même si à l’époque, il traitait cet homme comme un chien, il ne pouvait oublier que cet homme était aussi très fort quand il le voulait bien. C’était surtout cette raison qu’il l’avait toujours choqué quand il le voyait se faire humilier par ce Kaoku. Gaku Inamura aurait très bien pu l’envoyer bouler, pourquoi ne l’avoir jamais fait ? Il soupira et il reprit :

 

- Je viendrais vous aider quand tu m’appelleras Ismaël.

 

 Gaku fronça les sourcils, mais il ne se laissa pas démonter. Il répliqua :

 

- Va aider Erwan à l’étage, au lieu de discuter. Gez est très bien pour toi. Je ne vois pas pourquoi je t’appellerais autrement.

 

 Le gothique en eut le souffle coupé. Il voudrait bien se rebeller, mais Gaku était déjà reparti dans ses travaux. Il donnait déjà d’autres ordres à ses employés. Il secoua la tête. Pourquoi lui obéirait-il ? Il jeta un coup d’oeil à la sortie. Il soupira. Il venait d’être pris aux pièges. S’il s’en allait, il montrerait à Gaku qu’il pouvait se vexer. Ce serait lui montrer une faiblesse. Plus jamais, il ne lui en montrerait. La mort dans l’âme, il rejoignit l’héritier dont le sourire démoniaque étirait les lèvres. Ismaël fronça les sourcils. Il se demandait s’il en ressortirait vivant de ce hangar.

 

 Shuei commençait à s’ennuyer. Il venait de terminer son travail. Il regarda le hangar d’un mauvais regard. Gaku n’était pas encore venu le voir de toute la matinée et il allait bientôt être deux heures de l’après-midi. Habituellement, son compagnon venait déjeuner avec lui. Là, il fut abonné absent. Il voulait bien croire que Gaku ne voulait pas être en retard dans les travaux, mais il pourrait penser à lui un peu plus.

 

 Le garçon jeta un coup d’œil en coin à son ami français. Il soupira. Luce était de nouveau plongé dans son cahier bleu. Mais quelle idée d’être ami avec un écrivain ! Shuei reposa son dos contre le tronc d’arbre et leva les yeux. Le soleil d’été traversait les feuilles bien vertes du saule pleureur donnant des reflets de couleurs magiques. Un léger vent venait de se lever rafraichissant un peu l’air déjà étouffant de ce mois d’aout.

 

 Dans l’air, il entendait la musique fracassante d’une musique punk gothique cassant ainsi le silence du lieu. Shuei se tourna vers l’endroit d’où venait le bruit. Le hangar voisin se trouvait à cinq minutes. La porte était grande ouverte. Il hésita un instant. Il regarda de nouveau son ami Luce. Il haussa les épaules. Celui-ci était en état frénétique d’écriture, étant donné la vitesse de sa main griffonnant le cahier. C’était vraiment impressionnant et hallucinant à voir.

 

 Le garçon se releva et frotta son pantalon ample. Il y a une chose qu’il devait quand même avouer, c’était qu’il aimait bien les créations de Hana Mikazuki. D’ailleurs, il portait sur lui un des ensembles conçus par l’artiste. Il portait un tee-shirt couleur gris métallique dont les manches s’arrêtaient au niveau des épaules. Le tissu semblait être comme de la soie sans l’être, mais donnait la même sensation de douceur à la peau. La chose la plus étonnante était sa fluidité et sa transparence sans l’être également.

 

 Le tissu était tellement léger qu’il donnait l’impression d’être translucide, mais c’était un effet d’optique. Le pantalon conçu de façon très large donnait un sentiment de liberté aux mouvements et il mettait le porteur à l’aise en même temps. De la même couleur que le haut, il n’avait pourtant pas la même matière. Shuei avait longtemps hésité pour les chaussures, mais finalement, il s’était décidé pour des mules. Luce portait le même ensemble, mais de couleur kaki.

 

 Shuei regarda à nouveau son ami, puis du côté du hangar avant de se décider. Il se dirigea d’un bon pas vers le hangar voisin. La musique était fracassante. Comment Hana supportait-il le son ? C’était horrible et agaçant pour les oreilles. Il s’arrêta devant la porte. Il hésita. Gaku n’aimait pas qu’il se rende dans ce lieu tout seul. Il était bête. Il ne risquait pas grand-chose.

 

 La fraicheur de la pièce le fit réagir. Il pénétra. Les volets entre ouverts laissaient entrer un peu de luminosité permettant au garçon de se déplacer. La grande pièce servait à exposer tous les modèles de vêtements, ainsi que quelques tableaux conçus par Ismaël. Vers le fond se trouvait un escalier menant vers l’appartement ou vers l’atelier couture d’Hana. Shuei commença à se diriger vers l’endroit quand un bruit le figea. Intrigué, il regarda autour de lui et surtout derrière lui. Mais il ne voyait rien et n’entendait à nouveau que le carcan de l’étrange musique qu’écoutait Hana.

 

 Il arrivait vers la dernière rangée de mannequins en plastique quand un nouveau bruit le fit s’arrêter. Il cherchait la localisation quand une main se posa sur son épaule. Le garçon poussa un cri de surprise et se retourna aussitôt dans un sursaut. Luce était resté figé. Il regardait son ami d’un regard halluciner, mais peu de temps après, il s’esclaffa comme un malade. La tête de Shuei était tellement trop drôle pour qu’il reste sérieux une minute de plus.

 

- Espèce de malade ! Tu voulais ma mort ?

 

 Luce se redressa, essayant tant bien que mal à reprendre contenance. Il réussit à balancer.

 

- Il ne fallait pas partir en douce, Shu chan. Cela t’apprendra.

 

 Shuei passa la langue à son camarade et haussa les épaules.

 

- Je ne suis pas comme toi un psychopathe de l’écriture et je ne suis pas maso au point de t’interrompre. Je tiens à la vie.

 

 Luce allait répliquer quand une ombre apparut silencieusement et deux bras furent posés sur les épaules des deux garçons. Dans un bel ensemble, ils sursautèrent poussant un cri. Hana se mit à rire, très amusé. Il s’extasia :

 

- Aaaah ! Me voilà comblé. J’ai été lâchement abandonné par Ismaël préférant la compagnie de Gaku à la mienne. Et je récolte deux mignonnets qui vont gentiment accepter de servir de modèles en silence.

 

- Ah non alors ! Hors de question que je reste encore une fois immobile pendant des heures.

 

 Hana pencha son visage vers le français. Sa chevelure soyeuse s’étalait de tout son long sur le dos et il portait une combinaison très moulante. Shuei se demandait bien comment le styliste arrivait à supporter l’habit avec la chaleur extérieure.

 

- Tu t’es gentiment jeté dans la gueule de loup donc tu en subis les conséquences.

 

- J’y suis pour rien. C’est Shu chan le coupable alors occupe-toi de lui plutôt.

 

- Sale traite, Luce, s’exclama Shuei.

 

- Comment cela traitre ? T’as un toupet. C’est la faute à qui si je suis dans la cata maintenant.

 

 Hana les écoutait réjoui. Il les aimait bien ces deux garçons. Ils adoraient se chamailler pour un oui ou pour un non. Ils ne faisaient même plus attention à lui. Il l’avait déjà remarqué quand ils étaient en présence de leurs compagnons. Ceux-ci se regardaient et haussaient les épaules fatalistes. Ils les laissaient ensuite se débrouiller et ils allaient discuter dans un coin, enfin jusqu’à qu’un des garçons arrive en boudant d’avoir été abandonné par son homme. C’était trop mortel. Mais, bon, les chamailleries ce seraient pour plus tard.

 

- Ça suffit les enfants ! S’époumona-t-il, les faisant grincer les dents étant donné le son assez strident près de leur oreille. Comme punition vous allez travailler pour moi.

 

 Et sans leur demander leur accord, Hana leur attrapa le poignet de chacun et il les tira à travers la pièce jusqu’aux escaliers, pour rejoindre son atelier, sans faire cas de leur raillerie et bouderie.