Chapitre 42

 

 Quand Gaku lui disait l’emmener en promenade. Il n’avait pas menti. Le jeune homme profita au maximum de la moto prêtée. Il fit le tour de la ville. Shuei finit par ne plus arriver à se repérer tellement ils avaient fait des détours. Finalement, son compagnon s’arrêta devant l’entrée d’une immense bâtisse de pierre brune. Shuei retira son casque pour voir.

 

 Une longue allée amenait les étudiants devant cette bâtisse immense. Shuei se moula contre le dos de Gaku. Il avait hâte de pouvoir venir étudier dans cette bâtisse. Même si c’était la période de vacances, il pouvait voir des étudiants un peu partout, discutant en groupe. Après un dernier regard, les deux jeunes gens se remirent en route.

 

 Shuei ne savait pas du tout où il se faisait emmener, mais il s’en fichait royalement. Il se sentait très bien là où il était. Il ne donnerait pas sa place pour tout l’or du monde. Gaku maniait la Kawasaki avec maniabilité. Le garçon avait presque l’impression de voler.

 

 Avec le beau temps, les habitants de la ville sortaient de chez eux pour se promener dans les rues très animées. Ils passèrent près d’un parc d’où ils pouvaient facilement imaginer les cris de joie des enfants s’amusant comme des fous, pendant que les parents discutaient de leurs progénitures entre eux. Le tableau, petit à petit, changea. Gaku commençait à ralentir, avant de tourner à sa gauche.

 

 Shuei était au comble de l’étonnement. Ils avaient quitté la route pour un chemin de terre. Et maintenant, Gaku arrêtait la moto devant tout un assemblage de hangars de différente taille. Le garçon descendit, inquiet, un peu. Il regarda autour de lui. C’était assez étrange. Ces hangars se trouvaient en plein centre-ville et pourtant, à observer autour de lui, il se croirait en dehors, dans un coin isolé. Alors qu’en réalité, il sortait à peine de ce territoire et il se retrouverait dans le quartier marchand, à une demi-heure de l’université.

 

 Gaku descendit de la moto. Il se tourna vers son amant. Il voyait plein d’interrogation dans les yeux vairons. Le jeune homme se retourna à nouveau vers les six hangars. L’agent immobilier avait précisé que la vente était pour les six ou aucun. Gaku en avait été un peu contrarié. Que ferait-il de tous ces hangars ? Mais, maintenant, il ne le regrettait pas. Il allait s’amuser à les rénover en appartement et les louerait comme il le faisait déjà pour celui de Tokyo.

 

 De plus, avec cette idée de rénover ce hangar pour Shuei, il avait ressenti une telle volubilité qu’il avait enfin compris une chose. Sa passion était plus la rénovation, plutôt que la construction. Peut-être ferait-il mieux de se convertir assez rapidement. Il espérait sincèrement qu’Aymeric ne lui en voudrait pas trop.

 

 Gaku se mit en marche et se rendit vers le deuxième hangar. L’agent lui avait expliqué qu’un des hangars avait été loué à deux jeunes hommes très créatifs. Ceux-ci s’en servaient pour organiser des expositions de leurs créations. Gaku soupira. Il devrait aller rendre visite à ces hommes pour leur signaler que le contrat de location serait toujours valable.

 

 Il s’arrêta net. Il se retourna d’un coup. Shuei n’avait pas bougé. Il observait tout autour de lui, intrigué. Il sursauta quand il entendit la voix de son amant l’appeler. Il courut le rejoindre et lia ses doigts à ceux de Gaku. Il se posait plein de questions, mais il ne savait pas par laquelle commençait.

 

 Arrivé devant la porte du hangar, Gaku l’ouvrit grâce au trousseau de clés, laissé à son attention à la réception de l’hôtel. Pour l’instant, le bâtiment d’une taille moyenne contenant deux étages était vide à part une table dans un coin. Intrigué, Shuei s’en approcha. Il frôla d’un doigt l’ordinateur portable, très fin. Que faisait-il ici ? Les yeux vairons tombèrent alors sur la feuille juste à côté de l’appareil informatique. Un plan ? Le garçon se pencha un peu plus. Elle semblait représenter le hangar, mais avec des modifications.

 

 Shuei se mit à la détailler. Il n’osait pas croire à ce qu’il voyait. Il ne se trompait pas, n’est-ce pas ? Ga-san voulait transformer ce hangar en appartement. Était-ce pour lui ? Gaku se rapprocha et se moula contre le corps mince de son jeune amant et entoura sa taille de ses bras. Shuei sentit la chaleur du corps aimant contre lui.

 

- Alors qu’en penses-tu, Shuei ?

 

- C’est vraiment pour moi ? Mais, comment vas-tu faire ? Tu ne peux faire tous les travaux tout seul.

 

 Gaku déposa ses lèvres sur la nuque légèrement dégagée. Il émit un petit rire.

 

- Tout est déjà programmé, Shu chan. Tu auras ton propre appartement quand tu viendras étudier ici. Tu pourras te consacrer uniquement à tes études pour devenir le meilleur vétérinaire du pays.

 

- Je t’aime Ga-san.

 

 Gaku serra un peu plus fort les bras autour de la taille. Il était troublé au plus haut point. Il comprenait maintenant à quel point ce garçon avait réussi à prendre énormément de place dans sa vie et dans son cœur. Il n’avait pas besoin de remerciement ou quoi que se soit d’autre, juste le « je t’aime » lui donnait des ailes. Rien que pour l’entendre infiniment, il pourrait lui faire ou lui donner tout ce qu’il désire.

 

 Des bruits de voix à l’extérieur surprirent Gaku. Il avait l’impression de les avoir déjà entendus, il y a très longtemps. Si c’était bien les personnes dont il pensait, que faisaient-ils à Obihiro ? Intrigué, Gaku s’éloigna et se dirigea vers l’entrée du hangar.

 

 Shuei suivit son homme du regard, un peu triste d’avoir perdu sa chaleur. Il reporta ses yeux vers les plans, tout contents. Pour un cadeau, c’était le plus beau encore jamais eu. Il avait grande hâte de voir le résultat en vrai.

 

 Gaku ouvrit la porte au même moment où un homme de quelques centimètres de plus que lui allait frapper. Gaku le détailla de la tête aux pieds. L’homme en face de lui était plutôt mince à la peau mate. Il avait un visage plutôt ovale aux yeux gris presque translucides donnant l’impression de recevoir en pleine figure un iceberg. Il portait une coupe mi longue sur la nuque et dégradé très court sur le crâne avec quelques mèches rebelles d’un noir ébène avec les pointes en rouges.

 

 Gaku le reconnut aussitôt. Il ne s’était pas trompé. La voix entendue, il la connaissait. Il l’avait déjà entendu dans le passé, quand il vivait encore à Tokyo, alors qu’il ne connaissait pas encore Sawako. L’homme en face de lui n’avait pas changé depuis l’époque où il était videur dans un bar d’hôte. Il continuait à s’habiller en gothique punk. Cet homme aimait le noir avec un peu de rouge, mais c’était tout.

 

 La seule chose de valable pour Gez dont le vrai nom était Ismaël, était son compagnon Hana Mikazuki de deux ans son cadet. D’ailleurs, Gaku ne fut pas très étonné de l’apercevoir juste derrière l’ancien videur. Par rapport à Gez, cet homme-là était très différent. Il était plus androgyne avec sa peau nacrée, ces yeux bleu pâle et sa magnifique chevelure soyeuse très longue d’un noir corbeau. Son physique lui avait valu une très bonne réputation parmi les hôtes et les hôtesses. Il était également le plus réclamer enfin jusqu’à sa rencontre avec Ismaël.

 

 Gaku se souvenait très bien de cette période. Il fréquentait Kaoku à l’époque et Gez le traitait souvent de tapette aimant se faire fracasser ou des mots tendres de ce genre. Il n’avait pas sa langue dans sa poche et disait souvent ce qu’il pensait à haute voix et tant pis si c’était cruel. Au début, Gaku prenait très mal les réflexions, mais finalement, il appréciait à sa juste valeur ce personnage haut en couleur.

 

 Bon, il se souvenait aussi que c’était grâce à ce spécimen s’il avait fini par perdre son travail également. Il lui en avait un peu voulu. Être videur dans un bar d’hôte rapportait un bon salaire. Enfin, le passé était le passé, n’est-ce pas ? Gez arrêta son geste juste à temps. Il évita ainsi de frapper l’homme qui venait d’ouvrir la porte. Il venait d’apprendre que le nouveau propriétaire des hangars se trouvait présent. Il le rencontrait afin de renégocier sa location.

 

 L’autre propriétaire demandait une vraie fortune pour louer ces locaux. Il voulait faire comprendre par n’importe quel moyen au nouveau que ce serait dans son intérêt de baisser le loyer. Mais, quelle ne fut pas sa surprise en se retrouvant devant un ancien collègue ! Comment devait-il agir avec cet homme ? Il n’avait jamais été très aimable avec lui à l’époque. Il l’avait souvent rabaissé, le trouvant trop pathétique à accepter sans broncher des coups d’un homme qui ne méritait que du mépris.

 

 En fait, il ne supportait pas que quelqu’un lui mette ses défauts et ses faiblesses en pleine face. Il était le dominant, le manipulateur. Il n’avait aucune faiblesse, alors que c’était entièrement faux. Gaku Inamura l’avait vu faible, en colère, et surtout perdre ses moyens tout cela par la faute de l’amour inconditionnel qu’il ressentait pour son compagnon actuel.

 

 Pourtant, malgré le fait qu’il l’ai vu dans cet état, il ne le jugea pas. Il l’aida alors qu’il aurait pu se venger en lui tournant le dos. Grâce à son aide, Gez évita la prison pour coup et blessure envers le responsable du bar d’hôte, mais en contrepartie, Gaku Inamura dut quitter son emploi sans solde et avec fracas. Depuis ce jour, il ne l’avait plus jamais revu.

 

 Les deux hommes s’observèrent en silence. Aucun d’eux ne voulant être celui qui le romprait, Hana, observateur, secoua la tête exaspérée. Lui également fut très surpris de se retrouver devant une vieille connaissance. Hana avait toujours trouvé Gaku Inamura très appétissant, mais maintenant, il l’était encore plus. Était-ce le changement dans son attitude ? Il ne ressemblait plus à une créature dominée, mais il avait pris plus de confiance en lui. Cela se voyait et un régal pour la vue. Le jeune homme jeta un coup d’œil vers son compagnon. Il décida d’éviter de le faire savoir à Ismaël. Son compagnon deviendrait très désagréable et serait plus sadique que d’habitude.

 

 Hana retira un fil imaginaire de son pantalon ample d’un blanc cassé, avant de s’exclamer sur un ton joyeux.

 

- Ohayo Inamura, ça fait un bail !

 

 Gaku détourna son regard du gothique pour le porter vers l’androgyne. Il esquissa un sourire. Hana n’avait pas changé non plus. Il se demandait si un jour la vieillesse finirait par les rattraper ces deux-là !

 

- Ohayo Hana, Gez !

 

 Ismaël ne répondit pas évidemment. À ce moment, la porte s’ouvrit beaucoup plus grand faisant apparaitre Shuei. Le garçon était intrigué par le silence du début. Maintenant, il l’était deux fois plus. Ga san semblait connaitre ces deux hommes. Shuei se sentit très petit d’un coup en sentant le regard de l’homme en noir sur lui. Le regard très étrange de l’homme pouvait être froid, sans aucune expression. Shuei n’avait pas l’impression d’être oppressé comme parfois il pouvait l’être face à ce genre de regard.

 

 Par contre, il se sentit très mal à l’aise quand l’autre homme le détailla de la tête aux pieds. Il avait presque l’impression qu’il le déshabillait du regard. Il essaya de n’en rien montrer, mais pas facile face à eux.

 

- Tiens, il ne ressemble pas du tout au genre dont tu étais habitué quand nous t’avons connu, finit par lancer Gez, d’un ton distant, limite méprisante.

 

 Gaku haussa les épaules. Il était ce qu’il était. Il ne reniait pas son passé. Mais, il est vrai qu’il s’appréciait beaucoup mieux maintenant qu’auparavant.

 

- Vous êtes qui ? Demanda Shuei, nullement intimidé par le ton de l’homme.

 

 Les yeux translucides se tournèrent vers ce garçon aux yeux vairons. Il n’avait pas menti. Ce garçon ne ressemblait en rien aux autres hommes qu’avait fréquentés son ancien collègue dont le pire avait été ce Kaoku. Déjà, il était bien plus séduisant et surtout, il n’avait pas peur de regarder les gens droit dans les yeux.

 

- Aaaaaaaaah ! Trop mignon ! S’écria Hana, d’un coup.

 

 Il se rapprocha et attrapa le bras de Shuei et le tira à l’extérieur. Shuei poussa un cri de surprise. Pourtant, Hana ne fit que le mettre plus à la lumière et se mit à lui tourner autour. Il se mordait un ongle tout en marmonnant. Gez secoua la tête et s’enquit :

 

- Et voilà ! Il est reparti dans ces délires.

 

 D’un coup, il poussa un Gaku estomaqué dans le hangar et referma la porte avant de s’appuyer dessus, les bras croisés. Gaku fronça les sourcils, nullement effrayé ou intimidé. Gez n’en fut pas vraiment étonné. C’était toujours cette petite chose qui l’avait intrigué finalement chez cet homme. Entre les deux hommes, la rivalité se faisait surtout sur le nombre de tatouages. Si Gaku en était pourvu, Gez ou Ismaël en avait tout autant. De son avant bras gauche, un serpent y était entortillé. Gaku savait aussi pour l’avoir vu qu’un énorme dragon s’étirait sur tout le dos et la cuisse dont les griffes et les yeux scintillaient de rouge.

 

- Tu ne sembles pas inquiet pour ton partenaire, Gaku.

 

 Le jeune homme haussa les épaules et répliqua :

 

- Je ne me fais aucun souci pour Shuei. Il a de la ressource et c’est très bien se défendre contre une bourrique comme Hana.

 

 Un semblant de sourire fit son apparition légèrement sur le visage du gothique.

 

- Mmmm ! Quand Hana veut quelque chose, elle l’obtient facilement. D’ailleurs, il vaut mieux céder, ça évite le plus souvent d’avoir mal aux oreilles ensuite.

 

- Tu as finalement réussi à le sortir du milieu d’hôte. Je croyais qu’il ne voulait pas en entendre parler.

 

- Je lui ai laissé le choix. Soit il me suivait, soit il pouvait pourrir dans sa luxure si cela lui chantait, mais dans tous les cas, je ne ferais rien pour le faire changer d’avis. Je déteste avoir une dette envers quelqu’un, pourtant j’en ai une envers toi. Je t’ai maudit d’avoir disparu de la circulation.

 

- Disparu ? Je ne vois pas de quoi tu parles. Si tu voulais me trouver, tu savais où chercher, mais je suppose que c’est trop demandé à monsieur.

 

- Tu as plus de mordant qu’à l’époque. Est-ce grâce à ce garçon ?

 

- En partie, mais il n’est pas le seul.

 

- Bon, je ne me répéterais pas, mais je te remercie pour l’aide quand j’ai craqué ce jour-là. Si tu ne t’en étais pas mêlé, j’aurais surement tué cet homme.

 

 Ismaël avait détourné son regard vers la gauche où se trouvaient la table et l’ordinateur. Il détestait être obligé de remercier quelqu’un. Mal à l’aise sur le coup, il se dirigea vers les objets. Il repéra le plan.

 

- Pourquoi me remercier ? Je n’ai pas fait grand-chose et en plus, non seulement, j’ai reçu un sacré coup de ta part, mais en plus en remerciement, je me suis fait virer, car j’ai refusé de témoigner contre toi.

 

 Gez grimaça. Il se tourna de nouveau vers son ancien collègue et s’exclama pour avoir le temps de reprendre contenance.

 

- Tu fais dans la rénovation, maintenant ? Vas-tu annuler notre location du local voisin ?

 

- Ah ! Alors, c’est vous, les locataires. J’aurais dû me douter en vous voyant. Non, si vous en avez besoin, vous pouvez les garder.

 

- Et le loyer ? Tu vas le baisser, n’est-ce pas ?

 

- Je verrais, si vous êtes sage.

 

 Gez rétrécit les paupières. Il insinuait quoi ? La porte s’ouvrit avec fracas faisant sursauter les deux hommes présents. Shuei pénétra dans le hangar et rejoignit son compagnon de mauvaise humeur. Il s’écria :

 

- Ga-san dit à cet hurluberlu que je ne suis pas mannequin et qu’il est hors de question que j’aille jouer avec lui.

 

- Euh ! Joué avec lui ? Répéta Gaku, plus lugubre.

 

- Ne te fâche pas, Gaku. Hana veut juste s’en servir comme modèle pour ses créations. Hana a trouvé sa voie dans le stylisme. Il crée ses propres vêtements et je l’aide en les dessinant selon ses désirs. D’ailleurs, sans ta permission, je me ferais un énorme plaisir à le dessiner par la même occasion.

 

 Gaku porta une main à son crâne. Ces vacances n’allaient pas être de tout repos. Il ne devait déjà pas l’être avec la transformation du hangar, mais avoir ces deux-là dans les pattes en supplément, il allait avoir un sacré mal de tête.

 

 Le bruit d’un véhicule s’entendit. L’équipe du chantier arrivait enfin. Les travaux allaient pouvoir commencer. Mais, avant toute chose, il allait devoir calmer son ange et s’occupait du cas des deux casse-pieds. Il n’était pas sorti de l’auberge.