Chapitre 38

 

 Gaku devait quand même s’avouer avoir été troublé de sa rencontre avec Terrence. Il avait pensé ne plus jamais le revoir. Il ne ressentait vraiment plus rien pour cet homme, mais les souvenirs de cette nuit de rupture lui revenaient en mémoire. L’humiliation subite cette nuit-là ne s’en irait pas si facilement. Il se souviendrait toujours à quel point il avait été stupide et aveugle tout cela pour avoir essayé de fuir une attirance pour un adolescent.

 

 Il essaya de reprendre contenance. Il devait discuter avec le père de Shuei pour le voyage. Emori rentrait toujours plus tôt ce jour-là, alors Gaku espérait que l’homme serait chez lui. Prenant son courage à deux mains, il frappa à la porte. Emori sursauta en entendant le coup. Honte à lui, il s’était endormi sur le canapé. Il se passa une main lasse dans les cheveux pour enlever le reste de fatigue avant d’aller ouvrir. Il fut très étonné en apercevant le petit ami de son fils.

 

- Konnichi wa, Emori san.

 

 L’homme invita le plus jeune à pénétrer dans l’appartement. Puis, il se dirigea vers la cuisine pour se servir une tasse de café, ainsi que pour l’invité-surprise. Il lui indiqua une chaise en s’apercevant de la gêne du jeune homme. Il sourit. Il n’aurait jamais imaginé intimider un homme comme Gaku Inamura.

 

 Gaku se laissa tomber sur la chaise. Il se mordait la lèvre. Il s’agita. Emori s’installa en face. Il observa son invité. Il avait l’impression que quelque chose le chiffonnait et ce n’était pas vraiment en rapport avec son fils.

 

- Alors, Gaku kun ? Pourquoi êtes-vous si agité ?

 

 Le jeune homme posa ses mains sur sa tasse et s’amusa à la tourner. Il devait s’occuper.

 

- Je suis revenu vous demander d’accepter pour le voyage.

 

- Et je t’ai répondu que j’aurai bien voulu accéder, mais Shuei a du rattrapage.

 

- Je sais, mais j’ai trouvé la solution. Son professeur principal doit téléphoner à l’école de correspondance afin de faire des cours adaptée pour Shuei. Je vous promets que Shuei les fera sans rechigner.

 

 Emori soupira. Inoue s’inquiétait beaucoup pour son fils aîné, mais il semblait bien que ce jeune homme commençait à prendre des initiatives. Il commençait à prendre confiance en lui et c’était une bonne chose.

 

- Puisque ce voyage te tient à cœur, je vais y réfléchir. Je téléphonerais aussi à ce professeur pour avoir son avis. Je ne mets pas en doute ta parole, Gaku kun. Mais, je me dois de vérifier pour l’avenir de Shuei.

 

 Gaku baissa les yeux.

 

- Je peux comprendre. Shuei a beaucoup de chance d’avoir des parents pour veiller sur son bien-être.

 

- Tu n’as pas à te plaindre. Ta mère fait son maximum pour vous tous.

 

 Gaku sourit. Il hocha la tête.

 

- Je le sais. J’adore ma mère, Emori san. Je reconnais qu’elle fait son possible. C’est juste… . Je me rends un peu compte que je jalouse un peu Shuei et Luce.

 

 Gaku rougit légèrement. Il se sentait vraiment mal à l’aise. Il s’agita à nouveau. Emori s’appuya contre le dossier de son siège et croisa les bras.

  

- Tu ne devrais pas, Gaku kun. Je ne suis pas vraiment un très bon père. J’ai longtemps laissé Shuei sur le côté. J’ai été jusqu’à dire qu’il n’était pas mon fils, juste par égoïsme, par bêtise. Il a fallu que je divorce pour enfin me rapprocher de mon fils. Et pour les pères de Luce, ma foi je ne les connais pas. Mais il semble être des personnes exceptionnelles.

 

- Je… euh… Ah zut ! Je ne les jalouse pas seulement parce qu’ils ont des pères bien meilleurs que celui que j’ai eu, mais c’est surtout sur leur confiance en eux, en leurs sentiments, en tout.

 

 Emori penchait un peu la tête l’écoutant. Il secoua la tête.

 

- Tu te trompes, Gaku kun. Je ne sais pas trop pour Luce, mais Shuei n’est pas confiant en lui. Il a toujours peur, mais le cache. Il se pose toujours beaucoup de questions sur ses études, sur l’université, sur toi, sur son avenir. Il se demande s’il arrivera à suivre. Si devenir vétérinaire est vraiment ce qu’il désire faire. En ce moment, je suis sûr qu’il se demande si tu continueras à être avec lui quand il vivra à Obihiro.

 

 Emori se redressa et se positionna contre l’évier, croisant toujours ses bras.

 

- Tu n’es pas le seul à se poser des questions stupides, Gaku kun. Tout le monde s’en pose. Ta mère, moi-même, nous nous posons sans arrêt des questions. Est-ce que ce que je fais est bien pour ma famille ? Ou devrais-je faire autrement ? Dans mon travail aussi, je m’en pose. Je suis directeur, je me dois d’être exigeant, d’être sans faute.

 

 Gaku posa sa tasse. Il émit un petit rire. Il s’exclama :

 

- Merci de prendre votre temps pour me remettre les idées en place.

 

- Il n’y a pas de quoi.

 

 Gaku hésita un instant, puis levant les yeux vers le père de Shuei, il demanda :

 

- Puis-je vous poser une question un peu indiscrète ?

 

- Mmmh ? Tout dépend de la question. Vas-y, si elle ne me plait pas, je ne te répondrais pas.

 

 Le jeune homme se mordit à nouveau la lèvre. Il inspira un bon coup et lâcha :

 

- Est-ce que vous sortez avec ma mère ?

 

 Emori eut un froncement de sourcil. Il esquissa un petit sourire. Il s’était attendu à cette question.

 

- Si c’était le cas, est-ce que cela te dérangerait ?

 

- Euh… Pas le moins du monde. Je me posais juste la question. Depuis que je suis revenu, je ne l’ai jamais vu faire des frais pour s’habiller. Pour ainsi dire, elle agissait un peu comme Lymle à se cacher derrière des affaires la rendant plus vieille qu’elle ne l’est. Mais depuis quelques mois, elle se métamorphose, alors si c’est grâce à vous, je devrais vous remercier plutôt.

 

 Gaku s’agita à nouveau sur le siège. Il avait parlé d’une traite. Il jeta un coup d’œil vers Emori et le vit bouche bée et troublé. C’était assez étonnant. À cet instant, la porte d’entrée s’ouvrit laissant entrer Shuei et Luce. Shuei s’exclama joyeusement en voyant son Ga-san. Il jeta son sac près de l’entrée et le rejoignit dans la cuisine.

 

 Shuei sauta pratiquement sur le jeune homme sans faire cas de son père qui toussota pour se faire repérer. Son fils releva la tête et faillit rougir en apercevant enfin son père. Puis, il fronça les sourcils. Il porta ses mains à sa taille et s’exclama :

 

- Mais que faisiez-vous tous les deux seuls à l’appartement ?

 

 Gaku jeta un regard vers son petit ami, halluciné. Le père secoua la tête très amusée. Il se dirigea vers la sortie de la cuisine. Arrivant près de son fils, il lui chuchota :

 

- Plein de petits trucs qui ne sont pas de ton âge.

 

 Shuei leva les yeux vers son père, estomaqué. Emori se mit à rire. Il s’arrêta devant Luce et l’informa :

 

- Ton chéri a appelé. Il rentre demain sans faute, mais ne te gêne surtout pas de le rappeler.

 

- Arigatou, Emori san.

 

 Luce, sans plus faire cas de ses amis, fonça vers la chambre d’ami afin d’appeler aussitôt Erwan. Il lui dirait sa façon de penser. Non mais, l’avoir abandonné aussi longtemps ! Quel rustre !

 

 Dans la cuisine, Shuei se retourna vers Gaku. Les mains toujours posées sur ses hanches, il attendait une explication. Gaku se gratta la tête. Qu’avait-il fait ?

 

- Ga-san ? Me ferais-tu des cachoteries ?

 

- Hein ? Mais, tu ne vas quand même pas croire ton père, quand même ?

 

 Comme le père juste un peu avant, Shuei pencha la tête comme pour réfléchir, puis se mit à rire devant la tête de son petit ami. Gaku soupira. Et voilà, ils s’étaient encore moqués de lui. La tête reposée sur une main dont le coude était posé sur la table, Gaku observa Shuei dans ses moindres mouvements. Le garçon se versait un verre de jus d’orange. Gaku hésita. Devait-il lui parler de Terrence ? Il aurait préféré se taire, mais en même temps, il ne voulait rien cacher. Shuei méritait la vérité.

 

- Avant de venir ici, j’ai fait une rencontre que j’aurai aimé éviter.

 

 Shuei arrêta son verre à quelque centimètre de sa bouche. Le ton de Gaku lui faisait un peu peur. Il préféra reposer son verre avant de faire une catastrophe.

 

- Ah ? Quelle rencontre ?

 

- Euh… hésita Gaku.

 

 Il s’agita à nouveau. Décidément, il n’y arriverait jamais. Il se leva pour se dégourdir les jambes. Il fourragea ses cheveux. Le garçon attendait qu’il parle. Gaku soupira et murmura :

 

- J’ai vu Terrence.

 

 Un frisson de peur traversa tout le corps du garçon. Il avait toujours eu peur de cette rencontre. Il avait peur que cet homme revienne et lui reprenne par quelque moyen bien à lui, son Ga-san. Il se tritura les doigts avant de foncer sur le jeune homme. Il lui agrippa la chemise bleue et d’une voix un peu aigüe, il s’écria :

 

- Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il voulait ? Tu ne vas pas retourner avec lui, hein Ga-san ?

 

 Gaku cligna plusieurs fois des yeux. Il n’aurait jamais pensé que Shuei réagirait de cette façon. Il porta ses mains de chaque côté du visage du garçon et le força à le regarder.

 

- Calme-toi, Shuei ! Ne raconte pas d’ânerie ! Nous n’avons parlé que quelques minutes.

 

- Tu aurais dû l’envoyer bouler ou l’ignorer. Il t’a fait du mal à Ga-san, l’aurais-tu déjà oublié ?

 

- Ça suffit, Shuei. Je suis un adulte, et j’ai écouté comme un adulte. Il m’a dit ce qu’il voulait et il repartit. C’est tout ce que j’ai fait, Shuei. Ne te mets pas dans un état pareil. Il ne le mérite pas. D’accord ?

 

 Shuei hocha la tête, les yeux légèrement humides. Gaku soupira de soulagement. Il déposa un tendre baiser sur les lèvres. Il chuchota :

 

- Tu es la seule personne à qui j’ai dit « je t’aime », Shu chan. Je ne l’ai jamais dit à personne d’autre. Alors, mets-le-toi dans le crâne.

 

 Shuei s’en voulut de son comportement. Il se mordit la lèvre pour ne pas éclater en sanglots. Il sauta dans les bras de Gaku. Le jeune homme posa ses mains sur les fesses et le souleva. Le garçon entoura la taille de ses jambes. En gloussant, Gaku emmena son chargement jusqu’à la chambre du garçon. Il ne croisa nullement Emori san. L’homme devait s’être éclipsé pour laisser son fils et son petit ami.

 

 Emori Morita pouvait faire croire à qui il voulait d’être un mauvais père, Gaku n’en croyait pas un mot. Shuei avait beaucoup de chance d’avoir un père comme Emori. Il n’en démordrait pas. Le jeune homme parvint à ouvrir la porte et la referma d’un claquement grâce à son pied.

 

 Arrivé près du lit, il laissa tomber son chargement qui poussa un petit cri. Shuei n’eut pas le temps de se redresser qu’il se fit assaillir par une bouche avide. Il se laissa dévorer sans broncher. Pourquoi aurait-il refusé une telle invitation ?

 

 Allongé contre le corps si chaud de Gaku, Shuei, la tête posée sur l’épaule et une main sur le ventre, se sentait prêt à ronronner. Il était bien là. Il aimerait y rester éternellement. Gaku jouait avec des mèches grises. Il observait le plafond. Il finit par avouer.

 

- Ton père doit réfléchir, mais il y a une grande chance pour que nous puissions aller à Obihiro.

 

 Le garçon se redressa juste assez pour regarder son amoureux. Il n’osait croire qu’il pourrait partir en vacances avec son Ga-san.

 

- C’est pour cette raison que tu étais à la maison ?

 

- Évidemment ! Que croyais-tu ? Que je draguais ton père ?

 

 Shuei préféra cacher son visage dans le cou du jeune homme. Il avait trop honte de sa jalousie. Il se moquait souvent de la jalousie de Gaku, mais depuis la dernière fois où il était revenu de sa chambre et avait vu Gaku et Luce discuter tranquillement en l’attendant. Il se rendait compte qu’il était tout aussi jaloux, même très jaloux. L’épaule de Gaku remua. Le garçon grogna. Il n’aimait pas que Ga-san se moque de lui.

 

- Je n’y crois pas. Mon dieu, comment vais-je faire pour gérer ta jalousie maintenant ? Mazette, je crains pour mon pauvre petit cœur.

 

 Shuei gémit et s’agita.

 

- Ga-san, ce n’est pas gentil.

 

 Gaku gloussa de plus belle et changea les positions afin de repasser au dessus de Shuei. Celui-ci leva les yeux et fixa les yeux marron brillants. Il pouvait sentir tout le corps puissant contre lui. Un frisson le parcourut, le rendant tout aussi exciter que son partenaire. Gaku déposa une multitude de petits baisers sur le visage chéri.

 

- Je vais me faire pardonner.

 

- Je t’aime Ga-san.

 

 Gaku revint coincer son regard à celui du garçon un long moment. Puis, il murmura clairement avec un léger sourire tout en accentuant sur le surnom :

 

- Je t’aime Shu chan.