Chapitre 37

 

 Gaku gagna le pari. Il affirma que Shuei ne reviendrait pas avant un moment, car son jeune boudeur aurait fini par s’endormir. Il finit par réapparaitre deux heures plus tard, toujours grognon. Il en voulait à Gaku de n’être pas venu le rejoindre. Luce se moqua de lui. Pour une fois que ce n’était pas lui le boudeur, il pouvait se permettre. Et puis, il s’ennuyait d’Erwan. Le jeune français n’était toujours pas là. Le travail à fournir avec Bunji Sanada était bien plus important que prévu.

 

 Les jours restant avant les vacances passèrent à une rapidité phénoménale de l’avis de Gaku. Il y avait eu quelques soucis avec le chantier. Un accident s’était produit, faisant un blessé. Quand il apprit que Pedro, le nom de l’employé, n’avait rien de grave à part une jambe cassée, Gaku se rendit dans sa chambre afin de faire la morale au casse-cou.

 

 Pedro avait la visite de ses collègues. Il en était ravi, mais il se sentit vraiment très petit quand il se fit engueuler par son jeune chef. Les plus anciens l’avaient déjà réprimandé, mais l’impact du chef fit plus d’effet. Pedro se sentit vraiment mal. Il avait juste voulu aider en faisant des heures supplémentaires et surtout parce qu’il en avait besoin. Mais, à cause de sa stupidité, il avait accumulé trop de fatigue et avait commis une faute.

 

 Il s’en voulait beaucoup. À cause de sa bêtise, le chantier pouvait avoir du retard supplémentaire. Et au lieu d’aider sa famille, il venait en plus de lui donner un surcroît de dettes. Gaku, dès qu’il finit par comprendre le problème, l’engueula encore plus. S’il avait des problèmes, il aurait dû venir voir Aymeric Dupontel ou son chef tout simplement. Ils auraient trouvé une solution à ses problèmes d’une manière ou d’une autre.

 

 Ceux qui connaissaient Gaku Inamura au début de son travail avec Dupontel songèrent que le garçon un peu gauche et se rabaissant sans arrêt avait fait un long chemin. Il leur montrait une facette d’autorité qu’il ne leur avait jamais montrée auparavant. Avec persuasion, il parvint à faire parler son employé. Celui-ci avait dû débourser une grosse somme d’argent afin de faire opérer une de ses filles. Mais sa mutuelle ne remboursait pas grand-chose et évidemment avec son seul salaire, sa famille n’arrivait plus à survivre correctement. Le loyer n’ayant pas été payé depuis deux mois, les propriétaires voulaient les mettre à la porte.

 

 À la surprise de Pedro, ses collègues se concertèrent en douce et chacun mit une petite somme dans une boite. Dupontel mit la somme qui manquait et ainsi Pedro ne perdit pas sa maison au détriment surement des propriétaires. De plus, dans un autre temps, tout en cherchant un moyen de partir à Obihiro avec Shuei, Gaku chercha également une autre maison qui pourrait accueillir toute la famille de Pedro, sachant que l’homme avait sept enfants dont le dernier n’était encore qu’un bébé de trois mois.

 

 C’est en se promenant avec Shuei et Luce qu’il repéra la demeure très délabrée. Il aurait voulu être seul avec Shuei, mais il avait songé que ce serait vraiment cruel de laisser Luce tout seul à la maison à s’ennuyer. En récompense, il avait eu droit à un baiser torride de sa moitié en remerciement. Bien qu’il jalouse un peu l’amitié des deux garçons, il devait quand même s’avouer apprécié le jeune français. Il avait été malicieux gardant toujours le sourire aux lèvres. À le regarder ainsi, il songeait souvent à Ayato Morita. Le frère de Shuei avait toujours été joyeux de vivre, affichant un sourire éternel.

 

 Il en était là à observer les deux nouveaux amis se chamailler pour X raisons dans la bonne humeur que son regard s’était posé sur cette vieille maison. Elle avait dû être très jolie à une époque, mais maintenant, les mauvaises herbes s’amusaient à essayer de la détruire. Une vieille dame faisant son jardin le repéra et lui fit signe. Gaku jeta un coup d’œil aux deux autres garçons. Ils ne faisaient aucun cas de lui. Ils discutaillaient sur les animaux, tout en continuant leur route. Gaku secoua la tête. Il avait vraiment l’impression d’être de trop. Pour les punir, il ne les prévient pas de son arrêt.

 

 Il rejoignit la bonne vieille dame. Elle lui adressa un sourire édenté. Elle s’appuya contre son râteau.

 

- Konnichi wa, jeune homme, s’exclama-t-elle. Est-ce que cette maison t’intéresse ?

 

 Gaku se gratta la tête. Il avoua :

 

- Elle a du potentiel. Je me disais juste que c’était triste de la voir en si mauvais état.

 

- Oui, elle appartenait à ma mère. Quand je me suis mariée, je suis venue vivre juste à côté de chez elle. Quand elle est partie, nous la louons. Mais, depuis le décès de mon mari, je ne peux plus m’en occuper. J’ai bien pensé à la vendre, mais il n’y a que des rapaces, surtout les agents immobiliers. Alors, je ne sais plus trop quoi faire. Ça me rend triste de la voir s’éteindre cette maison. J’y ai passé une très bonne enfance.

 

 Gaku jeta un autre coup d’œil à la maison et demanda :

 

- Pourquoi n’avoir pas demandé à des entreprises pour la remettre en état ?

 

 

- Je n’en ai pas les moyens, mon garçon. J’arrive juste à subvenir à mes besoins et encore. Je vais peut-être finir par la vendre.

 

 Gaku se mordit les lèvres. Puis, il tenta sa chance.

 

- J’ai un ami qui recherche une maison pour lui et sa grande famille. Ces propriétaires actuelles cherchent par tous les moyens à les ennuyer. C’est leur passe-temps favori. Il lui mette la pression et à cause de leur acharnement, il vient de commettre des bêtises dans son travail.

 

 La vieille dame écoutait horrifié. Mais, c’était qui ces gens qui ennuyaient leurs locataires de cette façon ? C’était aberrant.

 

- J’espère que ce n’était pas quelque chose de grave.

 

- Non, il a juste une jambe cassée. Je voudrais juste savoir si vous accepterez de leur louer cette maison.

 

- Oh ! Ce serait vraiment avec plaisir. Mais, elle est si délabrée.

 

 Gaku lui adressa un sourire reconnaissant. Il reprit :

 

- Ne vous inquiétez pas pour les travaux. Nous travaillons dans des chantiers de construction. Les réparations c’est notre tasse de thé. Si vous nous laissez le champ libre, cette maison revivra sans que vous déboursiez un centime. Et puis, si vous avez le moindre souci chez vous, je suis sûr que Pedro ou sa femme vous aideront sans problème. Ce sont d’adorables personnes, je vous assure.

 

 La vieille femme se mit à rire. Elle ne devrait pas faire confiance à un parfait inconnu, mais ce garçon lui donnait une très bonne impression. Son mari lui avait toujours dit qu’elle avait un don pour repérer les malotrus. Elle allait lui répondre, quand une voix retentit faisant sursauter le jeune homme en face d’elle. Il grimaça comme prix en faute. Elle gloussa encore plus. Elle jeta un coup d’œil sur cette voix et aperçut deux autres jeunes hommes très mignons, dont l’un, il lui semblait l’avoir déjà vu quelque part.

 

- Ga-san ? Qu’est-ce que tu fabriques ? Nous t’avons cherché partout. Tu veux me donner une syncope ?

 

- T’y va un peu fort, Shu chan, répliqua Gaku, en accentuant sur le surnom détesté de son compagnon.

 

 Shuei grogna. Ga-san faisait exprès de plus en plus souvent à utiliser son surnom. À côté, il pouvait entendre le rire à peine voilé de Luce. Les yeux vairons se tournèrent vers la vieille dame et la reconnurent, il s’exclama :

 

- Kiya san ! Comment va votre petit Poker ?

 

 La vieille femme se souvint alors où elle avait déjà rencontré ce garçon. Il avait travaillé pendant des vacances à la clinique vétérinaire de Katano sensei. Il s’était occupé de son pékinois avec tellement de gentillesse que son pékinois avait couiné quand il avait dû rentrer chez lui.

 

- Il va très bien. Il fait une petite sieste à l’ombre.

 

 Shuei sourit. Puis, il s’approcha de Gaku et lui prit le bras.

 

- Bon, maintenant tu arrêtes de draguer Kiya san et on retourne se promener. Je t’interdis de me refaire le coup de disparaitre sans rien dire.

 

 Gaku regarda Shuei estomaqué. La vieille dame éclata de rire. Sa journée s’était embellie aujourd’hui. Elle venait de passer un bon moment avec ces jeunes. Elle s’ennuyait tellement toute seule depuis le décès de son mari. Alors, elle se décida.

 

- Jeune homme, pour la proposition ? Je suis d’accord. Il faudra venir avec les intéressés pour en discuter. Je te fais confiance.

 

 Gaku remercia chaleureusement Kiya san avant de rejoindre les deux garçons qui s’éloignaient déjà après avoir salué la vieille dame. Il les houspilla pour ne pas l’avoir attendu. D’un même ensemble, les deux garçons répliquèrent qu’il n’avait pas à traîner.

 

 Deux jours plus tard, Gaku trouva la solution à son problème, après en avoir finalement discuté avec sa mère, alors qu’il était en train de faire quelques exercices de ces cours par correspondant. Il se traita de tous les noms quand il trouva. La solution se trouvait devant ses yeux et il n’y avait pas songé. Il était vraiment nul parfois. Il téléphona à l’école de Tokyo. Celle-ci lui suggéra plutôt de se renseigner directement avec le lycée de son ami. Ce serait plus simple et surtout, il connaitrait les matières où le garçon devait améliorer.

 

 Gaku prit rendez-vous avec le conseiller d’orientation du lycée de Shuei. Il fit en sorte que ce jour-là, Shuei ait cours toute la journée. Il ne voulait pas donner une fausse joie au cas où cela ne fonctionnerait pas. Bien évidemment, le conseiller voulut connaitre la raison pour vouloir ce voyage à Obihiro. Le jeune homme répliqua que c’était personnel, mais il permettrait à Shuei de visiter l’université et les alentours. Après tout, même si ces notes n’étaient pas très excellentes, l’université avait déjà accepté la candidature du garçon définitivement.

 

 Le conseiller fit venir le professeur principal de Shuei. Celui-ci donna sans problème les éléments où son jeune élève devait s’améliorer. Il précisa même qu’il téléphonerait lui-même à cette école de Tokyo pour préparer des cours par correspondance adaptés pour le garçon. Gaku était content de lui. Il avait trouvé la solution à son problème, maintenant, il devait faire fléchir Emori Morita.

 

 Gaku regarda l’heure à sa montre. Il était déjà seize heures. Dans une heure, Shuei sortirait. Il sortit du lycée et rejoignit sa moto. Il fronça les sourcils. Un homme se trouvait légèrement appuyé sur l’engin. Il semblait attendre. Gaku observa mieux l’individu, une taille comme la sienne, les cheveux blonds plus longs que quelques mois plus tôt. Gaku serra les dents.

 

 Que faisait-il ici ? Comment osait-il refaire surface devant lui après lui avoir fait tant de mal ? Que devait-il faire ? Pourquoi était-il là d’ailleurs ? Gaku, après une certaine hésitation, se décida à rejoindre sa moto. Il ne savait pas comment il devait réagir. Quelques mois plus tôt, il l’aurait surement frappé, mais maintenant, il ne ressentait plus de colère. Il ne ressentait plus rien pour cet homme avec qui il était sorti presque deux ans. Il s’arrêta à quelques pas de l’anglais.

 

 Celui-ci se redressa. Il avait maigri. Son regard avait même perdu sa froideur, mais il était toujours aussi trouble. Il observa le japonais, mais il baissa la tête. Il se trouvait vraiment pathétique. Il avait voulu détruire Gaku Inamura et au lieu de cela, c’est lui qui avait été brisé. Même si c’était difficile, il devait parler. Il l’avait promis à sa fille.

 

- Qu’est ce que tu fiches, ici ? Demanda, d’un ton mordant, Gaku. Es-tu revenu foutre ta merde, Terrence ?

 

 L’homme grimaça. Il l’avait bien mérité. Après tout, il avait tout fait pour se faire détester, n’est-ce pas ? Tout cela parce qu’il avait horreur de passer en deuxième position, parce qu’il détestait être celui qui soit largué.

 

- Je ne te demande pas de me pardonner Gaku. Mais, je suis juste venu pour m’excuser. Je ne t’ennuierai pas et je ne ferais rien contre Shuei non plus. J’ai eu ce que je méritais.

 

- Pourquoi es-tu venu t’excuser ? Tu aurais pu te faire juste oublier, c’est tout.

 

- J’ai… euh… promis à Kimi de le faire. J’ai perdu sa garde. Elle est en France auprès de la famille de sa mère. Il ne m’empêche pas de l’appeler, mais ils m’ont bien spécifié que je ne pourrais pas la revoir tant que je ne me suis pas fait soigner.

 

 Terrence porta une main à son visage et émit un petit rire.

 

- Kimi ne sait pas ce que je t’ai fait. Mais, elle ne m’a pas pardonné de t’avoir fait du mal. De la perdre m’a fait réfléchir. J’aime ma fille, Gaku. Elle est ma raison de vivre. Je n’ai pas d’excuse pour le mal que j’ai fait autour de moi. J’ai brisé des vies par pur égoïsme. Haha ! Qu’est-ce que je raconte ? Tu dois te foutre pas mal de mes états d’âme.

 

 Gaku écoutait silencieusement l’homme qu’il avait aimé à une époque. Terrence se redressa un peu plus. Il enfonça ses mains dans les poches. Il se mit à regarder un caillou à ses pieds avec insistance. Il se sentait mal à l’aise devant Gaku silencieux. Il inspira un bon coup et reprit prenant son courage à deux mains.

 

- Shuei avait raison. Un jour, il m’a dit qu’il te récupèrerait et que je n’aurais plus que mes larmes pour pleurer. Il a eu exactement raison. Tu as beaucoup de chance, Gaku Inamura. Ce garçon mérite bien ton amour. Il t’a attendu pendant longtemps sans broncher. Il y a très peu de personnes capables d’un tel exploit. Je n’en aurais jamais eu le courage, ni la volonté.

 

- C’est vrai, j’ai beaucoup de chance d’avoir Shuei près de moi. Je suis très stupide de ne pas l’avoir su de suite. Mais, je suis tout aussi responsable, Terrence. Tu m’as fait du mal certes, mais je l’ai bien cherché aussi. Va te faire soigner et retourne auprès de Kimi. Tu es son père et elle t’adore. Et puis, peut-être qu’un jour, tu rencontreras quelqu’un qui aura de la valeur à tes yeux.

 

 Terrence hocha la tête. Il n’y avait plus rien à dire. L’anglais jeta un dernier coup d’œil à Gaku avant de s’éloigner. Quand il fut à un tournant, il se retourna. Il eut un sourire triste. À cause de sa folie, il avait perdu une personne de valeur à ses yeux, mais il était trop tard maintenant. Il s’en était rendu compte depuis peu. Il soupira et rejoignit sa voiture de location. Il allait rentrer au pays et irait directement à la clinique.