Chapitre 34

 

 Shuei ne pouvait pas dire qu’il s’était ennuyé pendant les deux jours durant son séjour à l’hôpital. Luce Oda restait toute la journée en sa compagnie. À l’origine, il aurait dû être éjecté après l’heure de fin de visite, mais pour une raison assez floue, le garçon eut la permission de rester.

 

 Shuei avait vite remarqué que Luce obtenait toujours ce qu’il voulait sans grande difficulté. Bon certes, c’était un jeune homme plutôt riche, mais contrairement aux mauvaises langues, il n’utilisait pas l’argent pour obtenir son désir. Il se servait juste de son sourire. Il était devenu en moins de temps pour le dire le chouchou des infirmières, sans parler des médecins.

 

 C’était un contraste entre l’adorable Luce et le tyrannique Erwan. Si Luce attirait le monde vers lui, son compagnon faisait l’inverse. Il les faisait fuir en grande enjambée. Il n’avait pas besoin de parler d’ailleurs. Il suffisait de croiser les magnifiques saphirs pour prendre la poudre d’escampette. Un regard changeant direct dès qu’il se posait sur Luce.

 

 Shuei ne s’était pas gêné à se moquer ouvertement de sa mère et de son père. Ces parents étaient toujours mal à l’aise en présence du Miori. Pourtant, son père étant directeur d’une banque, devrait être habitué de rencontrer des gens de la même espèce que ce jeune homme. Sans parler de Megumi, elle n’arrêtait pas de rougir en présence de Luce, rendant Seito jaloux. C’était une belle nouveauté. Seito n’avait jamais montré une seule fois un sentiment jaloux. Shuei en fut un peu rassuré pour sa meilleure amie.

 

 Gaku passait le soir après son travail, rapidement. Il restait une demi-heure avant d’être obligé de quitter les lieux. Luce avait toujours la gentillesse de les laisser seuls à ce moment-là. Ce soir-là était le dernier à l’hôpital. Shuei attendait avec Luce l’arrivée de Gaku. Celui-ci avait décidé de le ramener chez lui en moto. Shuei n’avait bien évidemment pas refusé.

 

 La police en compagnie de Nathaniel Facter était à la recherche de Shion Morita. Shuei s’en inquiétait beaucoup, car il avait un peu peur pour son cousin. Il ne l’aimait pas, mais il ne voulait pas non plus qu’il lui arrive malheur. Le médecin leur avait indiqué aussi que le sang de Kahori avait bien des traces de la drogue rouge. Araki l’avait appelé aussi. Il lui avait passé un savon en le traitant de baka presque à chaque fin de phrase. Shuei l’avait écouté le sourire aux lèvres. Il adorait son cousin et s’il graillait de cette façon c’est qu’il allait parfaitement bien. Ikkeï prenait bien soin de lui.

 

 Shuei sortit de la salle de bain de sa chambre. Il rejoignit ensuite son lit où il s’y installa en attendant. Il jeta un coup d’œil vers sa gauche et retrouva Luce écrivant dans un nouveau cahier bleu, dans le fauteuil près de la fenêtre. Shuei se pencha vers la table de chevet et ouvrit le tiroir. Il sortit deux cahiers bleus. Il les lissa d’un doigt et sourit. Luce avait fini la première partie d’une histoire et lui avait refourgué les cahiers pour le lire.

 

 Luce avait un peu rougi en le lui donnant. Il l’avait informé qu’habituellement Erwan était le seul à lire avant devenir un livre. Mais, il acceptait de faire une exception. Intrigué, Shuei avait lu les premières pages. Il reconnut la manière d’écrire de l’écrivain Saphir Yellow. Il en était resté un peu sur le cul en apprenant que l’écrivain préféré de sa mère était ce garçon qui prenait un grand plaisir à le nommer Shu chan.

 

 Cette histoire était très différente de toute celle qu’il avait déjà écrite. Elle ressemblait beaucoup plus à une autobiographie, mais pas de celle de l’auteur. Luce lui avait alors avoué avoir voulu raconter l’histoire de ses pères. Son père Renko n’avait pas posé trop de problème. Il lui avait raconté sa jeunesse et ses rencontres avec Carlin. Mais, son autre père Carlin, lui avait donné plus de fil à retordre. Pas qu’il ne voulait pas raconter, mais il voulait comme à son habitude, en faire voir de toutes les couleurs à son fils adoré au dépriment bien évidemment d’Erwan. Pour avoir enfin la paix, Luce avait consenti de poser pour son père autant de fois qu’il le désirait s’il lui parlait en même temps. Carlin en fut comblé. Il adorait peindre son fils et il ne s’était pas privé. Il avait même consenti à sortir ses vieux carnets à dessin afin que certains d’entre eux apparaissent dans le livre.

 

- Luce, tu fais un peu peur quand tu te plonges dans l’écriture, finit par s’exclamer Shuei, au bout d’un moment.

 

 Le jeune français sursauta et il redressa la tête avec un sourire gêné. Il referma son nouveau cahier bleu. Shuei montra les deux cahiers dans ses bras.

 

- Merci pour la lecture. J’ai adoré. Ton père Carlin est un vrai spécimen. J’aimerais bien le rencontrer un de ces jours.

 

 Luce se leva et rejoignit Shuei sur le lit. il reprit ses deux cahiers avec douceur. Il sourit.

 

- Tu le rencontreras, sois-en sûr. Même si nous devons te payer le voyage que tu le veuilles ou non, tu viendras en France en compagnie de Gaku. Tout le monde a hâte de faire vos connaissances. Sawa parle souvent de vous, alors il ne va pas vous lâcher. Et puis, j’ai cru comprendre que tu adorais les animaux. Tu vas être servi chez nous, enfin j’espère que tu aimes les chats.

 

 Shuei émit un rire.

 

- Oui, je les aime aussi. En as-tu beaucoup ?

 

- Mmh ! J’en ai une bonne dizaine maintenant.

 

- Hein ? Une dizaine ?

 

- Oui, la vipère, la petite chatte de Sawako, a eu des bébés avant d’être stérilisée et leur Duchesse a fait pareil. Deux vraies friponnes, ces filles ! Ils ont réussi à en caser quelques-uns, mais pas tous. Il ne pouvait pas les garder tous dans leur maison trop petite, alors je les ai récupérés. Ma maison est immense, alors ils ont de la place pour jouer.

 

- Tes pères n’ont rien dit ?

 

- Pourquoi auraient-ils dit quelque chose ? Mon père Carlin se trimbale sur les épaules un gros matou angora couleur pêche. Il est magnifique. Ce chat est trop pataud. Mon père peut lui faire n’importe quoi. C’est trop drôle. Vas-tu faire des études en rapport avec les animaux, Shuei ?

 

 Le garçon baissa la tête. Il frotta son pantalon kaki, le regard un peu absent. Il avoua :

 

- Oui, l’année prochaine, je rentre à l’université de médecine vétérinaire à Obihiro, sur l’île d’Hokkaido.

 

- C’est cool. Tu vas réaliser ton rêve.

 

 Shuei hocha la tête, sans grand enthousiasme. Luce fronça les sourcils.

 

- Tu devrais être plus content, non ?

 

- Je le suis, mais j’ai un peu peur en même temps.

 

- Ah ! En quoi ?

 

- Obihiro est loin d’ici, avoua Shuei, légèrement rougissant. Il se sentait un peu mal à l’aise de parler de ses problèmes.

 

 Luce comprit très bien en quoi Shuei avait peur.

 

- Pourquoi n’en parles-tu pas avec lui ? Il t’adore Shuei. Tu peux me croire. Je côtoie divers couples. Ils ont chacun leurs personnalités. Certains sont plus démonstratifs, d’autres beaucoup moins. Certains sont plus doux, d’autres aiment se faire frapper. Gaku semble être du genre à ne pas savoir comment exprimer certains mots. Peut-être est-ce dû à sa vie avant d’être avec toi ?

 

- Oui, peut-être, mais… .

 

- J’aime Erwan depuis tout petit. Mais à cause de notre différence d’âge, même si elle n’est pas aussi grande que la tienne avec Gaku, m’ont causé quelques soucis quand même. Quand il fut l’âge où il pouvait avoir des relations avec d’autres, j’avais toujours peur qu’une fille finisse par réussir à me le voler. Alors quand finalement, il a voulu se rapprocher vers moi, j’ai joué à l’innocent.

 

 Shuei se tourna vers Luce. Celui-ci se mordait la lèvre inférieure. Il émit un rire avant de reprendre.

 

- J’avais un peu peur qu’il découvre toute l’inquiétude que j’avais dans mon cœur. Je suis stupide, non ?

 

 Shuei hocha la tête négativement. Il ne le pensait pas. Il aurait peut-être agi pareil.

 

- Quand Gaku est revenu, j’étais très heureux. Je me souvenais toutes les fois où je lui courais après enfant. Mais quand il m’a repoussé préférant Terrence, j’ai eu mal, vraiment mal. J’ai eu l’impression de le perdre à nouveau. J’ai fait comme toi, finalement. J’ai joué pendant deux ans la comédie. J’aurais aimé l’éviter, mais comment le faire en ayant comme meilleure amie sa propre sœur.

 

- Mais maintenant, tu es avec lui, non ?

 

 Shuei affirma. Il se passa une main dans les cheveux gris.

 

- Oui, mais c’est moi qui ait fait les premiers pas. Les aurait-il faits si je n’avais pas agi à un moment donné ? Je n’en sais rien. Je le côtoie assez maintenant pour savoir qu’il a souvent tendance à se laisser porter par les événements. Il n’agit pas de lui-même. Il faut toujours l’aider à faire ces choix. Je ne veux plus.

 

- Que veux-tu dire ?

 

 Shuei se redressa et s’étira de tout son long. Il se retourna dans un geste gracieux vers son nouvel ami. Il pencha la tête.

 

- C’est simple. S’il désire vraiment rester avec moi quand je serais à Obihiro, ce sera à lui de trouver la solution. Je ne vais absolument pas l’aider. S’il a besoin d’aide, il devra faire les démarches lui-même. Il apprendra ainsi à être plus sûr de lui, non ?

 

 Luce réfléchit un moment, puis il sourit à son tour. Il comprenait assez bien où voulait en venir le garçon. Il hocha la tête.

 

- Nous verrons si tu tiendras tes paroles, Shu chan.

 

- Aaaaah ! Non, pas encore ce surnom horrible !

 

 Luce éclata de rire. Il était content de s’être fait un nouvel ami. Près de la porte, une ombre s’éloigna légèrement pour se coller contre le mur. Le regard perdu, les mains dans les poches, Gaku soupira. Son cœur se serrait. Il n’avait pas songé à quel point Shuei pouvait se poser des questions et s’inquiéter à son sujet. Il ne voulait pas être un poids pour le garçon. Que devait-il faire ?

 

Depuis l’accident, il savait à quel point Shuei était important dans sa vie. Il ne voulait pas le perdre. Il en était sûr, mais comment devait-il faire ? Il devait changer. Mais comment procédé ? Il ne le savait pas. Il devrait en discuter avec quelqu’un, mais qui ? Non, il devait trouver de lui-même. Il devait réussir pour Shuei, pour sa patience et son amour inconditionnel. Il ne savait absolument pas comment il allait s’y prendre, mais il y arriverait. Gaku inspira un bon coup, puis il se décida à se montrer. Il devait faire en sorte que les deux garçons présents ne se rendent pas compte qu’il les avait entendus.

 

Les entendant rire, il en profita pour faire son entrée dans la chambre. Le français était retourné s’asseoir sur le siège près de la fenêtre. Shuei se trouvait debout près de son lit fermant son sac. En entendant la porte, il se retourna et adressa un sourire joyeux en apercevant Gaku.

 

- Ga-san ! Tu es en retard, reprocha le garçon.

 

- Désolé, j’ai eu le droit à tous les feux rouges pour venir.

 

- Oui, oui, bonne excuse. Dis plutôt que tu t’es encore laissé avoir par Aymeric.

 

 Gaku se rapprocha du garçon qui le regardait droit les yeux, amusés. Son cœur battait beaucoup trop la chamade ces derniers temps dès qu’il se trouvait très proche de Shuei. Parfois, il avait même l’impression qu’il allait finir par se décrocher. Ne pouvant résister très longtemps, il déposa un tendre baiser sur les lèvres charnues du garçon. Les yeux vairons brillaient de mille feux. Le jeune homme s’éloigna et croisa le regard mordoré du français, très amusé. Gaku faillit rougir.

 

- Luce va venir dormir à l’appartement, annonça Shuei, d’un seul coup.

 

- Hein ? Pourquoi ? Demanda Gaku, perturbé par cette nouvelle.

 

 Attitude ne passant pas inaperçue. Shuei eut un sourire. Il reprit :

 

- Erwan sera absent pendant quelques jours. Ce serait cruel de laisser Luce tout seul à l’hôtel. Non ?

 

- Oui, mais ton père ne va rien dire ?

 

- Il est d’accord.

 

- Ah !

 

 Shuei éclata de rire, suivi de Luce. Shuei déposa ses paumes sur les joues de Gaku et l’approcha dangereusement vers lui.

 

- Il va dormir dans la chambre d’ami, baka.

 

 Shuei embrassa à nouveau les lèvres de Gaku. Celui-ci avait les joues légèrement rouges de honte. Pourquoi avait-il tout de suite pensé à mal ? Était-il si idiot que ça, ma parole ? Et voilà, il recommençait. Il se traita de tous les noms. N’avait-il pas dit qu’il changerait ? Pourquoi se traitait-il à nouveau ? Et puis, c’était quoi cette gêne ? Pourquoi n’appréciait-il pas voir ce garçon dormir chez Shuei ? Ce pincement faisait mal en plus et lui faisait imaginer le pire. Mais, il était irrécupérable !

 

- Tu es jaloux, Ga-san ?

 

 Jaloux ? Pourquoi le serait-il ? Il ne l’était pas. Il avait confiance en Shuei. Le garçon n’arrêtait pas de lui dire qu’il l’aimait, alors il n’y avait rien à craindre. Hein, n’est-ce pas ? Gaku eut un arrêt. Serait-il jaloux de l’amitié entre les deux garçons ? Il n’avait jamais été jaloux. Alors pourquoi maintenant ? Il ne comprenait pas. C’était énervant.

 

 Luce se releva et s’approcha du couple. Il fit exprès de faire un geste vers Shuei. La réaction se fit aussitôt. Gaku tira le garçon vers lui pour l’éloigner du français. Il ne s’en rendit même pas compte de son geste. Luce adressa un clin d’œil à Shuei, tout content.