Chapitre 33

 

 « Comme souvent, il se rendit sur le pont après la sortie des cours. Il voulait y arriver avant sa mère. Il était sûr à cent pour cent que sa mère déciderait de le rejoindre si elle apprenait qu’il se trouvait sur ce fameux pont. C’était assez étrange, mais il s’entendait beaucoup mieux avec elle depuis le divorce.

 

 Pareil pour son père, il recommençait à parler avec Kahori comme si de rien n’était. Les parents pouvaient vraiment être très bizarres parfois. Enfin, il n’allait pas s’en plaindre. La vie était beaucoup plus simple de cette façon. À la vue du pont, il se demandait s’il verrait Gaku aujourd’hui. Il ne l’avait pas vu depuis le week-end.

 

 Il s’appuya sur la rembarre en soupirant. Il devenait vraiment pathétique, mais il s’ennuyait sans Gaku. Comment ferait-il l’année prochaine ? Ils n’en avaient pas reparlé depuis la dernière fois. Nouveau soupir ! Un bruit de pas lui fit baisser le regard vers le ruisseau. Il fronça les sourcils. Que faisait-il là, celui-là ?

 

 Shuei se redressa et contourna le pont afin de descendre pour rejoindre le ruisseau. L’inconnu, agenouillé devant l’eau, se leva à son tour et se tourna vers le nouvel arrivant. Il pinça les lèvres.

 

- Que fiches-tu ici ?

 

- Je pourrais te poser la même question, Shion.

 

- Ça ne te regarde pas. Dégage d’ici ! Ta présence nuit à la tranquillité du lieu.

 

- Pourquoi devrais-je t’obéir ? C’est un lieu public et de plus, j’aime e recueillir ici.

 

 Shion, le visage colérique, s’approcha de son jeune cousin. Il le poussa légèrement.

 

- Dégage ! Tu salis la mémoire d’Ayato à venir ici. Après tout, c’est la faute de tes parents s’il n’est plus avec nous. Je vous hais.

 

 Shuei regarda son cousin droit dans les yeux. Il pouvait lire la tristesse et la colère dans le regard de Shion. Après toutes ses années, il n’arrivait pas à faire le deuil de son meilleur ami. Pour lui, il n’y avait pas d’autres coupables. C’était la faute de son oncle et de sa tante. Et dire qu’ils l’avaient vite remplacé par cet être nuisible.

 

- Pense ce que tu veux, Shion. Tes accusations ne feront pas revenir Ayato. Il voudrait peut-être que tu refasses ta vie normalement, maintenant. Arrête de te torturer ainsi !

 

 Sans prévenir, Shion envoya son poing dans la figure de Shuei qui s’écroula sous le coup. Le garçon se redressa légèrement et frotta sa lèvre avec sa manche. Il leva les yeux vers Shion le dominant. La lèvre remontait en un sourire de folie, Shion s’écria :

 

- Comment dois-je faire, monsieur je sais tout ? Je disais toujours à Ayato que je serais là pour le protéger. Il riait et disait qu’il était fier de m’avoir comme garde du corps. Mais, ce jour là, parce que j’ai refusé de l’écouter, il est parti seul. Pourquoi ? Pourquoi a-t-il sauté ? Dis-le-moi, Shuei ? Pourquoi ? Il n’y avait aucune raison qu’il le fasse. Il me parlait des disputes de ses parents, mais si je réfléchis à m’en donner un mal de crâne, il n’en était pas perturbé au point d’y perdre la vie.

 

- Je ne sais pas, Shion. J’aimerais bien le savoir pourtant.

 

 Shion tourna le dos à son cousin. Shuei en profita pour se relever. Il ne savait pas comment l’aider. Il ne l’avait jamais aimé, mais peut-être était-ce que Shion avait tout fait pour se faire détester. Les épaules basses, Shion repris :

 

- Depuis tout petit, quand je fréquentais Ayato, Gaku et compagnie, Otou-san me rabattait les oreilles sur le droit chemin. Il n’aimait pas me voir en compagnie d’eux. Il ne voulait pas qu’Araki nous accompagne non plus. Aaaah ! J’en ai assez. J’en ai assez de cette famille. Tu sais pourquoi j’ai été cruel avec Araki ? Parce que je trouvais injuste que lui ait le droit de vivre sa vie comme il le voulait alors que je n’avais pas le droit d’être ce que je suis.

 

- Arrête de te plaindre, Shion. Si tu voulais vivre ta vie comme tu le voulais, il suffisait de partir.

 

 Shion se retourna violemment. Shuei eut juste le temps de s’éloigner afin d’éviter le prochain coup.

 

- Que s’es-tu de ma vie, Shuei ? Araki est pareil. Vous ne pensez qu’à vous. Otou-san me harcelait tellement. Il a commencé depuis la mort d’Ayato. Tu dois faire comme ça, tu dois faire comme ceci. Je t’interdis de changer de chemin si tu ne veux pas te perdre.

 

- Tu t’es finalement perdu.

 

 Shion pencha la tête. Il leva les yeux vers son jeune cousin et eut un drôle de sourire.

 

- Oui, j’en ai eu assez d’être endoctriné. J’ai voulu changer. Mais, je suis faible. Et puis, un jour j’ai trouvé cette drogue. Pourquoi était-elle là ? Je n’en sais rien. Je me suis dit que je pourrais venger Ayato. J’en ai donné à ta mère. Elle est devenue une vraie salope ensuite.

 

 Shuei s’en réfléchir, se jeta sur Shion. Les deux hommes se retrouvèrent sur le sol à se battre. Shion, étant plus fort que son cousin, eut vite raison de lui. Il était essoufflé. Il se releva en grimaçant. Il essuya son nez saignant.

 

- Tu peux me haïr, Shuei. Mais, la relation que j’ai eue avec elle m’a permis de me remettre les idées en place. Ma haine s’est calmée petit à petit. Même en apprenant qu’elle voyait quelqu’un d’autre. J’ai été en colère, mais quelque chose m’a fait réfléchir. J’ai trouvé maintenant. Il me manque encore quelques éléments, mais je suis sûr d’arriver vers le véritable coupable.

 

 Shuei porta une main à sa tête. Que racontait-il encore ? Il avait un peu de mal à saisir ce que son cousin racontait. Il se releva sur les genoux.

 

- Qu’est-ce que tu dis, Shion ? Je ne comprends rien. De quoi parles-tu ?

 

 Shion se détourna et commençait à remonter la pente pour rejoindre la route. Il se tourna une dernière fois vers son cousin, toujours agenouillé.

 

- Je dis que j’ai presque trouvé le vrai coupable. Je suis à deux doigts de savoir pourquoi Ayato s’est suicidé. Et ça, c’est grâce à ta mère, finalement. Mais ce n’est pas tout. Je vais vite trouver le salopard qui a commis cet acte.

 

- Hein ?

 

 Shuei observa la silhouette de Shion s’éloigner. Il secoua la tête. Qu'est-ce que c’était que cette histoire ? Shuei porta à nouveau sa main à son visage et grimaça. Il avait mal. Il soupira. Il n’arrivait plus à réfléchir. Il se mordit la lèvre en gémissant. Sa mère allait le rendre fou à cause des blessures, sans parler de Gaku s’il les voyait. Il en était là dans ses pensées quand il reçut un coup dans le dos. Il s’écroula sans connaissance. »

 

 Shuei se redressa violemment de son lit d’hôpital, en sueur. Il porta une main à sa figure, légèrement tremblante. Un mouvement sur sa droite lui fit tourner la tête dans la direction. Il cligna des yeux plusieurs fois. Qui était cet homme ? Il ne l’avait jamais vu. Il devait avoir le même âge à peu près. Il avait les cheveux noirs et la peau assez blanche. Sans grande inspection, il pourrait passer pour un japonais, mais dès qu’il leva les yeux vers le malade, deux grands yeux mordorés firent leurs apparitions.

 

 Il affichait un sourire, illuminant également ses prunelles. Il était installé sur la chaise près du lit, les jambes croisées avec un carnet bleu posé dessus. Il accrocha son stylo au cahier, puis il prit la parole.

 

- Konnichi wa ! Vous avez dormi deux jours d’affilés. Comment vous sentez-vous maintenant ?

 

 Shuei se gratta la tête, très surprise. Puis, il répondit :

 

- Bien, je crois. Mais, je voudrais bien de l’eau, s’il vous plait.

 

 Le garçon se leva et lui versa un verre d’eau. Il le lui donna. Shuei but doucement tout en observant l’inconnu.

 

- Vos parents sont rentrés chez eux sur l’ordre du Docteur. Quant à votre ami, il est parti travailler bien qu’il aurait bien aimé rester avec vous. Ah ! Je suis bête. Je me nomme Luce Oda. Nous avons un ami en commun. Il te souhaite un bon rétablissement.

 

- Un ami en commun ? Murmura Shuei, fronçant les sourcils ayant du mal à réfléchir correctement.

 

- Oui, certaines personnes ont tendance à le comparer à un chat.

 

- Ah ! Sawako ? 

 

 Luce hocha la tête en riant.

 

- Oui, il m’a dit : « Dis à l’autre baka qu’il se remue un peu s’il ne veut pas recevoir des coups plus violents la prochaine fois que je viens, et informe l’autre chaton de faire plus attention à lui sinon le baka risque de déprimer. »

 

 Shuei sourit.

 

- Alors, Shuei kun ? Vous souvenez-vous de ce qu’il s’est passé ?

 

- Je me souviens de ma conversation avec Shion, mais ensuite plus rien.

 

- La police est à la recherche de ton cousin. Apparemment, il vous déteste assez pour être responsable de votre état.

 

 Shuei fronça à nouveau les sourcils. Il secoua la tête.

 

- Non, ce n’est pas lui. Enfin, je veux dire, je me suis battu avec lui, certes, mais quand j’ai perdu connaissance, il n’était déjà plus là.

 

- Auriez-vous une idée du coupable ? Demanda une voix plus grave, venant de l’entrée de la chambre.

 

 Shuei se tourna dans cette direction. Il vit apparaitre un jeune homme brun et aux yeux d’un bleu magnifique. Sans s’en rendre compte, Shuei porta sa main vers son œil bleu. Il avait à peu près la même nuance que celle de cet homme.

 

- Wan, tu étais où ?

 

- Avec le médecin, mon Ange.

 

 Shuei observa les deux hommes. Il sentait rien qu’à les regarder le lien qui les unissait comme il l’avait senti aussi avec Shin et Sawako. Avait-il le même lien avec Gaku ? Il se le demandait.

 

- Vous êtes aussi un ami de Sawa ?

 

- De ce chat hystérique ? Évidemment. Shin travaille souvent pour mon compte et étant donné que son chaton est un des meilleurs amis de mon Ange, je ne peux que le connaitre.

 

- Wan, s’il t’attend l’appeler chaton hystérique, tu vas te faire lapider.

 

 Erwan sourit et répondit :

 

- J’aimerais bien voir ça. Je me demande qui gagnera à ce jeu.

 

- Euh ! J’aimerais bien savoir qui vous êtes, même si vous êtes des amis de Sawa.

 

- Sorry ! Tu connais Luce, moi je suis Erwan Miori. Il y a aussi une autre personne du nom de Nathaniel Facter.

 

 Shuei appuya son dos contre le dossier du lit. Il n’était plus fatigué, mais quelque chose l’intriguait. Il se redressa d’un coup.

 

- Tu as dit t’appeler Miori ? Pourquoi ton nom me dit vaguement quelque chose ? Où l’ai-je vu déjà ? Zut !

 

 Erwan s’approcha et rejoignit son Luce. Il se pencha et récupéra le cahier bleu.

 

- Erwan ! Rends-moi mon cahier !

 

- Non, mon Ange. Je le garde sinon tu vas replonger dans l’écriture.

 

 Il posa un doigt sur les lèvres de Luce qui allait répliquer, puis il se tourna à nouveau vers le lit où Shuei réfléchissait toujours.

 

- Tu as dû voir mon nom sur le dossier du chantier où travaille actuellement Gaku Inamura.

 

 Shuei ouvrit les yeux en grand. Erwan eut un petit rire, puis il s’exclama :

 

- N’imagine pas que Sawa est à voir en quelque chose dans ce travail, Shuei kun. La Miori Corporation et la Sanada Entreprise travaillent souvent avec Aymeric Dupontel. C’est la seule raison.

 

 Shuei retrouva le sourire.

 

- Je préfère. Il a encore du mal à ne pas se dénigrer alors si en plus, on lui avait offert un travail sur un plateau… . Enfin, je dis ça, mais c’est moi qui lui ai donné l’adresse de Dupontel.

 

 Luce posa ses coudes sur le matelas du lit. Il s’exclama en tutoyant, car il en avait assez de vouvoyer une personne de son âge.

 

- Tu te fais beaucoup de souci pour lui. Mais sache qu’il a eu vraiment peur pour toi aussi.

 

 Shuei joua avec la couverture du lit, le regard baissé.

 

- C’est vrai ? Demanda-t-il d’une voix un peu basse.

 

 Luce pencha la tête, ébahie.

 

- C’est logique qu’il s’inquiète pour toi, Shuei. Après tout, il t’aime non ?

 

 Shuei cligna des yeux de stupeur.

 

- Comment veux-tu que je le sache ? Il m’a juste dit de patienter. Alors, je ne sais pas. Comment pourrai-je le savoir s’il ne dit rien ?

 

 Shuei se laissa tomber sur le lit et tourna le dos aux deux français. Luce jeta un coup d’œil à Erwan. Le plus vieux des deux hocha la tête, puis il se détourna pour quitter la pièce. Il devait retrouver l’autre idiot avant que des cris bizarres commencent à avoir lieu dans l’hôpital. Luce, après le départ de son compagnon, grimpa sur le lit et se pencha sur le malade. Shuei sursauta sous le rire de Luce.

 

- Tu boudes, Shuei kun ?

 

- Non, pourquoi le serais-je ? Et puis, que fais-tu sur mon lit ?

 

- Allez soit sympa et laisse-moi une petite place.

 

 Luce sans attendre l’invitation, s’installa juste à côté de Shuei sur le lit. Il s’amusa à regarder le plafond blanc.

 

- Il faut que je te parle de ce que tu as subi, Shuei kun. Et il semble que ta mère en a reçu aussi.

 

- Hein ? Et puis, arrête de mettre « kun » à la fin de mon prénom.

 

- Arigatou. Mais, comment vais-je t’appeler alors ? Shuei est trop commun. Ah ! Je sais, je t’appellerais maintenant Shu chan.

 

- Surement pas ! Shuei, c’est très bien.

 

- Nada ! Shu chan un point c’est tout ! je suis sûr que Sawa sera d’accord.

 

- Je m’en fous de savoir si Sawa est d’accord ou pas, ne m’appelle pas Shu chan. Shu, si tu veux, mais ne mets pas « chan » derrière.

 

 Luce émit un petit rire. Il répliqua :

 

- Je n’en ai pas envie, Shu chan. Tu dois te faire à cette idée, Shu chan. Tu as compris Shu chan. Où tu veux que je continue Shu chan ?

 

- Je comprends pourquoi parfois un meurtre est commis, finit par lâcher Shuei en portant une main à sa tête, fataliste.

 

- Tu vois que tu peux être raisonnable, Shu chan.

 

- Aaaaaaaaaaah !