Chapitre 31

 

 Les semaines, les jours, les heures passèrent à une rapidité phénoménale de l’avis de Shuei. Il avait compté les jours et cela faisait maintenant deux mois, voir un peu plus qu’il sortait avec Gaku. C’était magique bien qu’il avait tendance à ne le voir que les week-ends. Mais depuis que Gaku reprenait des cours par correspondance, celui-ci venait chez lui deux fois en plus par semaine.

 

 Bien qu’il fût aidé par Mairu et Shuei, Gaku avait parfois besoin de l’aide d’autres personnes et Emori Morita s’était porté volontaire. Parfois, Shuei sentait une pointe de jalousie le titiller. Son père et son petit ami s’entendaient très bien, même trop bien. Gaku se moquait souvent de lui, tout comme son père d’ailleurs. Le garçon boudait souvent à ce moment-là et Gaku trouvait mille et une petites choses pour le dérider.

 

 Shuei rendait visite à sa mère au moins une fois dans la semaine. Elle semblait être redevenue une mère tout ce qu’il y a d’adorable. Kahori faisait beaucoup de progrès et ne confondait plus son fils avec Ayato. D’ailleurs, ils avaient pris l’habitude de se rendre tous les deux sur sa tombe. Ils passaient devant la boutique de Kotoro et lui achetaient plusieurs bouquets. Maintenant, la tombe était toujours recouverte de fleurs de toutes sortes.

 

 Pour soulager Tooru, Kahori avait pris également la charge de Blinto et Blinta pour la plus grande joie de Shuei. Kahori s’était prise d’affection pour les deux chiens et le lui rendait bien. La mère de Shuei avait même fait l’effort d’inviter le petit ami de son fils. Elle connaissait Gaku enfant. Son fils lui rebattait déjà les oreilles avec le jeune homme depuis l’enfance. Elle avait eu un peu de mal à accepter l’homosexualité de son fils, mais en les regardant pendant cette journée, elle changea tout au tour. Son fils riait à nouveau et elle pouvait facilement deviner les sentiments qu’il éprouvait pour Gaku.

 

 Mais quelques choses perturbaient Kahori. Un trop plein de bonheur amenait souvent le malheur ensuite. Elle avait peur. Elle n’entendait plus parler de Shion depuis un moment. Elle s’était renseignée auprès de Fûto. Elle ne lui avait plus parlé depuis très longtemps maintenant. C’était étrange comme les deux frères pouvaient très différent. Fûto et Emori n’avaient que deux ans d’écarts et pourtant en les côtoyant, elle s’était toujours demandé s’ils faisaient vraiment partie de la même famille. L’un était froid et calculateur, l’autre sont opposé, plus joyeux, plus ouvert, le rire toujours aux lèvres enfin l’était-il jusqu’au décès de son fils.

 

 Fûto l’informa d’un ton sans chaleur qu’il n’avait plus de fils. Il reniait l’existence de ces deux déchets. Seule sa fille lui donnait satisfaction. Kahori en raccrochant eut un haut-le-cœur. Comment un être aussi méprisable avait-il réussi à faire battre son cœur un moment donné ? Araki n’avait jamais fait de mal à personne. Il était juste tombé amoureux d’un homme. Son père l’avait aussitôt méprisé et rejeté. Qu’avait fait Shion pour être rejeté lui aussi ? Déjà que son état mental était instable, avec ce nouvel élément, cela allait empirer encore plus. Peut-être devrait-elle prévenir Emori ? Shion détestait ouvertement Shuei. Il ne l’avait jamais caché.

 

 Comme depuis peu, elle se rendit au cimetière. En route, elle s’arrêta à la boutique de Kotoro. La jeune femme respirait le bonheur. Kahori l’avait toujours trouvé très mignonne, mais depuis peu, elle resplendissait comme ces fleurs. Une femme amoureuse était toujours très jolie. Kahori se demandait si elle aussi avait été pareille quand elle avait commencé à sortir avec Emori. Le décès d’Ayato les avait brisés et elle avait tout fait pour détruire son mariage. Mais, c’était mieux ainsi.

 

 Kotoro l’informa alors que Shuei était déjà passé et devait être sur le pont. En tout cas, c’était ce qu’il lui avait dit. Kahori décida alors de le rejoindre. Kotoro ferma sa boutique également pour accompagner un temps la mère de Shuei.

 

 Les deux femmes discutèrent de tout et de rien pendant le trajet. Kahori trouvait plaisant de parler avec une femme beaucoup plus jeune. Elle ne fut pas surprise de trouver Tooru Yoshida, les attendant devant son portail. Kahori voulut laisser les deux tourtereaux tranquilles, mais le jeune couple décida de l’accompagner. Tooru devait faire la morale à Shuei. Depuis que les chiens n’étaient plus chez lui, il ne le voyait plus. Il voulait lui faire comprendre qu’il pouvait passer aussi souvent qu’il le voulait et d’emmener par la même occasion son stupide petit ami.

 

- Tooru mon frère n’est pas stupide.

 

- Ma Kotoro, ton frère est né stupide, il le restera.

 

- Mais, tu as fini. Je vais me fâcher.

 

 Kahori sourit en les voyant se chamailler gentiment. Elle se rappelait sa jeunesse. Son regard se porta enfin vers le pont. Elle ne comprenait pas la fascination de Shuei pour ce maudit pont. Il lui avait enlevé son premier fils. La tristesse la submergea un temps avant de sourciller. Quelque chose clochait. Tooru lui disait souvent que Shuei s’asseyait sur la rembarre chaque fois où il venait sur le pont. Mais le garçon n’était pas présent. Où était-il ? Elle aperçut une forme sur le sol.

 

- Shuei ne doit pas être loin. C’est son sac de cours sur le sol, s’exclama Kotoro.

 

 Tooru fronça les sourcils à son tour. Il sentait un malaise le tenailler. Il se souvenait très bien sa rencontre avec le loustic. Il aimait se pencher dans le vide. Il lui avait vraiment donné la trouille ce jour-là. Intrigué, il se dépêcha de jeter un coup d’œil au dessus du vide.

 

- Mon Dieu ! Cria-t-il avant de s’élancer en passant sur le côté afin de rejoindre le ruisseau.

 

 Kahori pâlit comme la mort. Elle agrippa la rembarre, à s’en faire mal. Ce n’était pas possible. Le cauchemar n’allait pas recommencer. Elle n’allait pas perdre son deuxième fils de la même manière. Elle voulait crier, mais sa gorge était sèche. Sa vue se brouillait et elle perdit conscience.

 

 Tooru courut jusqu’au corps allongé dans l’herbe près du ruisseau. Il glissa plus d’une fois avant d’arriver à destination. Il cria à Kotoro d’appeler une ambulance. Il n’avait pas eu besoin de lui dire. La jeune femme était déjà en train de le faire en tenant dans ses bras le corps inconscient de Kahori.

 

 Tooru se laissa tomber à côté du corps. Les cheveux gris étaient tellement reconnaissables qu’il avait peur de le toucher. Il savait ce que c’était de perdre un enfant. Pour cette raison, il comprenait la tristesse enfouie chez Kahori Morita. Tooru, la peur au ventre, posa un doigt sur le cou cherchant le pouls. Quand il sentit les pulsations, il eut un énorme soulagement.

 

 Des larmes lui coulaient le long des joues. Il avait vraiment eu très peur pour le garçon. Il n’osait pas le bouger, même s’il n’apparaissait aucune blessure apparente. Que s’était-il passé ? Était-il tombé du pont ? Tooru leva les yeux vers le pont au dessus de lui. Il entendit au loin le bruit d’une sirène.

 

- Les secours arrivent, Shuei. Tiens bon, hein ? Ne nous fait pas de mauvais coups, s’il te plait, murmura-t-il en caressant les cheveux gris.

 

 Gaku se trouvait sur le chantier quand la nouvelle lui parvint. Son visage se décomposa avant de réagir. Il donna des ordres et fonça aussitôt vers l’hôpital. Il arriva comme une furie dans la salle d’attente. Apercevant son visage dévasté, Kotoro prit son frère dans ses bras. Emori Morita, présent également depuis peu, semblait avoir pris un sacré coup de vieux. Kahori avait été placé dans une chambre en compagnie d’Inoue. Kotoro avait appelé sa mère à l’aide.

 

 Gaku se laissa enfin tombé sur une chaise. Il porta une main sur son visage et finit par demander ce qui s’était passé.

 

- Nous avons retrouvé Shuei sous le pont inconscient. Depuis, il n’a pas encore repris conscience. Un médecin l’examine pour l’instant.

 

- Est-il tombé du pont ?

 

- Je ne sais pas, Gaku. Personne ne le sait pour l’instant.

 

 Gaku enfouit à nouveau sa tête entre ses mains. Il avait mal au cœur. Une main se posa sur sa tête. Il la releva vers le père de Shuei. Il essayait de sourire.

 

- Mon fils est solide. Aie confiance.

 

 Quand une toux retentit à l’entrée de la salle. Emori fronça les sourcils. Pourquoi étaient-ils ici, ceux-là ? Les deux hommes arrivants s’approchèrent de Morita. Emori se leva et observa en silence ces deux hommes dont l’insigne sur leur veston montrait qu’il faisait partie de la police.