Chapitre 28

 

 Le lendemain, Gaku se réveilla seul dans le lit. Il fut un peu déçu. Il aurait aimé avoir le garçon à ses côtés. Il devenait vraiment bizarre ces temps-ci. Il fourragea dans ses cheveux avant de se décider à se lever. Il s’assit afin de s’habiller, puis il se mit à regarder autour de lui. La chambre de Shuei ne changeait pas. Elle était toujours très lumineuse et plutôt blanche.

 

 Sur le bureau trônait un ordinateur portable dernier modèle, très fin. Il repéra une feuille avec l’emblème du lycée de sa sœur. Gaku fronça les sourcils. Il la reconnaissait. Megumi avait la même et l’avait montré à sa mère. C’était la feuille d’orientation. Intrigué, le jeune homme se leva et se dirigea vers le meuble. Il la prit et se laissa tomber sur une chaise.

 

 Shuei avait fait son choix. Il pouvait le lire clairement. Il n’avait mis qu’une seule université, l’université d’agriculture et de médecine vétérinaire d’Obihiro sur l’île d’Hokkaido. Il reposait la feuille quand il eut une exclamation juste derrière lui. Il se retourna. Il retrouva Shuei, magnifique dans un pantalon ample kaki, descendu aux hanches avec un sweat de même couleur, mais plus claire. Il ne l’avait pas entendu pénétrer dans la pièce. En le regardant mieux, Gaku s’aperçut que le garçon se tordait les doigts.

 

- Shuei ?

 

 Le garçon sursauta et se rapprocha, intimidé d’un coup. Gaku tendit un bras et l’attrapa. Il l’emmena entre ses jambes. Il posa ses longues mains sur les hanches et leva la tête vers le garçon. Il adressa un sourire rassurant.

 

- Je ne voulais pas que tu saches pour l’université de cette manière, Ga-san.

 

- Pourquoi ? Je savais que tu continuerais tes études, Shuei.

 

- Je sais, mais j’ai rempli cette feuille, il y a très longtemps, quand tu fréquentais encore Terrence. Maintenant, j’ai peur.

 

 Gaku leva une main et caressa la joue de Shuei. Celui-ci déposa la sienne sur celle de Gaku et la mena à sa bouche. Il y déposa un baiser sur la paume. Le jeune homme sentit son cœur battre la chamade comme la veille. Shuei allait réellement le rendre fou. Il savait de quoi le garçon avait peur. Hokkaido n’était pas la porte d’à côté.

 

- Écoute-moi attentivement, Shuei. Si tu désires faire des études dans cette université, alors fais-le. Fais ton possible pour y entrer. Je n’ai rien à redire à ce sujet. C’est ton avenir qui est en jeu, pas le mien. D’accord ?

 

- Je suis d’accord, Ga-san, mais… .

 

 Gaku posa un doigt sur cette bouche exquise pour la faire taire. Il secoua la tête.

 

- Shuei, je ne vais pas t’abandonner sous prétexte que tu vas dans une autre ville. Il est facile de voyager maintenant. Et puis, nous avons encore un peu de temps devant nous, n’est-ce pas ? Alors, nous verrons comment nous arranger le moment venu.

 

- Je t’aime Ga-san, murmura simplement le garçon.

 

 Gaku entoura de ses mains le visage de Shuei et le tira vers lui afin de sceller cette bouche avec la sienne. Quand ils se détachèrent l’un à l’autre essoufflé, Gaku posa sa tête contre le torse du garçon en l’entourant de ses bras. Il se sentait vraiment bizarre à l’instant. Il finit par avouer.

 

- Tu sais, Shuei. Avec mon travail, nous risquons de ne pas nous voir aussi souvent. Aymeric peut très bien m’envoyer dans une autre ville comme Kyoto. Le supporteras-tu ?

 

 Shuei ouvrit en grand les yeux. Il n’y avait pas du tout songé. Qu’est-ce qu’il pouvait être idiot parfois ! Il s’était inquiété pour l’université, mais le problème se trouvait déjà présent. Il ferma les yeux et il se mit à rire.

 

- Je n’y avais pas pensé, Ga-san. Mais, je le supporterais parce que je sais que je t’aime alors cela me suffit.

 

- Tu devrais être plus capricieux, plus exigeant, Shuei. Sinon, je vais abuser de ta gentillesse.

 

 Shuei enfonça ses doigts dans les cheveux décolorés. Ils étaient doux. Il se mordit les lèvres, puis s’exclama :

 

- Tu veux que je sois plus capricieux ? Donc si je t’avoue que je désire de passer avant toute chose. Que je veux passer en priorité dans ta vie ? Que je désire être aimé que par toi et rien que toi tout le long de ma vie ? Tu me répondras quoi ?

 

- Que cela me conviendrait parfaitement.

 

 Shuei eut très chaud au niveau de ses joues. Il était autrement troublé. Il murmura à nouveau :

 

- Cela voudra-t-il dire que tu pourrais tomber éperdument amoureux de moi aussi ?

 

 Gaku sourit et leva les yeux vers le garçon qui attendait la réponse avec impatience. Shuei avait presque les larmes au coin des yeux. De son pouce, Gaku récupéra une larme coincée entre les cils longs et la porta à ses lèvres. Shuei gémit doucement. Son corps tremblait.

 

- Ce serait fort possible, répondit finalement Gaku.

 

 Shuei se jeta sur le jeune homme et l’embrassa à perdre haleine. La réaction n’avait pas pris Gaku au dépourvu. Il s’était douté que le garçon n’attendait que cette phrase pour être rassuré. Ce n’était pas les mots d’amour espéré, mais un signe qu’il pouvait arriver à n’importe quel moment et c’était tout ce qui comptait pour lui à l’instant.

 

 Shuei fit un autre caprice. Il ordonna à Gaku de rester avec lui tout le week-end. Gaku ne put refuser, mais il l’informa tout de même avoir rendez-vous avec Dupontel. Shuei aurait bien formulé de décommander, mais il n’était pas aussi égoïste. Il décida par contre de l’accompagner, même s’il devrait l’attendre dehors ou dans un café.

 

 Le bureau de Dupontel se trouvait dans le centre-ville. Il ne leur fallut pas longtemps pour s’y rendre. Shuei décida d’attendre Gaku dans le café du coin, sur la terrasse. Gaku soupira en observant le garçon s’éloigner, puis il se décida enfin à pénétrer dans l’immeuble. Le bureau se trouvait au premier étage. Il s’annonça à la secrétaire. Il n’eut pas à attendre très longtemps avant qu’elle ne revienne pour l’inviter à entrer dans l’antre du patron.

 

 Dupontel, toujours aussi enrobé et à moitié chauve, se tenait assis dans son siège, le dos tourner vers la fenêtre. Il se retourna à l’entrée de son employé préféré. Il fut rassuré de voir qu’il semblait se porter comme un charme. Quand il l’avait eu au téléphone la semaine passée, il s’était inquiété. Il ne voulait pas perdre un très bon élément. Il l’invita à s’asseoir. Il devinait bien que le jeune homme en face de lui devait se poser beaucoup de questions sur cet entretien. Il ne chercha pas à faire durer le supplice.

 

- Bien, je vois que tu te portes bien, mon garçon. Je vais pouvoir te parler de l’évaluation du chantier de Kyoto.

 

 Gaku s’agita sur son siège. Il avait dû décevoir. Il n’avait pas pu le terminer. Aymeric secoua la tête. Gaku est facile à comprendre.

 

- Qu’est-ce que je vais bien faire de toi ? Arrête d’imaginer le pire !

 

 Gaku rougit, encore plus mal à l’aise. Il venait juste de se rendre compte que son patron le tutoyait. Ca voulait dire qu’il l’appréciait un peu, n’est-ce pas ? Il grimaça. Voilà qu’il recommençait à se rabaisser.

 

- Pfft ! Tu es irrécupérable, lança Aymeric, en riant. Bon, je vais te rassurer. Tu es excellent. Tu sais très bien gérer tes hommes et tu gères à la perfection les conflits. Les employés à Kyoto n’ont pas tari d’éloges à ton sujet. Ils ont été vraiment déçus de ne pas t’avoir pour finir. Ils ne sont pas gênés pour le faire savoir. Ils seront même d’accord pour retravailler à tes côtés.

 

 Gaku releva la tête de surprise. Il avait bien entendu. Aymeric ne put s’empêcher de rire encore plus. Ce garçon était vraiment trop drôle. Il ouvrit un tiroir et jeta une enveloppe devant Gaku. Le jeune homme, intrigué, la prit, mais il hésita à l’ouvrir. Aymeric secoua la tête, exaspérée.

 

- Ce sont des documents sur des cours par correspondance. C’est ma femme qui a fait les recherches.

 

- Vous avez parlé de moi à votre femme ?

 

- Bah oui ! Je ne lui cache rien. Je lui ai parlé d’un garçon doué qui se dénigre trop souvent. Je suppose que c’est le fait que tu n’es pas fini le lycée. Elle a trouvé une école sur Tokyo qui fait des cours par correspondance pour une remise à niveau ou une reconversion. A toi de voir maintenant, si tu accepterais le défi.

 

 La main de Gaku se mit à trembler. Pouvait-il vraiment reprendre des études à son âge ? Il se mordit les lèvres. C’était très tentant, mais serait-il capable de tout gérer, les études, le travail et Shuei ? Que devait-il choisir ? Comme s’il avait lu dans ses pensées, Aymeric répliqua :

 

- Prends ton temps pour réfléchir, mais sache tout de même que si tu reprends les cours, même s’ils sont par correspondance, je ferai en sorte que tu travailles à mi-temps. Il est hors de question de t’épuiser à la tâche. Autant faire les choses correctement, n’est-ce pas ?

 

 Gaku trouva aussitôt le sourire. S’il reprenait les cours, il ne se sentirait plus si misérable face à Shuei. Le garçon se fâcherait s’il le savait, mais il ne pouvait s’empêcher de penser de lui de cette façon. Aymeric se leva et s’exclama :

 

- Bon, maintenant que tout cela est réglé, tu viens avec moi à la maison. Ma femme t’invite alors tu ne peux pas refuser.

 

- Hein ? Mais… .

 

- Il n’y a pas de mais qui tiennes. Obéis, c’est tout ! Allez, amène-toi !

 

- Attendez Aymeric ! Je ne peux pas !

 

 L’homme, arrivé près de la porte, se retourna et posa ses mains sur ses hanches enrobées.

 

- Pourquoi je te pris ? Ma femme ne va pas te manger, ni t’empoisonner.

 

- Ce n’est pas à cause de cela, Aymeric. Je ne suis pas venu tout seul, avoua Gaku, légèrement rougissant.

 

 Dupontel fronça les sourcils, puis il haussa les épaules. Il répliqua comme si c’était sans importance :

 

- Eh ben, cette personne n’a qu’à venir également. Fin de la discussion !

 

 Gaku regarda la porte qui venait de se fermer. C’était la journée des caprices ? Il eut un petit sourire, puis il rejoignit son patron, tout en serrant contre lui l’enveloppe. Il ne voulait pas la perdre.

 

 Shuei attendait comme prévu au café du coin. Il fut surpris de voir Gaku sortir avec Aymeric Dupontel. Le patron jeta un coup d’œil à son employé quand il reconnut le garçon qui accompagnait le jeune homme. Il ne s’était pas attendu à rencontrer Shuei Morita. Il ne le connaissait pas personnellement, mais il l’avait déjà rencontré en présence du fils d’un vieil ami. Il connaissait le père du garçon aussi.

 

 Enfin, c’était un peu normal. Emori Morita était le directeur de la banque où reposait la fortune d’Aymeric. Il l’avait déjà côtoyé et il l’avait bien apprécié. Au premier abord, son fils semblait être une personne intéressante. Mazette, sa femme allait être aux anges avec deux beaux mâles à nourrir. D’ailleurs, il était sûr qu’elle les trouverait trop maigrichons à son goût.

 

 Gaku et Shuei suivirent la voiture de Dupontel jusqu’à sa demeure en dehors de la ville. Il habitait dans un quartier résidentiel. Sa maison, comme il disait, était simple et sans prétention, mais il l’aimait parce qu’il y avait toujours sa femme qui l’attendait. Il était évident pour les jeunes gens que l’homme aimait beaucoup sa femme. Celle-ci les accueillit avec un magnifique sourire aux lèvres. C’était une femme tout aussi enrobée que son époux, les cheveux grisonnant relevés en chignon dans un art très compliqué.

 

 Elle portait une robe simple et fleurie comme son jardin d’ailleurs. Gaku, habitué à être entouré de fleurs chez lui, l’examina avec intérêt faisant plaisir à son hôtesse. Il lui fit même un gros compliment la faisant rougir de plaisir. La femme, âgée d’une cinquantaine d’années, finit par les inviter à pénétrer dans sa demeure. L’intérieur était rustique et comme l’extérieur, la maison était remplie de plante et de fleurs de toutes couleurs.

 

 Elle leur ordonna de suite à l’appeler Amaki sans tout le tralala qui va avec. Si Gaku appréciait bien les fleurs, Shuei trouva aussi son bonheur avec trois chats persans et deux chiens, un pékinois et un bouledogue français. Tout ce petit monde s’entendait à merveille et était les bébés du couple. Le repas fut pris dehors sous la véranda.

 

 Si au début, Gaku se sentit un peu perdu. Il n’était pas habitué et tout comme avec le père de Shuei, il se sentait un peu gauche avec Aymeric. Il passa tout de même un agréable après-midi avec le couple et Shuei. Le garçon s’amusa presque tout le temps avec les animaux, particulièrement les chiens qui réclamaient plus d’attention. Gaku comprenait aisément l’envie de Shuei de travailler avec les animaux. Il pouvait en l’observant voir à quel point il les aimait et c’était réciproque.

 

 Il ferait en sorte de ne pas être un obstacle pour Shuei. Il repensa à l’enveloppe. Il examinerait plus amplement les documents. Il songea qu’il les montrerait également à Lymle. Peut-être qu’elle pourrait y trouver son petit bonheur également ? Peut-être permettrait-elle enfin à laisser Mugen entrer dans sa vie, sans qu’il soit obligé de se battre pour se faire entendre ? Cet homme devait vraiment aimer sa petite sœur pour continuer à la pourchasser malgré les nombreuses défaites.

 

 Quand le soir arriva, Amaki annonça à ses deux invités qu’elle les gardait pour souper et que s’il était trop tard pour rentrer, ils n’auraient qu’à rester dormir à la maison. Elle avait des chambres de libres. Gaku et Shuei comprirent aisément qu’ils n’avaient pas le droit au refus. Shuei appela donc son père pour lui signaler qu’il risquait de ne pas rentrer de la nuit.