Chapitre 26

 

 Inoue était heureuse depuis un certain temps. En fait, elle l’était depuis le retour de son fils ainé, mais maintenant, elle l’était beaucoup plus. Était-ce le fait de voir le sourire innocent de Shuei ? Elle l’avait vu grandir depuis qu’il était devenu le meilleur ami de sa fille, c'est-à-dire depuis la première année de maternelle. Certes, à l’époque, il ne venait pas aussi souvent à la maison. Elle le voyait avec sa mère au parc chaque jour. Parfois, elle emmenait son fils. Elle se souvenait de la gentillesse de Gaku avec les plus jeunes.

 

 Shuei, enfant, se faisait beaucoup d’ennemis à cause de ses yeux et la couleur de ses cheveux. Il en pleurait souvent et se faisait maltraiter par les plus grands. Megumi, alors, allait voir son grand frère et lui disait de faire peur aux grands. Gaku le faisait immanquablement. Elle l’avait une fois entendu dire au jeune garçon qu’il devrait être fier d’être différent des autres et dans faire une force et non une faiblesse. Inoue ne pouvait que s’en souvenir, puisque ce soir-là, Gaku disparut de leur vie pour une longue période.

 

 Elle était heureuse aussi, car depuis le retour de son fils, ses filles semblaient revivre également. Sa maison n’avait jamais été aussi vivante que depuis peu. Kotoro avait trouvé son petit bonheur avec Tooru. Elle espérait sincèrement que Lymle ouvre enfin les yeux sur les qualités de Mugen. Sa petite Lymle avait toujours pris sur elle pour aider sa famille à son détriment. Maintenant, elle devait apprendre à prendre soin d’elle. Alors, son changement physique lui donnait une certaine espérance à Inoue de voir enfin sa fille voler de ses propres ailes.

 

 Megumi et Mairu rayonnaient de joie bien qu’elle voyait bien que quelque chose tracassait la cadette. Elle se demandait à quel sujet ? Était-ce en rapport avec Shuei ? Ou avec son petit ami Seito ? Ou alors, se posait-elle des questions sur son avenir ? Megumi était plutôt du genre à tout garder pour elle. Il fallait souvent beaucoup de patience et d’ingéniosité pour la faire parler. Mais pour cela, il lui faudrait l’aide de Shuei, le seul à avoir toujours réussi à la faire remuer. Mais, le garçon était le plus souvent accaparé par Gaku, chose tout à fait normale étant donné la nouvelle relation entre eux.

 

 Elle voyait son fils d’un autre œil. C’était assez étrange et pourtant mignon de voir son fils être mal à l’aise, rougissant parfois et gauche. Il avait toujours joué les gros durs, alors le voir différemment était agréable en soi. Et puis, elle trouvait très amusant de voir une certaine jalousie dans le regard de Shuei aussi, ou de son fils. Elle ne les aurait jamais vus ainsi si ce garçon n’était pas présent.

 

 Sawako Sanada mettait beaucoup d’ambiance dans cette maison à lui seul. Il n’était pas du genre très calme et s’emporter souvent au détriment de Gaku qui recevait la plupart des coups, alors que celui qui le hérissait était son compagnon. Inoue pensa qu’elle ressentirait un grand vide quand les deux amis de son fils retourneraient chez eux. Elle s’ennuierait également des deux petits qui les accompagnaient. Sa fille Kotoro s’était pris beaucoup d’affection pour elle et c’était réciproque.

 

 Shuei se trouvait en cours depuis plus de deux heures. Il en avait déjà assez d’écouter ce professeur. Il n’avait pas vraiment la tête à écouter le cours. Heureusement, il se trouvait près de la fenêtre. Il regardait les arbres dans la cour, tout en rêvassant. Il songeait aux évènements depuis le week-end. Il savait maintenant qu’il n’avait pas rêvé. Il était bien avec Ga-san. Même s’il était resté avec Gaku depuis deux jours d'affilée, il n’arrivait pas encore à croire à la réalité. Il avait encore peur de se réveiller et de s’apercevoir que tout cela n’était qu’un rêve. Il soupira.

 

- Morita kun ? Mon cours vous intéresse-t-il ?

 

 Un frisson traversa le corps de Shuei. Il leva les yeux vers son professeur. Celui-ci l’observait, le regard exaspéré et fataliste également. Ses camarades de classe essayaient tant bien que mal à étouffer des rires. Shuei soupira à nouveau. Il s’était fait encore une fois remarquer.

 

- Bien évidemment, Masamoto-Sensei.

 

- Bien alors, tu vas me faire le plaisir de répondre à la question au tableau, n’est-ce pas ?

 

 Le garçon grimaça sous le sourire sadique de son professeur principal. Le bougre ! Il savait pertinemment que Shuei détestait aller au tableau et parler devant toute la classe. Mais bon, ce n’était pas un mauvais professeur et il était plutôt à l’écoute de ses élèves, alors Shuei le lui pardonnait. La sonnerie fut une vraie délivrance pour Shuei. Son sadique de professeur l’avait gardé jusqu’au bout au tableau, prétextant avoir mal au bras pour écrire. Bien évidemment, il se fit charrier par ses camarades ensuite. Fataliste, il se dirigea vers la sortie en compagnie de Megumi, perdue dans ses pensées et un Seito encore plus silencieux que d’habitude.

 

 Quelque chose ne tournait pas rond avec eux. Shuei soupira. Il devrait encore s’en mêler pour savoir ce qui perturbait ses amis. Il jeta un coup d’œil à la jeune fille. Elle baissait le regard afin d’éviter son regard. Parfois, une irrésistible envie de frapper le tenaillait, mais il n’était pas vraiment de nature violente, mais bon, parfois, ça le démangeait sérieusement. Il en était là de ses pensées quand il stoppa net. Seito eut le réflexe de l’éviter avant de lui foncer dessus. Que faisait-il là ?

 

 Shuei s’excusa auprès de ses amis et rejoignit la personne près du portail. Celle-ci était nonchalamment appuyée contre le poteau. Shuei ne faisait pas attention aux autres élèves, mais il pouvait très bien entendre les filles jacasser sur le nouvel arrivant. Il s’arrêta à quelque pas et enfonça ses mains dans les poches de son pantalon d’uniforme. Il se sentait un peu gauche et intimidé à la fois.

 

- Nous allons bientôt rentrer au pays, alors je voulais discuter avec toi seul avant de partir. Tu veux bien ?

 

 Shuei fut agréablement surpris. Il ne savait pas comment qualifier Sawako Sanada. Devait-il le considérer comme un ami ? Comme un rival potentiel ? Depuis sa rencontre avec lui, il ressentait une certaine jalousie qu’il n’avait jamais eue envers Terrence. Pourquoi ? Il n’avait pas besoin de réponse, il la connaissait déjà.

 

- Oui, pas de problème. Je dois aller sur la tombe de mon frère. Tu peux m’accompagner, si tu veux.

 

 Le garçon commença sa marche et fut bientôt rejoint par Sawako. Ils gardèrent le silence pendant une longue période de marche. Sawako avait bien dit qu’il voulait plus ample connaissance, mais il se sentait tout aussi intimidé. Ils arrivèrent enfin au cimetière. Sawako regarda le plus jeune s’occuper à désherber la tombe et à l’arranger, toujours en silence.

 

 Le silence ne gênait pas le moins du monde Shuei. Et puis, il était assez content de n’être pas seul pour une fois à venir sur la tombe de son frère. Il pria pour le salut d’Ayato, puis reprit la route. Sawako le regarda un instant s’éloigner, puis le rejoignit en courant. Il demanda alors :

 

- Pourquoi ne t’es-tu pas battu pour Gaku plus tôt, Shuei ? Pourquoi l’avoir laissé à Terrence sans te battre ?

 

 Tout en continuant la marche, Shuei haussa les épaules. Il se dirigeait vers sa place favorite, sur le pont maudit. Il savait que cela effrayait son père et sa mère de le savoir sur ce pont qui leur avait enlevé leur premier enfant, mais Shuei aimait cette place. Il pouvait être seul sans personne pour l’ennuyer.

 

- Parce qu’il n’écoute pas. Parce qu’il avait peur de moi, je suppose. Parce que ton départ lui a fait plus de mal que tu ne le crois.

 

- Mon départ ? Chuchota Sawako, baissant la tête. Je ne voulais pas vraiment le quitter, tu sais. Mais, je n’avais pas le choix. Je ne peux pas tout t’expliquer, mais pour ma vie, il fallait que j’aille en France.

 

 Ils arrivèrent assez rapidement sur le pont. Shuei posa ses bras sur la rembarre et y cacha son visage. Il était troublé. Il ferma un instant les yeux et avoua :

 

- Tu n’as pas à te justifier, Sawako. Mais, je sais une chose. Si tu étais resté, j’aurais laissé tomber.

 

- Hein ? Laissa échapper Sawako.

 

 Il posa à son tour les bras sur la rembarre. Il tourna son visage vers le garçon atypique.

 

- Qu’est-ce que tu racontes comme bêtise ?

 

- Ce ne sont pas des bêtises. C’est juste que je t’aurais détesté éternellement. Depuis que je suis tout petit, Gaku est une personne importante pour moi. Il ne doit même pas le savoir. Je l’observais toujours. C’est grâce à lui si je m’accepte d’être différent physiquement des autres. Si tu savais comme j’ai pleuré quand il est parti.

 

- Alors, tu as dû être très heureux de le revoir.

 

 Shuei redressa la tête et perdit son regard sur le ruisseau en contre-bas.

 

- Oui et j’étais terrifié aussi.

 

- Tu l’aimes beaucoup. Il en a de la chance.

 

- Haha ! Tu n’as pas l’air d’être en manque de chance aussi, Sawako. Il est évident que Shin ne vit que pour toi. Même s’il prend plaisir à te rendre jaloux.

 

- Ah ! Ne m’en parle pas. Il le fait exprès juste pour me calmer à sa manière.

 

 Shuei se tourna vers son nouvel ami. Il pouvait le considérer ainsi, n’est-ce pas ? Il sourit.

 

- Tu râles, mais tu adores quand il le fait.

 

- Ouaip ! Mais, ne va pas le lui dire, veux-tu ? Sinon, je ne vais jamais pouvoir m’en sortir. Et arrête de m’appeler par mon prénom entier. T’as la permission de m’appeler Sawa.

 

- Merci, dit simplement Shuei.

 

 Sawako s’écarta de la rembarre et s’étira comme un chaton. Il leva les yeux vers le ciel.

 

- Bon, je suis rassuré. Le baka est entre de bonnes mains maintenant. Je peux partir tranquille. N’hésite pas à m’appeler à la rescousse au moindre souci. D’accord, Shuei ? Parce que nous sommes amis, n’est-ce pas ?

 

- Je peux vraiment te considérer comme tel ? C’est étrange, mais je n’ai jamais vraiment eu de véritable ami masculin, seulement depuis peu en fait. La seule amie que j’ai eue, c’est Megumi. Mais depuis que Ga-san est revenu, ma vie change.

 

- En bien, je suppose ? Demanda Sawako, souriant.

 

- Oui, en bien.

 

- Bon, tant mieux alors. Allez, si on rejoignait nos hommes, maintenant ?

 

 Shuei émit un rire, tout en s’éloignant du pont. Il s’exclama :

 

- Avoue que tu as peur en laissant Shin avec Ga-san ?

 

 Sawako grogna :

 

- Bien sûr que non, pourquoi m’inquièterai-je ?

 

- Mais, parce que tu es un jaloux et un possessif, Sawa. Enfin, je peux comprendre. Il est plutôt sexy ton homme. Il faudrait le tenir en laisse.

 

 Sawako grogna un peu plus sous le rire de Shuei :

 

- Aaah ! Ne commence pas à me donner de mauvaises idées, Shuei ! Et puis, oublie que Shin est sexy, c’est le mien.

 

- Mais, je n’en veux pas de ton Shin d’amour. Moi, j’ai Ga-san. Il me suffit amplement.

 

 Sawako rattrapa le garçon et lui passa un bras autour du cou. Il lui chuchota :

 

- Et si on s’arrêtait à une boutique pour leur acheter une laisse à tous deux ? Ils réagiront comment a-t-on avis ?

 

 Shuei essaya d’imaginer la tête de Gaku avec la laisse et eut un fou rire incontrôlable. Il n’arrêtait pas d’interposer Gaku et Blinto. Mince ! Jamais, il ne lui avouerait jamais sa pensée. Pas sûr qu’il soit content d’être comparé avec un chien. Son fou rire atteint également Sawako qui eut bien du mal à garder son sérieux.