Chapitre 1

 

            Shiba se redressa de son lit et jeta un regard autour de lui. Une lumière venant d’une petite fenêtre triangulaire éclairait la pièce où le jeune garçon se trouvait. Elle ressemblait à une chambre de dortoir dans les Monastères.

 

            Dans la pièce, deux autres lits s’y trouvaient avec un corps inconscient comme lui quelques minutes plus tôt. Il observa ses compagnons de cellule qui semblaient avoir le même âge. Le premier était un grand blond dont la chevelure atteignait les épaules, plutôt bien bâti à la peau blanche un peu rosée, aux traits coupés à la serpe. L’autre était son opposer avec une peau plus foncée comme brûler au soleil des cheveux noir corbeau coupé court, mais bouclé. Shiba se souvient que les gens de cette apparence se faisaient appeler Latino. Il ne savait plus très bien pourquoi. Le plus souvent, ils avaient également les yeux noirs. Son corps était plus baraqué et charpenté avec un visage anguleux.

 

            À part eux, il n’y avait rien d’autre dans la pièce. Le latino et le blondinet finirent par se réveiller à leur tour. Ils regardèrent autour d’eux avec une certaine appréhension et de l’étonnement. Leurs regards s’arrêtèrent sur un grand garçon mince, aux traits fins, la peau claire et aux cheveux de feu. Le blond prit la parole.

 

— Où sommes-nous ?

 

            Shiba  haussa les épaules.

 

— Je ne sais pas. Je viens juste de me réveiller également. Je m’appelle Shiba Gordon et vous ?

 

            Les yeux gris d’acier du blond le dévisagèrent un moment avant de répondre.

 

— Nathan Redd.

 

            Le latino lui se leva et s’approcha de la porte et essaya de l’ouvrir. Elle était fermée à clé. Il pinça les lèvres. Il se tourna vers ses compagnons.

 

— Je suis Sandor Di Sica. Selon mon village natal, je suis le fruit du démon Miroukis.

 

            Nathan secoua la tête.

 

— Je ne connais aucun démon de ce nom. Tu viens de quelle contrée ?

 

            Sandor ouvrit la bouche pour répondre, mais rien ne vint. Il ne s’en souvenait plus. Pourtant il était sûr que quelques minutes plus tôt, il savait. Il sourcilla.

 

— Je ne m’en souviens plus. Je ne me souviens pas de ma famille, non plus.

 

            Les deux autres se regardèrent surpris, mais finirent par s’exclamer qu’ils étaient pareils.

 

            La porte de la cellule s’ouvrit sur une jeune fille d’une dizaine d’années dont la chevelure très courte d’une rousseur flamboyante semblait embraser la petite pièce. Son visage ovale, parsemé de tache de son et ses yeux verts immenses lui donnaient un petit air mutin.

 

            Elle portait un plateau qu’elle déposa sur une caisse au centre de la pièce où un serviteur l’avait placé. Elle se tourna ensuite vers les trois jeunes qui l’observaient en silence.

 

— Soyez les bienvenus au Temple des Lilas. Ici, personne ne vous fera aucun mal. Prêtre Siméon vous fait ces plus plates excuses de vous avoir enfermé à clé dans cette chambre. Il voulait vous éviter de vous perdre. Bon appétit.

 

            Elle fit demi-tour et à l’instant où elle allait refermer la porte derrière elle, Nathan finit quand même par réagir et demanda :

 

— Eh ! Attends ! Qui es-tu ? Et qu’est-ce que vous nous voulez ?

 

            Elle sembla hésiter, mais elle finit par murmurer.

 

— Je m’appelle Maëlla Collins. Je viens travailler au Temple presque tous les jours. Je ne sais pas pourquoi vous êtes ici. Mais je sais que la magie y est pour beaucoup. Je vous prie de m’excuser, mais je dois m’occuper de la Fille du Temple.

 

            Pendant les jours qui suivirent, les trois jeunes garçons ne rencontrèrent aucun Prêtre dans le temple. Pourtant, ils purent circuler librement à l’intérieur du bâtiment ou à l’extérieur.

 

            Les seules personnes qu’ils rencontrèrent furent Maëlla et la Fille du temple. Une petite fille de six ans dont d’après Maëlla, les Prêtres l’auraient acheté à ses parents, car ils ne pouvaient plus supporter de voir le beau-père la frappait à tout moment.

 

            C’était une petite fille toute menue pour son âge. Sandor la qualifiait de petit elfe. Elle adorait ce surnom et riait à chaque fois qu’elle l’entendait. Elle avait de longs cheveux châtain clair bouclés, un visage plutôt rond garni d’un petit nez retroussé et de très jolis yeux bleus innocents et plein de gentillesse. Elle portait autour du cou un collier dont le pendentif était une pierre de grande valeur du nom de Jade. Il se révéla que c’était également le prénom de la fillette.

 

            Les garçons rencontrèrent également les serviteurs et la cuisinière. Jade était aimée de tout ce petit monde qui la surnommait la petite Princesse des Lilas. Pour patienter, les jeunes garçons se mirent à travailler dans le petit champ des Prêtres et dans le jardin également.

 

            Chacun leur tour, ils s’occupaient de Jade quand Maëlla ne pouvait venir, car elle devait soigner sa mère gravement malade. Pendant tous ces longues heures et jours, les trois jeunes adolescents se demandaient la raison de la disparition de leurs souvenirs d’enfance. La seule chose dont tous les trois se souvenaient parfaitement était qu’ils avaient réchappé à une mort certaine.

 

            Le temple des Lilas se trouvait implanté en plein cœur de la forêt, qui semble-t-il, était immense par rapport à toutes celles qui existaient encore. Il fallait bien le dire, il n’y en avait plus énormément. D’ailleurs, il était strictement interdit de couper du bois pour se chauffer. Il fallait ramasser les brindilles et le bois qui se trouvait éparpillé sur le sol. Sinon, il fallait trouver un autre moyen de se chauffer.

 

            La forêt était un endroit plutôt effrayant, car il y faisait souvent très sombre. Les villageois en avaient terriblement peur et ne s’aventuraient à l’intérieur que par obligation.

 

            Pour les adolescents, c’était le paradis sur terre. Ils y passaient tout leur temps libre. À force de la découvrir d’un bout à l’autre, ils finirent par trouver une petite crique où ils purent plonger à loisir. Ils prenaient souvent Jade avec eux et se disputaient joyeusement pour la porter sur leurs épaules. Maëlla les accompagnait aussi.

 

            Ils comprirent très vite pourquoi les Prêtres avaient acheté la petite Jade. Elle avait un don de guérisseur. Ils la virent une fois soigner un oiseau dont l’aile était cassée. De sa main droite, elle touchait la blessure et de la main gauche, elle serrait sa pierre de Jade. Le soir, les garçons l’aidaient à se mettre au lit sous un air de flûte que jouait Sandor dont il avait créé de ses propres mains.

 

            Un jour, Nathan explora de nouveau le Temple et trouva derrière les tentures de l’autel, un passage secret. L’énigme du temple des Lilas fut résolue ce jour-là. Le jeune adolescent était descendu dans le labyrinthe. Il avait passé une porte entre ouverte. Il se retrouva dans une pièce éclairée par des torches. Les murs étaient garnis de tapisseries de différentes couleurs. Un tombeau ouvert se trouvait au centre de la pièce. Il s’en approcha et vit un homme d’une cinquantaine d’années à l’intérieur. Son visage était très maigre, mais n’avait pas la blancheur d’un cadavre.ses lèvres étaient trop rose pour l’être.

 

            À l’instant où Nathan se penchait pour regarder si son cœur battait, l’homme ouvrit les yeux, des yeux marron où pétillait une lueur amusée. De surprise, le garçon s’était reculé effrayer. Le prétendu mort se redressa et s’étira un bon coup.

 

— Mmmmh ! Que cela fait du bien de dormir !

 

            Il se tourna vers le jeune curieux et lui sourit. Il avait une dentition parfaite et bien blanche. Il se passa même une main dans ses cheveux gris pour les remettre en ordre.

 

— Tu as bien fait de venir, jeune Nathan. Tu vas pouvoir m’aider à sortir de ce tombeau. …. Oh, faite ! Je ne me suis pas présenté. Je suis le Prêtre Siméon.

 

            Toujours estomaqué, Nathan hésita à s’approcher, mais finit tout de même à aider cet homme qui se trouvait être plus petit que l’adolescent. Siméon l’informa juste que le tombeau servait de moyen de communication avec le Maître tout puissant des Temples des Lilas.

 

            Dans toutes les contrées qui existaient, il y avait à un endroit donné un Temple des Lilas, mais les autres Temples les détestaient cordialement et les pourchassaient. Ils prétendaient que l’ordre des Lilas n’était autre que le Tombeau des démons qui voulaient avilir la terre une seconde fois. Beaucoup de représentants du Temple des Lilas avaient été ainsi massacrés, brûlés vifs et de bien d’autres manières également.

 

            Dès que les deux autres jeunes avaient rencontré le Prêtre Siméon, ils s’étaient empressés de lui poser des questions sur leurs souvenirs disparus, sur le pourquoi de leur présence dans ces lieux.

 

            Le vieil homme répondit du mieux qu’il put à leurs questions. Il expliqua que le tout puissant les avait choisis pour devenir les gardiens des temples des Lilas et pour cela, il ne fallait aucune interférence avec leur passé. Siméon leur assura que s’ils décidaient de partir, ils le pouvaient.

 

            Le jour même, les trois adolescents se mirent en route après avoir dit au revoir aux deux jeunes filles. Jade avait pleuré et les avait suppliés de rester, mais ce fut peine perdue. Dès qu’ils quittèrent le Temple, leurs souvenirs commençaient à faire surface. La forêt essayait par tous les moyens de les ralentir. Elle soulevait ces racines afin de les faire trébucher à tout bout de champ.

 

            Shiba marchait en grande enjambée. Il avait hâte de revoir son père et surtout, il voulait savoir s’il avait pu sauver les jeunes esclaves de Rosco. Nathan, lui, n’avait personne à rejoindre, mais il avait une vengeance à préparer contre le traître qui l’avait accusé d’un forfait qui n’avait point commis. Il lui ferait enlever l’envie de recommencer.

 

            Sandor était le moins pressé des trois. Plus, ils avançaient et plus le jeune latino ralentissait. Il avait envie de revoir son père, mais en même temps, il ne voulait pas lui causer à nouveau du tort. De toute façon, il se doutait bien que s’il retournait dans la Contrée des Mimosas, les Prêtres le retrouveraient et le tueraient. Il finit par s’arrêter. Les autres s’en rendirent compte et se retournèrent. Ils purent le voir faire demi-tour. Shiba l’interpella :

 

— Sandor ? Que fais-tu ?

 

            Le jeune adolescent les regarda et s’écria :

 

— J’ai choisi de retourner au Temple. Mon père sera plus heureux sans moi, ma mère aussi d’ailleurs.

 

            Il se tut un moment puis reprit :

 

— Ici, je me suis senti en sécurité et heureux comme jamais je n’ai pu l’être vraiment. Je pense également à notre petit elfe. Nous nous sommes occupés d’elle comme des frères et puis comme ça, nous décidons de l’abandonner. Jade connait ses parents, mais elle ne peut les voir à cause de son beau-père. Je trouve cela très triste pour elle. Elle n’a que six ans. Elle a besoin de sa mère. Maëlla a toujours sa mère, mais celle-ci est gravement malade. Je me dis que je suis égoïste de vouloir mes parents alors que deux de mes amies sont seules et bien trop jeunes pour l’être. Alors, je vous dis au revoir et bonne chance.

 

            Sandor se détourna et s’enfonça dans la forêt. Heureuse, celle-ci écartait les fougères à son passage ou baissait les racines pour qu’il puisse passer sans tomber. Shiba et Nathan se regardèrent en silence pendant un long moment. Leur jeune ami n’avait pas vraiment tort.

 

            Ils n’avaient pensé qu’à eux, qu’à leur propre problème et non à leurs amies. Pourtant, il est vrai que Jade avait besoin de sa mère, mais aussi d’affection et d’amour. Maëlla devait être soutenue. Tiraillé par l’envie de rejoindre son père et aussi celle d’être avec ses amis, Shiba se mit à regarder à tour de rôle les deux chemins, celui qui menait à la Contrée des Trois Collines ou celui qui menait au Temple.

 

            Nathan faisait de même. Étant le plus insensible à la douleur des autres, il aurait tendance à vouloir partir se venger, mais quelque chose l’empêchait de le faire. En fait, une étrange musique retentissait à travers la forêt. Il était facile de deviner que l’instrument était une flûte, mais l’air joué ressemblait à la nature.

 

            Nathan se demandait qui pouvait jouer de cette manière. La musique était si envoutante. Il finit par tourner le dos à sa vengeance et reprit le chemin pour le Temple. Peu de temps après, il se rendit compte que Shiba le suivait. Ils perdirent à nouveau leurs souvenirs. Apparemment, la forêt acceptait d’être agréable qu’avec Sandor, car elle s’amusa à les faire trébucher. Le vent sifflait dans les arbres comme s’il se moquait d’eux.