Prologue

 

            La cellule s’assombrissait de plus en plus. Depuis quelques minutes déjà, les bruits des marteaux avaient cessé et le silence fut total. Shiba Gordon se redressa de son lit et se leva. Il se dirigea vers les latrines et prit un objet, un couteau bien élimé, puis il se rendit de nouveau vers son lit. Il le poussa afin de libérer le trou qu’un ancien prisonnier avait commencé surement quelques années plus tôt.

 

            Shiba y pénétra. En réalité, le tunnel n’était pas profond ni très long alors le garçon arriva assez vite au faible mur qui lui restait à détruire pour se libérer. Une fissure permettait à la lumière de pénétrer dans l’obscurité du tunnel. Shiba n’eut aucun mal à agrandir le trou et un air glacial s’engouffra alors faisant frissonner le pauvre garçon.

 

            Beaucoup de ses compagnons d’infortune avaient péri pendant ce long et terrible hiver. Depuis plus d’un an, Rosco la terreur, ainsi surnommait par ces hommes, régnait sur le territoire des Trois Collines. Sa bande avait saccagé tous les villages aux alentours sans aucune pitié et ils avaient enlevé tous les enfants âgés de plus de cinq ans.

 

            Ceux-ci étaient devenus les esclaves de Rosco. Ils servaient à construire une immense pyramide à la gloire de cet homme à l’âme la plus noire que Shiba ait pu rencontrer de sa courte vie.

 

            Shiba n’était pas originaire de cette contrée, mais il avait eu la malchance d’être arrivé dans un des villages que Rosco attaqua quelques jours plus tard. Show Gordon, le père de Shiba, était un homme grand et très fort dans les arts anciens et sa cécité ne le gênait aucunement, mais il ne put empêcher le kidnapping de son fils unique.

 

            Shiba, ainsi, put constater de la cruauté de Rosco. Les garçons travaillaient sur le chantier et les filles devenaient les amusements des gardes. Le jeune garçon ne pouvant plus supporter cette horreur, il décida de s’échapper pour tout rapporter à son père afin que celui-ci tente quelque chose pour arrêter les agissements de Rosco.

 

            Quand le trou fut assez grand pour qu’il puisse passer, Shiba sortit la tête avec prudence. Son regard ne croisa aucune lumière et n’entendit aucun bruit suspect. Alors d’un bond, il se redressa et se mit à courir à toutes jambes. À l’instant où il se retrouva presque à l’orée d’un petit bois sombre, pratiquement un des seuls qui devait encore exister dans cette partie de la contrée, le jeune garçon sentit que son pied gauche s’enfonçait sur un bouton d’où un déclic retentit fortement dans les ténèbres de la nuit.

 

            Il allait mourir ! Son évasion ne servirait à rien. Il était perdu. Il ne reverrait plus jamais son père. L’élan de la course fit lever son pied gauche et au moment même où la mine explosa, le corps de Shiba disparut sans laisser de trace.

 

 

                        Dans le temple du Dieu Endormi, les villageois s’impatientaient devant l’autel au jour mémorable où un autre sacrifice allait avoir lieu. Il y avait de cela quatorze ans et demi, à peu près, une terrible maladie ravagea tous les villages du territoire des Mimosas. Beaucoup d’habitants moururent, mais en même temps, il eut également un certain nombre de naissances prématurées. Alors les Prêtres du Dieu Endormi décidèrent que ces enfants étaient le fruit du démon. Il fut donc décidé que si ces enfants atteignaient l’âge de quatorze ans, ils seraient offerts en sacrifice à la gloire du Dieu Endormi.

 

À cette annonce, les familles concernées les tuèrent elles-mêmes alors qu’ils n’étaient encore que des bébés. Un seul homme ne voulut pas croire à cette sentence. Il partit avec sa femme et son fils dans une autre Contrée, mais les Prêtres l’apprenant, les pourchassa et finit un jour par les rattraper.

 

Il eut du bruit près de la porte d’entrée du Temple et d’un seul homme, la foule se tourna vers celle-ci. Trois personnes encerclaient un jeune garçon dont les mains étaient solidement attachées sur le devant. Certains villageois se disaient que les Prêtres auraient dû attacher le jeune démon avec plus de sécurité. La petite troupe s’avança dans un silence total.

Les femmes retenaient leurs larmes, car pour elles, ce démon avait l’apparence d’un jeune adolescent des plus normaux.

 

Sandor Di Sica observa la foule de son regard sombre. Il aperçut sur ces visages, différentes expressions comme de la peur, de la pitié et même de la colère. Il leva les yeux vers l’estrade et vit son père. Celui-ci était solidement attaché à une poutre et bâillonné.

 

Sandor détourna son regard. Il avait peur et avait même envie de pleurer, mais pour rien au monde, il ne voulait leur montrer. Sans qu’on le lui demande, il s’allongea sur l’autel et attendit silencieusement. Le Grand Prêtre arriva dans son costume rouge sang d’apparat. Il tira un long couteau d’or de son étui et se tourna devant les fidèles.

 

— Il y avait quatorze ans, un terrible malheur nous accabla. Beaucoup de nos frères moururent, mais des naissances prématurées eurent lieu également. Le Grand Conseil s’était réuni et il avait été dit que ces enfants étaient le fruit du démon Miroukis. Ce garçon, ici présent, naquit le jour même où la maladie apparut. Il ne peut vivre auprès de nous. Mais notre Seigneur, dans sa grande sagesse et sa pitié, nous a ordonné d’emmener cet enfant auprès de lui.

 

            Le Grand Prêtre s’approcha de l’autel. Il évita de regarder le garçon dans les yeux. Il leva son couteau et à l’instant où l’arme devait se planter dans le cœur même de Sandor Di Sica, le garçon disparut.

 

                        Tous les habitants de Fripa étaient présents devant le seul chêne de la place du village. Pour la première fois depuis le cataclysme, un enfant allait être pendu. C’était un jeune orphelin du nom de Nathan Redd, âgé de quatorze ans. Il avait été abandonné à quinze mois devant le Temple de l’orphelinat des Capucins.

 

            Le jeune Nathan était condamné par le Conseil des Anciens à la pendaison pour avoir dérobé des fruits du jardin sacré des Moines, propriété du Patrimoine des Temples de Lumière, de la Contrée des Semences.

 

            Les Religieuses qui s’occupaient de l’orphelinat avaient tout tenté pour essayer de le sauver, mais le conseil resta inflexible, car les Moines avaient porté plainte. Pour eux, c’était un grand sacrilège de toucher aux fruits du Dieu de Lumière.

 

            À l’arrivée des gardes et de l’enfant, un silence de mort régnait sur la place. Le jeune garçon marchait la tête haute, le regard dur. Ses yeux gris ressemblaient étrangement à de l’acier. Il ne broncha pas, ni quand on le fit monter sur l’escabeau ni quand on lui passa la corde autour du cou.

 

            Un Prêtre s’approcha de lui et lui demanda :

 

— Veux-tu dire une dernière volonté, mon garçon ?

 

            Nathan le regarda et lança d’une voix forte :

 

— Je me vengerais.

 

            Cette menace fit l’effet d’une bombe surtout quand elle était lancée par un jeune adolescent de quatorze ans. Le garde donna un coup de pied à l’escabeau et avant que l’enfant ait eu la nuque brisée, il disparut sans laisser de trace.