Chapitre 15

 

 Le lendemain, Gaku eut bien du mal à se lever. Il avait très mal dormi. Il avait fait plusieurs rêves érotiques par la faute d’un petit démon aux cheveux gris. Mais parfois, il revoyait sa vie passée avec Sawako. Il avait tendance à superposer les deux garçons. À part le fait que Shuei ne frappait pas comme l’autre asticot, ils avaient par certains côtés une certaine ressemblance. Peut-être leur façon d’être plutôt franches et de dire souvent ce qu’ils pensaient réellement ? Ou cette manie de manipuler leur entourage à leur avantage ? Ou encore mieux, cette manie à vous tourner en bourrique ?

 

 Il se servit une grande rasade de café noir corsé afin de pouvoir se réveiller. Il avait imaginé une vie simple et non chaotique en revenant vivre auprès de sa famille, mais apparemment, cela le poursuivait où qu’il y aille. Il voyait bien qu’il manquait quelque chose de plus dans sa relation avec Terrence, mais au moins, il n’avait pas cette souffrance intenable au niveau du cœur. Étrange ! Il n’avait pas imaginé une seule seconde avoir été aussi accro à son chat sauvage. Même quand il l’avait revu en compagnie de son nouveau compagnon, il ne s’en était pas aperçu. Il était vraiment lent à la détente. Alors, cette attirance envers Shuei, ne serait-elle pas dû à cette ressemble avec Sawako ?

 

 Il posa sa tasse avec violence sur la table. Il en avait assez. Il ne voulait plus réfléchir. Il regagna sa chambre pour s’habiller. Il évita de regarder du côté de son armoire au risque de se rappeler le baiser de la veille. Comment pouvait-il penser à ce garçon au lieu de Terrence avec qui il avait passé toute sa journée d’hier ? Au petit matin, ses rêves avaient viré au cauchemar en se souvenant de son père. Pourquoi après toutes ses années repensait-il à son géniteur ?

 

 Il ne savait pas, mais les souvenirs des coups reçus, il avait vraiment cru les recevoir. Il pouvait encore sentir la douleur de la lanière de la ceinture de son père sur son dos. La souffrance occasionnait chaque fois que cet homme se sentait dépressif ou mal dans sa peau. Il lui avait fallu un exutoire et son fils était idéal.

 

 Ses sœurs l’attendaient près de sa moto. Il en fut assez surpris, mais il comprit à leur expression. Elles avaient peur qu’il décide de ne plus revenir. Leur attitude lui redonnait un instant le sourire. Il fit son possible pour les rassurer. Il ne partait que pour un temps et si tout fonctionnait, elles devraient peut-être s’habituer à ses absences. Sa mère vint l’aider en envoyant ses filles dans la maison sur un ton sans appel. Elle-même l’embrassa et lui souhaita un bon voyage avant de regagner la chaleur de la maison.

 

 La route serait assez longue. Il aurait pu prendre le train, peut-être plus rapide, mais il adorait parti ainsi avec son sac à dos à l’aventure. La moto l’avait toujours soulagé de tous ses maux. Il était certain qu’elle continuerait encore longtemps. Après tout, c’était une brave fifille. Avant de démarrer, il regarda son portable. Il n’y avait aucun message de Terrence. Il n’en fut même pas étonné.

 

 Il démarra et la moto fila à toute allure dans le petit matin. Quand il arriva à un endroit précis, il se mit à ralentir. Son regard se porta automatiquement en bas du pont. Il n’avait pas été obligé de passer par ici, mais pour une raison inconnue, il se sentait obligé. Il le vit près du ruisseau, accroupi, les jambes repliées et le regard perdus. Il portait les mêmes vêtements de la veille. Le garçon n’avait pas dû rentrer chez lui. Que devait-il faire ? Gaku hésita, mais finalement il continua son chemin sans s’arrêter.

 

 Il avait une trop longue route à faire. Cela ne servirait à rien de discuter avec Shuei, maintenant. Il devait déjà savoir ce qu’il désirait vraiment. Il aimait Terrence sinon il n’accepterait pas d’être traité comme il l’était avec une certaine froideur. Il pouvait très bien comprendre que sa famille trouvait étrange sa relation, mais il en avait tellement l’habitude. Le bonheur parfait existait-il vraiment ? Chaque fois où il l’avait cru à porter, il se prenait une gamelle. Il était pris pour mieux être rejeté ensuite. Alors, il prenait ce qu’on lui offrait en souriant toujours. Peut-être qu’un jour, Terrence le jetterait aussi. C’était même certain. Pourquoi resterait-il avec lui ?

 

 Il en souffrirait, mais il n’aurait surement pas cette impression que son cœur s’arrache de sa poitrine. Il n’en souffrirait pas comme il avait souffert plus d’un an et demi plus tôt ou encore, il y a huit ans quand il s’était enfui de chez lui après avoir attenté à la vie de son père. Que serait-il devenu si Tooru ne l’avait pas sorti du caniveau ? Il n’osait même pas imaginer la loque qu’il serait devenu, enfin s’il serait encore en vie surtout.

 

 Près du ruisseau, Shuei frissonna sous la fraicheur du matin. Il avait bien entendu la moto. Il y avait juste jeté un coup d’œil, juste pour voir s’il l’avait bien reconnu. Il ne fut pas étonné qu’elle ne s’arrêtât pas. Pourquoi l’aurait-il fait d’ailleurs ? Le garçon porta ses doigts à sa bouche. Il avait osé l’embrasser. Il n’en revenait pas de son audace. Il soupira et se releva. Il ne regrettait pas de l’avoir fait, même s’il l’avait fait sans réfléchir. Il avait quand même été pris au dépourvu par la réponse de Gaku. Il avait cru qu’il le virerait, mais au lieu de ça, il avait répondu au baiser. Pourquoi ? Il n’arrêtait pas de dire qu’il préférait Terrence.

 

 Le garçon secoua la tête pour chasser l’homme de ses pensées. Il s’était promis de ne plus se tracasser pour lui. Il avait d’autres soucis en tête, comme la présence depuis quelque temps du frère d’Araki. S’il y avait bien une personne que le garçon détestait par-dessus tout, c’était bien Shion Morita. Son cousin devait avoir à peu près le même âge que Gaku. Celui-ci devait surement le connaitre, mais contrairement à Araki, Shion avait toujours été un gosse sans problème.

 

 Comme quoi, il fallait toujours se méfier des apparences. Shion ressemblait à un étudiant en règle, plutôt studieux, mais en réalité, il n’y avait pas plus mauvais garçon. Enfant, il faisait souvent des coups en douce afin qu’Araki se fasse disputer à sa place. C’est lui également qui avait commencé à mettre la poudre dans leur famille, en suggérant certaines choses à ses parents au sujet de la sexualité de son frère. Et puis, il était venu mettre du sien dans la famille de Shuei.

 

 L’horreur quand il avait vu la scène dans la salle de bain le jour de son anniversaire. Il fêtait ses quatorze ans. Sa mère avait invité toute la famille Morita. Le garçon s’en serait bien passé. Son père avait dû penser la même chose. Une chose qu’il avait au moins en commun avec son père. Tous deux n’aimaient pas particulièrement le reste de la famille Morita. Shuei, pour faire plaisir à sa mère, s’était forcé à être aimable avec tout le monde. Et puis, dans le courant de l’après-midi, il était entré dans la maison et c’était rendu dans sa chambre. Il voulait être un peu seul. Il avait entendu du bruit dans la salle de bain. Il avait ouvert légèrement la porte et les avait vus.

 

 Sa mère, agenouillée au pied de Shion, lui faisait une fellation. Shuei avait été choqué et plus encore quand il avait croisé le regard de son cousin. Il lui avait fait un clin d’œil de connivence. Shuei n’avait rien dit. Il avait préféré prendre la fuite. Sa mère ne s’était même pas rendu compte que son propre fils l’a vu commettre cet acte.

 

 À partir de ce jour, il n’avait plus regardé sa mère de la même manière. Il n’avait pourtant rien dit pour son père. Certes, celui-ci ne semblait pas faire attention à lui, mais il se voyait mal dire à son père que sa chère épouse le trompait honteusement avec son neveu.

 

 Il arriva chez lui en début de matinée. Ni la voiture de son père, ni celle de sa mère ne s’y trouvaient. Il secoua la tête. Ses parents ne s’étaient sans doute même pas aperçus qu’il n’était pas rentré de la nuit. Il eut un sourire un peu triste. Comme à l’accoutumée, la porte d’entrée était ouverte. Ce devait être son père qui était parti en dernier. Cela fit sourire le garçon. Son père avait la manie de toujours oublier de fermer la porte d’entrée à clé.

 

 Il jeta son sac dans le couloir et se rendit à l’étage pour rejoindre sa chambre. Il y entrait quand il se sentit éjecté contre le mur. Il cria de douleur, mais avant qu’il ne puisse bouger, un corps masculin se moula contre le sien. La peur commençait à l’atteindre. Il sentit le souffle de l’homme contre sa nuque. Un rire rauque se fit entendre. Shuei le reconnut et la rage commença à le gagner.

 

- Alors mon petit Shuei, aurais-tu découché ? Comme ce n’est pas raisonnable pour le fils d’une pute. Tout le monde va croire que tu es comme ta mère.

 

 L’homme posa une main sur le torse du garçon. Il frôla la poitrine. Il pouvait sentir le cœur de son cousin battre la chamade. C’était agréable de lui faire peur. Il descendit plus bas. Shuei se débattit sans succès. Il enrageait.

 

- Es-tu comme ma petite pute de frère ? Aimes-tu te faire pilonner par des queues ? Susurra la voix rauque.

 

 Son agresseur amena sa main sur les fesses du garçon.

 

- Je peux te satisfaire si tu veux. Après tout, je me suis tapé plus d’une fois la mère, je peux aussi prendre le fils.

 

 Shuei eut un haut-le-cœur. Être toucher par Shion le répugnait. Il se débattit à nouveau avec plus de rage. Il parvint avec un ultime effort à repousser l’homme. Il attrapa sa lampe de chevet et la balança avec violence contre Shion. L’homme ne put l’éviter. Il cria de douleur. Il allait se venger de cette petite merde. Il se dirigea vers le garçon, mais Shuei fonça à son bureau et sortit le couteau, offert par Araki. Il menaça son cousin avec. Shion recula aussitôt. La colère dans les yeux vairons n’était pas à prendre à la légère.

 

- Va t-en, Shion ! Une ordure dans ton genre n’a pas sa place dans cette maison.

 

 Le cousin renifla. Il eut un rire de folie.

 

- Ah oui ! Qui crois-tu m’a ouvert la porte ? Ta chère maman m’a gentiment fait entrer dans ta maison. Je l’ai même baisé avant que ton père n’entre de son travail. Il n’y a vu que du feu, bien qu’il ne semble pas très content de me voir. Ah ah ! 

 

 Shuei haussa les épaules. Son cousin pouvait faire ce qu’il voulait avec sa mère. Il s’en fichait royalement maintenant. Il ne se faisait plus d’illusion sur elle.

 

- Tu es si pathétique Shion. Tu sais, tu peux la baiser autant que tu veux, tu n’arrives pas à la satisfaite puisqu’elle va voir ailleurs.

 

- Quoi ? Ce n’est pas vrai. Je suis le seul à la satisfaire, même ton père en est incapable.

 

- Crois ce que tu veux ! Je m’en contre fiche. Je sais juste ce que mes yeux ont vu. Je ne me répéterais pas, va t’en !

 Shion fit un geste d’avancer, mais le couteau l’en dissuada. Avec rage, il sortit de la pièce. Avant de disparaitre, il s’exclama :

 

- Je t’aurais un jour, Shuei. Peut-être rejoindras-tu ton cher frère au paradis plus vite que tu ne le crois.

 

 Shuei resta sur ses gardes un long moment. Il attendit la porte d’entrée claquée. Les larmes montèrent à ses yeux et il se laissa glisser sur la moquette. Le couteau tomba lourdement sur le sol. Shuei porta ses mains à son visage et craqua. Dans un sursaut, il se leva et ramassa le couteau. Il le garda avec lui en se rendant dans la salle de bain. Il ferma la porte avec le verrou. Puis, il se déshabilla. Il pénétra dans la douche et se frotta le corps. Il voulait enlever la sensation des mains froides de son cousin.

 

 Pourquoi son père avait-il une famille aussi folle ? Aussi bien son oncle Fûto, ou son cousin Shion, ils étaient malades. Il fallait voir comment son oncle avait traité son fils Araki. Il l’avait traité comme un chien et encore l’animal aurait été mieux traité. Et sa mère ? Qu’est-ce qu’elle avait dans le crâne ? Non seulement elle s’était tapé le fils, mais depuis quelque temps, Shuei savait qu’elle avait également couché avec Fûto, quelques années auparavant. Le garçon se laissa tomber dans le bac.

 

 Pourquoi restait-il dans cette famille de branque ? Il allait finir par se détruire à force de faire des efforts, à force d’accumuler ainsi. Mais, il ne pouvait pas laisser son père. Il savait maintenant que son père l’avait toujours regardé, même s’il ne le montrait pas. Il devait arrêter de se voiler la face. Sa famille était bel et bien brisée. Il devait avouer tout ce qu’il savait à son père.