Chapitre 11

 

 Même si Gaku avait fait son choix et avait passé le cap d’ami à amant avec Terrence, l’attirance qu’il ressentait envers Shuei n’avait pas le moins du monde disparu. Ça l’énervait au plus haut point. Il en venait même à être très désagréable parfois avec le garçon. Sa mère ne se gênait pas en ses occasions pour le remettre à sa place sur un ton assez dur. Elle lui reprochait aussi le fait d’être toujours accaparé par son amant qu’il en oubliait sa famille et ses amis.

 

 Gaku s’en voulait. Depuis que Kotoro lui avait remis l’adresse de Tooru, il n’était toujours pas allé le voir. Son travail lui prenait déjà beaucoup de temps et quand il avait du temps libre, il préférait le passé avec Terrence et sa fille. Même si l’homme refusait net toute familiarité entre eux face à la petite et en public. Terrence ne voulait pas que tout le monde sache pour eux. Déjà, il devait accepter le fait que la famille de Gaku soit au courant, tout comme cet insecte nuisible.

 

Bien évidemment pour faire plaisir à Gaku et surtout pour garder un œil sur lui, il acceptait de temps en temps à venir diner chez Inoue Inamura. Mais Terrence détestait s’y rendre. La plupart du temps, Shuei s’y trouvait également. Au début, il en avait été content ainsi il pourrait narguer ce gosse, mais Shuei n’agissait pas du tout comme il l’avait espéré. Le garçon discutait normalement, riait, plaisantait, charriait comme si de rien n’était. Il parlait avec Gaku sans aucun problème. Il lui adressait même la parole sans animosité. Terrence n’y comprenait plus rien parce qu’à chaque fois où il sortait d’un love hôtel avec une nouvelle conquête, il lui arrivait souvent d’y trouver le garçon au coin de la rue à l’attendre afin de le juger avec son maudit regard.

 

Alors, les jours passèrent et l’hiver finit par pointer son bout du nez. Gaku se décida enfin à rendre visite à son ami. Il se demandait sérieusement comment Tooru l’accueillerait après tout ce temps. Il s’y rendit en moto et ralentit en traversant le pont maudit. Il y jeta un rapide coup d’œil. Un bouquet était déposé devant la rembarre. Il en fut étonné, mais il se souvient que c’était la période du décès d’Ayato. Qui était la personne qui déposait ce bouquet ? Était-ce Shuei ? Non, d’après Kotoro, le garçon se rendait au cimetière très souvent. Peut-être était-ce Kahori Morita ?

 

Dès qu’il dépassa le pont, il tourna sur sa droite dans une petite allée de terre et se retrouva bientôt devant un portail en fer. Il descendit et retira son casque. Il jeta un coup d’œil aux alentours. Tooru avait hérité d’un très bon lopin de terre. Il pouvait entendre des aboiements. Gaku avait entendu les rumeurs le concernant. Les gens du quartier le surnommaient « le bon samaritain ». Gaku hésita un instant devant la grille avant de se décider à entrer dans la cour et à se rendre au mobile-home. Il donna un coup. Il espérait que le propriétaire des lieux serait présent. Il n’avait pas pensé un instant que celui-ci pouvait être absent.

 

Il eut de la chance. La porte s’ouvrit, laissant le passage au grand jeune homme aux rastas. Gaku fixa son ami. Il n’avait pas beaucoup changé à part un peu plus maigre. Tooru resta un instant surpris en voyant le décoloré. Puis, il sourit et ouvrit la porte plus grande afin de laisser de la place pour passer.

 

- Tu en as pris du temps pour venir me voir.

 

 Gaku faillit rater la dernière marche sous le reproche. Il se sentit mal à l’aise. Tooru montra le salon à son invité et se rendit dans la cuisine afin de servir du café. Il déposa le tout sur la table basse et s’installa à son tour dans un fauteuil. À cet instant, Gaku sursauta comme un malade en hurlant quand il reçut sur le dos un poids avec un feulement. Gaku lança un regard courroucé à la petite chatte qui s’installa ensuite sur la table de salon et se léchait les pattes. Elle se fichait royalement des états d’âme de cet adulte. Le petit intermède permit d’alléger l’atmosphère en donnant un fou rire à Tooru.

 

 Gaku se réinstalla dans le fauteuil avec prudence et regarda rapidement autour de lui. Autant évité d’en avoir un autre sur le dos ! Bordel et l’autre qui se foutait de sa poire ! Il pourrait au moins engueuler son chat. Tooru essuya les larmes qui lui montaient aux yeux et reprit un peu de contenance. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas ri autant. Tooru s’exclama :

 

- T’as vraiment le don d’attirer sur toi les chats sauvages.

 

 Gaku en fut troublé sans raison.

 

- Je m’en passerai bien.

 

 Tooru en fut extrêmement surpris. Il finit par avouer.

 

- J’ai été stupéfait d’apprendre ta rupture avec Sawako. Vous aviez pourtant l’air de bien vous entendre.

 

 Gaku regarda par la fenêtre. Il avait vu sur le bois. Tooru devait bien être tranquille dans ces lieux. Il haussa les épaules.

 

- Sa vie n’était plus à Tokyo. Il devait partir en France et moi, j’avais décidé de revenir ici. C’est peut-être mieux ainsi. Ma vie est moins désordonnée maintenant. Elle est redevenue plus calme.

 

 Tooru tourna son visage vers l’autre fenêtre et y aperçut son nouvel ami jouant avec les chiens. Il eut un sourire. il regarda à nouveau Gaku.

 

- Plus calme ? Hein ? Je me le demande.

 

- Pardon ?

 

- Non, rien. Je délire tout seul. J’ai cru comprendre que tu avais un nouveau chéri. Il ne fait pas l’unanimité chez toi.

 

- Ah ! Comment le sais-tu ? Je n’en parle pas à la maison.

 

 Tooru sourit et répliqua :

 

- Par ta sœur Kotoro et par Shuei.

 

 Gaku se troubla à ce nom, mais parvint à garder une voix très calme.

 

- Shuei ?

 

 Au lieu de répondre, Tooru se leva et se rendit dehors. Gaku regarda un instant son ami, stupéfait avant de le rejoindre. Tooru se rendait à l’arrière du mobile-home. En y arrivant, Gaku entendit alors la voix, une voix reconnaissable qui pouvait vous sortir des horreurs sur un ton très serein. Dès qu’il s’arrêta près de Tooru, il aperçut le garçon aux cheveux gris. Il jouait avec deux chiens, un noir et beige et l’autre tout noir. Le bicolore s’arrêta et regarda un instant les nouveaux venus. Pour une raison que lui seul connaissait, il grogna en montrant bien ses dents avant de retourner auprès de son jeune ami humain.

 

 Tooru en fut surpris. C’était bien la première fois que Blinto lui grognait à travers, à moins que ce fût adressé à Gaku. Fort possibles, si Gaku attirait facilement les chats, les chiens lui tournaient toujours le dos. Shuei, essoufflé et riant, s’arrêta et inspira un grand bol d’air frais. Blinta et Blinto avaient bien grandi maintenant. Il aimait venir les voir et jouer avec eux, était toujours un réel plaisir. Il pouvait se détendre et oubliait tous ses soucis. Il se tourna vers les nouveaux arrivants. Il ne montra pas sa surprise en y voyant Gaku. Difficile d’être toujours inexpressif, pourtant d’après, Megumi, il s’en sortait à merveille. Mais, le plus difficile avait été d’être aimable avec Terrence Langlet, tout comme il l’était avec sa mère.

 

 Il s’approcha sous le regard du frère de Megumi. Son cœur souffrait, mais il tiendrait bon. Il aimerait bien pouvoir tout laisser tomber et choisir quelqu’un d’autre. Il avait même voulu essayer, mais il n’avait pas pu. Il devait être malade, être dérangé quelque part.

 

- Salut, Shuei ! S’exclama Tooru. Tu aurais dû entrer.

 

- Désolé, je ne voulais pas vous déranger.

 

- Tu sais bien que tu peux venir quand tu veux. Après tout, tu as la responsabilité de ses deux idiots.

 

 Tooru montrait les deux chiens qui se chamaillaient pour un bâton. Shuei émit un petit rire.

 

- Merci de me laisser les voir. Il faut que j’y aille. J’étais juste passé dire bonjour.  

 

 Shuei salua les deux hommes et s’apprêtait à partir.

 

- Gaku peut te déposer.

 

 Le jeune homme se troubla ce qui ne passa pas inaperçu. Shuei s’exclama aussitôt :

 

- Non, merci. J’aime courir. Ça maintient la forme.

 

 Tooru attendit que le garçon disparaisse avant de regarder son ami.

 

- Mmmh ! Je croyais que les chats sauvages ne t’intéressaient plus. Pourtant, ce garçon ne te laisse pas indifférent, Gaku. J’espère pour toi que tu sais où tu vas.

 

 Gaku souffla. Il faisait ce qu’il voulait de sa vie. Pourquoi l’ennuyait-on toujours avec ça ? Il se renfrogna.

 

- Bah ! De toute façon, tu as été assez idiot pour laisser partir une perle rare. Alors, maintenant, débrouille-toi tout seul. Je ne mêle plus de ta vie privée. Je vais m’occuper de la mienne maintenant.

 

 Sur ces bonnes paroles, Tooru retourna vers le mobile-home. Gaku observa le dos de son ami. Il avait la tête à l’envers. Quand c’était-il mêlé de sa vie privée ? Comme en réponse, Tooru murmura en prenant dans ses bras la petite chatte, miaulant entre ses jambes.

 

- Tu comprends Mitzy. Je lui ai donné sur un plateau d’argent un mignon petit chaton à la langue bien pendue et la première chose qu’il fait, c’est de le laisser s’envoler. Je vous jure, c’est un cas désespéré ce type.

 

 La petite chatte se mit à ronronner.

 

- Tu as raison, ma belle. On va le laisser se dépatouiller tout seul. On ramassera les morceaux quand il s’effondrera.

 

 Gaku écoutait complètement halluciner. Tout le monde semblait croire qu’il finirait par être à nouveau abandonné. C’était dû n’importe quoi. Gaku se rendit à son engin. Il se sentait très bien avec Terrence. Bon, certes, le sexe dans leur couple n’était pas comparable à la passion dévastatrice qu’il avait eue avec Sawako, c’était plus calme et surtout il n’était pas très prisé d’être le dominé non plus. Mais, juste ce petit souci ne l’empêchait pas d’être très heureux ainsi.