Chapitre 9

 

 Shuei fut content de pouvoir quitter la ville pour la capitale. Il n’avait pas vu son cousin depuis son départ avec fracas. Certes, il pouvait l’appeler quand il le voulait, mais ce n’était pas pareil. Il était quand même étonné que sa mère ait accepté qu’il y aille. Elle ne semblait pourtant pas si chaude que cela de le laisser partir. S’il avait bien compris, son père aurait mis son grain de sel. Étrange ! Se serait-il trompé sur son compte ?

 

 Le train entra en gare. Le garçon ne perdit pas de temps pour sortir. Il avait une trop grande hâte. Ce fut presque en courant qu’il se rendit dans la salle d’attente. Le monde le bousculait, mais il s’en fichait royalement. Il tournait sa tête de droite à gauche pour essayer de lui mettre la main dessus. Où était-il ? L’aurait-il oublié ? Ce serait bien son genre. D’un seul coup, il eut un hurlement. Shuei sursauta comme un malade avant de se retourner d’un coup.

 

 Il se fit soulever dans les airs. Il cria à l’imbécile de le reposer. Il en avait presque le souffle coupé. L’homme le reposa sur le sol dans un grand éclat de rire. Le garçon leva les yeux vers le grand énergumène dégingandé et à la chevelure brune ébouriffée et qui n’avait pas rencontré un coiffeur depuis un certain temps. Une voix mordante se fit entendre près d’eux.

 

- Espèce de baka ! Tu voulais lui faire une crise cardiaque.

 

- Mais enfin, Araki. Ça fait une éternité que je n’ai pas vu ton cousin. Dit plutôt que tu es jaloux.

 

- Jamais de la vie. Pourquoi serais-je jaloux pour un type dans ton genre ?

 

 L’énergumène renifla tout triste.

 

- Méchant Araki !

 

 Shuei sourit. Ces deux-là ne changeraient jamais. Il regarda son cousin. Araki et lui avaient la même taille, une taille moyenne qui leur causait souvent des soucis. Son cousin avait coupé ses cheveux très courts d’un noir profond et portait admirablement une paire de lunettes. Il ressemblait beaucoup à un étudiant très studieux. Il n’avait pas sa langue dans sa poche également et le pauvre Ikkeï recevait souvent des phrases cinglantes.

 

- Ravi de vous revoir tous les deux ! S’exclama Shuei.

 

 Araki haussa les épaules et s’en prévenir donna une claque sur la tête de son cousin. Shuei cria de douleur et lui jeta un regard noir. Celui-ci le lui renvoya avant de l’attraper par le cou.

 

- Toi aussi, tu m’as manqué.

 

- Ah oui ! Drôle façon de me dire bonjour.

 

 Shuei s’en voulut aussitôt d’avoir dit cela. Il devait pourtant connaitre son cousin mieux que cela. Après tout, il avait grandi ensemble. Araki eut un drôle de sourire. Il tira un bon coup sur la tignasse du garçon afin qu’il relève la tête et l’embrassa en pleine bouche avant de s’éloigner. Shuei essuya sa bouche et jeta un coup d’œil à Ikkeï. Celui-ci souriait, amusé. Il fit un clin d’œil à l’adolescent. Shuei secoua la tête.

 

- Comme tu peux voir, il ne change pas d’un pouce.

 

- Vous êtes vraiment des cas, tous les deux.

 

- Haha ! Allez, allons-y avant qu’il décide de partir tout seul, nous laissant en arrière.

 

 L’appartement d’Araki et d’Ikkeï se trouvait dans un des quartiers plus au sud et pas très loin de l’université. Ils avaient pu louer un appartement à deux chambres grâce aux parents d’Ikkeï. Un couple qui avait eu un enfant sur le tard et l’adorait. Aucun d’eux n’avait eu l’idée de rejeter leur fils en apprenant sa préférence sexuelle. Bien au contraire, ils accueillirent avec beaucoup d’affection Araki dans leur foyer quand celui-ci avait tout quitté pour rejoindre son compagnon.

 

 En plus, Araki avait réussi à grand renfort de travail à bénéficier d’une bourse. Il avait pu ainsi passer des examens afin de reprendre ses études. Il voulait devenir professeur de littérature. En l’apprenant, Shuei ne se gêna pas à se moquer en criant : « Barrez-vous, voilà Araki sensei ». Évidemment, son cousin se vengea aussitôt à coup de bouquins et tout ce qu’il lui y avait à sa porté. Dans l’attaque, bien sûr, il ne visa pas seulement son jeune cousin insolent, mais son compagnon également.

 

 Passé ses vacances chez son cousin, Shuei s’en souviendrait toute sa vie. Il pouvait être simplement lui-même sans rien cacher. Il pouvait aussi se relâcher et pleurer quand il en avait grand besoin. Araki n’était pas stupide. Il savait bien que son jeune cousin lui cachait plusieurs choses. Il essayait chaque soir à le faire parler, mais l’adolescent refusait. Pourtant, parfois la nuit, il pouvait l’entendre pleurer dans son lit. Alors, il n’y tenait plus et allait le rejoindre. Enfant, il le faisait chaque fois où il passait ses vacances chez les parents de Shuei.

 

 Ikkeï, étant un peu plus âgé, travaillait comme mangaka. Ses mangas shonen se vendaient plutôt bien, mais s’il parvenait à tenir ses échéances, c’était surtout grâce à l’aide d’Araki. Il lui donnait la motivation pour continuer dans cet univers très difficile. Pour Ikkeï, Shuei était comme son compagnon, une boule de nerf. Araki avait accumulé pendant des années des souffrances intérieures et morales sans jamais se plaindre, sans jamais l’avoir montré à quiconque, jusqu’au jour où tout avait pété d’un seul coup le laissant dans un état dépressif, émotif à l’extrême, limite suicidaire.

 

 Araki ne voulait surtout pas que son cousin préféré devienne comme lui. Il avait fallu beaucoup de patience et d’amour d’Ikkeï pour le faire revenir lui-même. Que se passait-il chez Shuei ? Qu’est-ce qu’il cachait ? Araki avait sept ans quand son cousin Ayato s’était suicidé. Personne ne connaissait la raison de son acte. En grandissant, il avait appris que la police avait pensé à la secte qui agissait à cette époque, mais celle-ci s’était dissoute après la mort de l’enfant. Ceux qui faisaient partie de cette secte étaient sous le choc de ce suicide. Aucun d’eux ne comprenait ce geste. Finalement, ils furent mis hors de cause, mais alors pourquoi ? Aurait-il un jour la réponse ? Est-ce que Shuei la connaissait cette réponse ?

 

 Deux jours avant le départ de Shuei, Araki le rejoignit dans sa chambre. Le garçon allongé dans le lit lui tournait le dos. Alors marchant à pas de souris, le jeune homme s’en approcha et se jeta finalement dessus. Le garçon hurla de peur sous le rire de son cousin. Araki le calma aussitôt à lui chuchotant à l’oreille :

 

- Continue à t’agiter ainsi et je te viole !

 

- Baka ! Eut-il comme réponse, mais le garçon se calma aussitôt.

 

 Araki émit un petit rire et s’allongea à son tour en se serrant contre son cousin. Il enfouit son visage dans le cou du garçon. Il finit par prendre la parole au bout d’un moment. Shuei fermait les yeux.

 

- Qui y a-t-il Shuei ? Pourquoi refuses-tu de me dire ce qui te fait souffrir ?

 

- Parce que tu ne pourras rien faire pour m’aider.

 

- Je sais bien que tu es comme moi, Shuei. Est-ce la faute d’un homme ? T’aurait-il fait du mal ?

 

 Le garçon souffla et finit par avouer à moitié.

 

- Il est vrai que j’aime quelqu’un. Mais il ne m’a rien fait et c’est peut-être ça qui fait le plus mal d’ailleurs, mais ma vraie souffrance n’est pas là.

 

- Alors quelle est-elle ? Shuei dis-le ! Tu veux vraiment que je te viole, plaisanta à moitié Araki.

 

 Il eut une véritable surprise en réponse.

 

- Fais-le si tu en as envie. Je m’en contrefiche. Je ne ressens rien.

 

 Araki arqua un sourcil avant de poser carrément une main à l’entrejambe de son cousin. Celui-ci eut un hoquet avant de crier en se dégageant.

 

- Mais t’es malade ! Baka, débile de dégénéré !

 

 Araki s’éloigna assez vite avant de recevoir l’oreiller en pleine tête. Il riait de la tête rouge de son cousin. Il finit tout de même par s’exclamer.

 

- Ces bons ne te fâchent pas, je voulais juste vérifier ce que tu venais de dire. Ce n’est pas normal Shuei. Tu es en pleine croissance. N’as-tu vraiment aucun désir ? Et pourquoi y a-t-il une raison à ce problème ?

 

 Araki remarqua facilement le trouble de son cousin. Il y avait bien un problème et peut-être pas un seul, mais plusieurs. Shuei observa avec une grande attention ses doigts serrer l’oreiller. Il se mit à trembler et des larmes se mirent à couler le long de ses joues. Il finit par expliquer d’une petite voix un peu hachée.

 

- J’en ai marre, Araki. Je n’arrive plus à la supporter. Elle me compare sans arrêt à Ayato, tellement que je finis par le détester, par le haïr. Et puis, j’ai vu quelque chose le jour de mon anniversaire.

 

- Quel anniversaire, Shuei ?

 

- Quand j’ai eu quatorze ans, okaa san avait fait une grande fête à la maison. Otou san n’était pas là. Il avait dû se rendre à Sapporo pour son travail. Ce jour-là, j’ai vu quelque chose que j’aurais voulu ne pas voir. Cela m’a perturbé un moment, puis j’ai voulu oublier. Et puis, en allant au club de danse avec Megumi, j’ai encore revu la même scène. Je ne savais plus quoi faire. Est-ce que je devais lui dire ? Ou le signaler à otou san ? Je ne savais pas quoi faire.

 

 Le garçon se recroquevilla un peu plus. Araki voulait le prendre dans ses bras, mais il n’osait pas l’interrompre. Il ne comprenait rien à ce que Shuei lui racontait. Qu’avait-il vu ?

 

- Mais je ne peux en parler. Ça détruirait le peu de vie familiale que nous avons encore. J’aime mes parents, Araki. Je ne veux pas les perdre. Alors, je me suis tu.

 

- Mais enfin, Shuei ! Qu’est ce que tu as vu ?

 

- Je ne peux pas, mais à partir de ce jour-là, je ne désire rien, je ne ressens rien, enfin jusqu’à qu’il revienne.

 

- Revient ? Donc tu désires quelqu’un ? Pourquoi ne vas-tu pas lui dire ?

 

- Parce que pour lui, je ne suis rien d’autre qu’un gamin et qu’il a déjà quelqu’un. Je ne veux pas briser un couple. Je ne veux pas être comme elle.

 

 Araki commença à comprendre un peu. Sa tante avait dû avoir une relation hors conjugale et son fils l’avait vu. Mais pour en être aussi traumatisé quand même, c’était énorme. Il lui manquait un élément.

 

- Shuei ? Tu me caches autre chose. Je me trompe ?

 

 Le garçon redressa la tête. Araki croisa les yeux vairons remplis de larmes. Il comprit qu’il n’en saura pas plus. Il soupira. Il attrapa le bras de Shuei et le fit tomber contre lui.

 

- Baka ! Ce n’est pas le moment d’être aussi têtu. Cet homme, il a de la chance que je ne le connaisse pas, sinon je lui mettrais une bonne droite dans sa tronche.

 

- Tu le connais, Araki.

 

- Hein ? Comment ça, je le connais ? Qui est-ce ?

 

- C’est le frère de Megumi.

 

 Araki eut un sursaut et s’écria :

 

- Mazette ! Cet empoté est finalement rentré chez lui ! Mais, pourquoi a-t-il fallu que tu tombes amoureux d’un idiot pareil, Shuei ? Bordel, Shuei, tu ne sais pas qu’avec lui si tu n’agis pas par toi-même, il est incapable de voir où est vraiment son bonheur ! Il n’a jamais été capable de se trouver des partenaires convenables. Il choisit toujours des minables. Pfft ! Je te souhaite plein de courage !

 

 Shuei entoura la taille de son cousin et se mit à rire. Il avait vite remarqué que Gaku avait une sale réputation. Un coup à la porte retentit, puis la tête d’Ikkeï apparut, il s’exclama en voyant les deux corps enlacés.

 

- Hein ? Ce n’est pas juste ! Arrêtez de vous faire des câlins quand je ne suis pas là ! Moi aussi, j’en veux.

 

 À peine finit-il sa phrase qu’il vint aussitôt les rejoindre dans le lit. Avec sa grandeur, il pouvait les entourer tous les deux entre ses bras. Shuei s’installa mieux et s’exclama après un bâillement :

 

- Je ne regrette pas d’être venu ici.

 

- Reviens quand tu veux, mon chou, lui répondit Ikkeï. Tu seras toujours le bienvenue. Pas vrai Araki ?

 

- Ouais, quand tu reviendras, on prendra un bon bain tous les deux comme dans le passé.

 

- Pourquoi pas avec Ikkeï ?

 

- Surement pas. Jamais de la vie !

 

 Shuei éclata de rire. Ikkeï répliqua :

 

- Mais moi, je veux bien.

 

- Toi, ferme-la ! C’est moi qui commande dans cette maison et toi, tu m’appartiens donc personne d’autre ne doit te voir nu.