Chapitre 7

 

 Les jours défilèrent à une allure hallucinante de l’avis de Gaku. Avec son travail sur le chantier, la transformation du grenier en appartement, aider sa mère et sa sœur au restaurant et surtout garder du temps libre afin de profiter de Terrence et de sa fille, Gaku n’avait plus le temps de réfléchir et de voir les jours passés.

 

 Megumi et Shuei étaient au lycée et avaient retrouvé la plupart de leurs amis du club de danse. Il finit tout de même par s’apercevoir que sa jeune sœur sortait avec le grand gaillard du nom de Seito. Étrange couple d’ailleurs ! Seito était le genre de gars très calme, d’une patience d’ange. Il le fallait pour être avec Megumi. Par contre, Shuei ne venait plus si souvent à la maison. Il se demandait parfois s’il en était le motif ou sa sœur. Le garçon le chamboulait toujours et dans un sens, il préférait ne pas être trop souvent en sa présence. Il s’inquiétait pour lui également. Il se trouvait toujours en contradiction avec Shuei alors qu’avec Terrence, c’était plus calme donc plus facile.

 

 Bon, certes, sa relation avec l’anglais n’avait pas vraiment avancé. Il remarquait bien qu’il ne le laissait pas indifférent, mais en même temps, Terrence gardait ses distances surtout en public ou même quand il était en présence de la famille de Gaku et surtout quand il était avec Kimi. Le jeune homme avait un peu de mal à comprendre cette attitude distante. Il n’avait pas peur d’être ce qu’il était et ce que les gens pensaient de lui, il s’en fichait royalement. Mais, il fit avec, il accepterait de prendre ce que cet homme lui donnerait sans rien dire.

 

 Mais même si Terrence prenait de l’importance dans sa vie, Gaku savait que Shuei restait présent dans son esprit. Ça l’énervait parce qu’il ne comprenait pas pourquoi ! Ne pas voir l’adolescent pendant un long moment, et aussitôt il commençait à s’inquiéter. Évidemment, il devait cacher cette inquiétude à Terrence. L’homme et l’adolescent se détestaient toujours autant. Il avait fini par demander la raison, une fois. Pour la première fois, Terrence lui avait répliqué que ça ne le concernait pas, d’une voix plutôt coupante. Quant à Shuei, il ne valait pas mieux. En gros, la réponse fut :

 

« - Sa tête ne me revient pas ! »

 

 Il avait une fois réussi à inviter Terrence et Kimi chez lui, enfin chez sa mère. C’était un dimanche après midi, dans le courant du mois de juin. C’était un temps magnifique et ils purent prendre le déjeuner dehors sous les senteurs des jardins de sa sœur Kotoro. Tout avait bien commencé, mais dans le courant de l’après-midi, Shuei et Seito étaient arrivés. Tout le monde avait senti la tension entre Shuei et Terrence. C’est à ce moment-là également que Gaku apprit que Kotoro, non plus, n’appréciait pas vraiment l’homme. Il en avait été choqué. Kotoro, la douce, n’était pas du genre à dire du mal d’autrui. Elle ne le fit pas, mais elle lui avoua juste que l’homme ne lui inspirait pas confiance.

 

Pourquoi ? Qu’elle en était la raison ? Elle n’avait pas su lui expliquer, mais elle le rassura en affirmant qu’elle ne cherchait pas à détruire leur relation. Si son frère était bien avec cet homme alors elle l’accepterait. Qui d’autre dans sa famille n’aimait pas Terrence ? Il en était triste, mais il songea également que ce devait être normal. Tout le monde ne pouvait pas plaire à tout le monde, n’est-ce pas ?

 

Après ce jour-là, Terrence refusa ses autres invitations. Si Gaku désirait le voir, il devrait se déplacer jusque chez lui. Il ne voulait pas se retrouver à nouveau face à ce gamin insolent. Que devait-il faire ? Il ne pouvait quand même pas demander à Shuei de ne plus venir chez eux. Sa mère lui en voudrait beaucoup s’il le faisait. Pourquoi se tracassait ? Il avait toujours accepté les lubies de Sawako, alors il ferait pareil avec eux. Voilà ce qu’il devait faire, il arrêtait de se prendre la tête et être lui-même.

 

Il commençait à faire très chaud dans la salle de classe. Le professeur autorisa l’ouverture des fenêtres avant de reprendre son cours là où il s’était arrêté. Shuei fut content d’être au fond de la salle. Le coude posé sur le bureau, il griffonnait des notes sur son cahier. Il écoutait sans écouter vraiment. Bah ! Du moment que ses notes ne baissaient pas trop, sa mère lui ficherait la paix. Elle l’énervait de plus en plus.

 

La veille, elle lui avait fait la morale sur le fait d’être trop différent des autres. Comme s’il pouvait quelque chose d’être né avec les cheveux gris ? Elle lui suggéra de les teindre pour son bien. Il avait bien évidemment refusé net. Hors de question de faire subir à ses cheveux ce traitement ! Elle avait beau être sa mère, elle n’avait pas à lui donner des ordres aussi stupides. Il avait des photos de son frère défunt. Il savait bien que s’il teintait ses cheveux, il ressemblerait beaucoup plus à Ayato sauf les yeux. Mais, il ne lui ferait pas ce plaisir. Il était Shuei, pas Ayato.

 

La sonnerie du cours retentit sans qu’il s’en aperçoive vraiment. Il le remarqua juste quand Megumi vint à sa rencontre. Elle s’installa aussitôt à califourchon sur la chaise voisine à la sienne. Elle l’observa en silence pendant un long moment avant de demander.

 

- Est-ce que tout va bien, Shuei ?

 

- Pourquoi n’irais-je pas bien, Meggy ?

 

 La jeune fille prit une grande inspiration et avoua :

 

- À cause de mon frère.

 

 Elle le vit se crisper. Elle reprit rapidement.

 

- Ne me prend pas pour une idiote, veux-tu ? Je sais très bien que tu en pinces pour lui.

 

- Et alors ? De toute façon, à ses yeux je ne suis qu’un gamin. Il en a décidé ainsi alors j’accepterais ce fait.

 

- Tu ne vas rien tenter, je parie. Pourquoi ?

 

 Shuei eut un geste agaçant. Il jeta un coup d’œil autour de lui. La salle de classe était vide de tous ces occupants à part eux. Il soupira. Il ferma un instant les yeux de fatigue.

 

- Parce qu’il n’a pas tort. Je suis encore un gosse. Je ne peux pas me battre contre un adulte, enfin pas encore.

 

 Megumi souffla et posa sa tête contre ses bras sur le dossier. Elle murmura :

 

- Et si tu laissais tomber. Il doit bien avoir un autre homme sur cette planète qui te conviendra beaucoup mieux.

 

 Pour toute réponse, Shuei se redressa violemment de sa chaise. Megumi en fut très surpris. En croisant le regard de son ami, elle s’en voulut. Il semblait vraiment souffrir de cette situation. Il lui cracha au visage, plutôt sèchement.

 

- Parce que tu crois que c’est si facile de tourner une page ? Crois-tu que je n’y ai pas songé ? Ça fait des mois que cela me turlupine dans la tête sans arrêt. Je n’y arrive pas. J’ai ton frère dans la peau et je n’arrive pas à l’enlever.

 

 Sur ces paroles, son ami quitta la pièce en bousculant violemment les chaises pour passer. Megumi sentait les larmes couler sur ses joues. Elle n’avait jamais pensé que son meilleur ami souffrait autant. Mais, le pire était qu’elle ne pouvait rien pour lui. Seito la retrouva toujours recroqueviller sur elle-même. Il s’approcha et s’agenouilla.

 

- Megumi ? Qu’est-ce qu’il y a ?

 

- Je suis inutile, Seito. Je suis nulle comme amie.

 

- Que racontes-tu comme bêtise ?

 

- Ce n’est pas des bêtises. Je ne peux pas l’aider. Je ne sais pas comment faire.

 

 Le garçon lui caressa la joue pour essuyer les larmes et répondit simplement :

 

- Si tu peux l’aider, Meggy. Sois présente quand il a besoin de toi. Écoute-le quand il a besoin de parler. Ne le juge pas. Il n’a besoin que de cela pour l’instant. Shuei doit se débrouiller tout seul. Parfois, il n’y a pas d’autres solutions.

 

 Shuei rentra directement chez lui. Par malheur sa mère était déjà rentrée. Il soupira, las. Il fonça dans sa chambre et jeta son sac sur le lit. Il retira son uniforme et enfila rapidement un jean troué aux genoux, et un tee-shirt blanc. Il redescendit aussitôt et évita de faire trop de bruit afin de ne pas attirer l’attention de sa mère. Quand il ouvrit la porte, il se retrouva nez à nez avec son père. Pour une fois, le père et le fils se fixèrent un long moment.

 

- Emori ? C’est toi ? Entendirent-ils depuis le couloir.

 

 Shuei se tendit. Il ne voulait pas voir sa mère. Son père observa toujours en silence son fils. Il bougea légèrement pour lui laisser la place pour passer. Le garçon en fut surpris, mais n’attendit pas une seconde. Il s’éclipsa. Étrange ! Son père l’avait aidé, non ? Il devait se tromper. Il reprit la course. Courir lui avait toujours fait du bien.

 

 L’homme se promenait tranquillement dans le quartier. Il n’habitait pas loin. Il avait hérité d’un terrain constructible. Il avait acheté un mobil home et depuis un mois, il vivait dans cette ville. La vie y était beaucoup plus calme que dans la capitale. Il avait déjà un surnom. Ça le faisait marrer. Les vieux du quartier l’appelaient le bon samaritain. Tout cela parce qu’il ramassait les animaux abandonnés. 

 

 Enfin, il devait reconnaitre qu’il devait l’être un peu. Il regarda à nouveau le carton dans ses bras. Deux minuscules créatures y dormaient paisiblement. Il sourit attendrie. Ils étaient trop mignons. Il arrivait à l’abord du pont quand il le vit. Il s’arrêta net. Que devait-il faire ? Il regarda autour de lui, mais personne n’était présent.

 

 Shuei arriva sur le pont. Il s’appuya un instant pour reprendre son souffle. Pourquoi revenait-il toujours ici ? Ou au cimetière également ? Il ne savait pas, mais il avait ainsi l’impression d’être avec son frère. Comme à son habitude, il passa ses jambes au-dessus de la rembarre et s’y assis du côté du vide. Il coinçait ses chevilles aux barres. Il se mit à observer le contrebas avec fascination. Est-ce que son frère avait eu peur avant de sauter ?

 

 Shuei se pencha dangereusement vers le vide. C’était si facile de perdre la vie. Il suffisait de se laisser tombée et boom, plus de Shuei. Qui le pleurerait ? Il le savait. Megumi en serait très triste. Seito le serait également. Mais lui ? Le serait-il ? Possible, Gaku Inamura était un homme simple, bien trop simple et facile à berner. Il soupira et se redressa. Il entendit alors le son d’un soulagement. Il en fut surpris. Habituellement, il ne voyait personne dans les parages à cette heure-là.

 

 Il tourna son visage vers le son. Il y aperçut un homme plutôt grand, très maigre, habillé d’un pantalon de cuir avec des bottes de motard, d’une chemise rouge entrouverte sur le devant. Il portait une longue tignasse de rastas brun et rouge. Shuei cligna des yeux. Apparemment, il n’était plus le seul extra-terrestre du coin. L’homme prit la parole. Il avait une voix un peu cassée par moment.

 

- Ouh lala ! Tu m’as fait une sacrée peur. Je croyais que tu allais sauter.

 

 Pour toute réponse, le garçon fit le geste de se pencher à nouveau vers l’avant. L’homme poussa un cri de surprise et d’effroi. Shuei émit un petit rire. Il songea que cela faisait longtemps qu’il n’avait pas ri. Ça faisait du bien.

 

- S'il te plait, fais-moi plaisir de descendre. Je serais plus rassuré.

 

 Shuei observa l’homme un long moment en silence, mais il finit par obéir. Aussitôt, le nouvel arrivant se sentit beaucoup mieux. Il s’approcha avec son chargement vers l’adolescent. Shuei dut lever la tête pour le regarder. Ce type était un géant.

 

- Je ne vous ai jamais vu dans le coin.

 

- Normal, je suis nouveau. J’suis arrivé, il y a un mois à peine. Tu viens souvent ici. Je crois t’avoir déjà aperçu, mais près du ruisseau.

 

- Ouaip, j’aime cet endroit. Ici, je me calme.

 

- C’est étrange. Les vieux du quartier disent que ce pont est maudit, car il y a eu un drame à cet endroit précis.

 

 De petits couinements les prirent par surprise. L’homme regarda dans le carton. L’une des créatures s’était réveillée. Il sourit. Il craquait. Ils étaient vraiment trop mignons. Voyant la stupeur dans le regard vairon de son interlocuteur, il déposa le carton sur le sol. Shuei, assez curieux, regarda et trouva deux adorables petits chiots, le dormeur était tout noir alors que son frère était noir et beige.

 

 Il se baissa à son tour. Il hésita un instant. Mais le petit chiot réveillait, se mit à japper. Shuei le trouvait trop adorable. Il le prit dans ses bras. Aussitôt, l’animal se mit à lui lécher le visage. Il se mit à rire. L’homme sourit. Il avait toujours pu constater que les animaux pouvaient faire des miracles.

 

- On dirait bien qu’il t’a adopté.

 

 Shuei adressa un sourire à l’homme. Il avoua :

 

- J’aurais aimé avoir un chien à la maison. Mais, mon père est allergique.

 

- Ah ! Ce n’est pas de chance.

 

- Ils sont à vous ?

 

- Non, je les ai trouvés dans le caniveau. Je vais les faire examiner par le vétérinaire et ensuite, je leur chercherais une famille.

 

- Ah ! Laissa échapper le garçon, perdant son sourire.

 

 L’homme se gratta la tête. Il soupira et s’exclama :

 

- Enfin, peut-être les garderai-je ces deux morpions. Et si tu te présentais, jeune homme ?

 

- Shuei Morita, répondit le garçon, tout en continuant à jouer avec le chiot.

 

- Enchanté de te connaitre, Shuei kun. Je m’appelle Tooru Otani. Si tu veux voir le chiot, tu n’auras qu’à venir lui rendre visite chez moi. J’habite juste à côté.

 

 Shuei reposa l’animal dans le carton. Il se releva, fronçant les sourcils. Tooru se gratta à nouveau la tête, puis s’exclama aussitôt, comprenant enfin l’attitude du garçon.

 

- Je n’ai aucun arrière pensé. Je t’assure. Je ne suis pas branché mec. Mince, est-ce que tu reçois souvent ce genre d’invite ?

 

- Assez fréquemment, surtout par des automobilistes, hommes ou femmes, d’ailleurs.

 

- Ok ! Je comprends ton hésitation, mais tu ne crains absolument rien avec moi.

 

 Shuei haussa les épaules. Il s’exclama :

 

- Ne vous inquiétez pas. Vous ne m’intéressez pas non plus. Personne ne m’intéresse sauf une, mais celle-ci a tellement d’œillères devant les yeux qu’elle ne s’en aperçoit même pas.

 

- Mmh ! Intéressant ! Il faudra que tu me racontes un de ces jours.