Chapitre 6

 

 Plus d’un mois plus tard, Gaku passa ses samedis et ses dimanches dans le grenier de la maison. Avec l’aide de ses sœurs, il l’avait vidé complètement. Grâce à son nouveau travail dont il avait réussi le test sans aucun problème, il avait pu facilement trouver tout le matériel pour l’isolation, pour l’électricité et tout le reste à moitié prix.

 

 Entre temps, il avait reçu deux lettres. L’une venait de Sawako. Apparemment, comme il l’avait deviné, son chat sauvage avait trouvé quelqu’un. Il en était plutôt content pour lui. Après tout, même lui, son cœur battait pour deux personnes. Il voyait assez régulièrement Terrence et sa fille, quant à Shuei, presque chaque jour, car il venait souvent à la maison avec Megumi. Gaku ne savait comment gérer avec eux deux, mais Shuei semblait l’avoir fait pour lui. Le garçon ne faisait rien, ne faisait aucune allusion. Il lui parlait normalement. Ce simple fait perturbait beaucoup Gaku. Il n’arrivait pas à vraiment cerner le garçon et ça l’énervait assez.

 

 Par contre, il avait vite remarqué l’animosité entre Terrence et Shuei. Il se demandait bien la raison, mais aucun d’eux ne semblait vouloir le dire. Cela n’empêchait pas le garçon d’être correct et poli avec l’homme. Alors, Gaku pensa qu’il avait dû rêver. Shuei ne s’intéressait pas à lui comme il l’avait cru. Pourtant parfois, il sentait son regard sur lui, un regard chaud, très brûlant.

 

 La deuxième lettre était celle qu’il avait envoyée à Tooru avec un simple reçu affirmant que le jeune homme n’était plus interné depuis quelques semaines. Est-ce que cela voulait dire que Tooru était libre enfin ? Mais, où se trouvait-il alors ? Est-ce qu’un jour, il le reverrait ? Il s’inquiétait pour lui comme celui-ci s’était inquiété pour lui. Gaku, après s’être enfui, avait longé l’autoroute à pied. Il se cachait quand il apercevait la police, puis reprenait sa route. Parfois, un automobiliste le prenait au passage. Le plus souvent, il n’y avait aucune arrière-pensée, mais certains voulaient autre chose. À l’époque, Gaku se fichait royalement de lui-même et leur donnait ce qu’il voulait.

 

 Quand enfin, il était arrivé dans Tokyo, il avait longtemps erré sans but précis. Il ne savait même pas pourquoi il avait voulu aller dans cette ville. Il s’était mis à voler pour se nourrir, s’était quelquefois vendu aussi sans aucune émotion. Et puis, un jour, Tooru s’était retrouvé devant lui. Il était accompagné par un enfant de trois ans à peine. Tooru avait le même âge que lui. Il lui avait ordonné de le suivre. Gaku l’avait suivi en silence. Ce jour-là, Tooru lui avait donné un toit et de la nourriture. Il lui avait dit qu’il pouvait rester ici s’il voulait à la seule condition qu’il ne se vende plus.

 

 Gaku se souvient également que son ami lui avait mis les points sur « I » aussitôt. Il lui avait balancé à la figure de ne pas tomber amoureux de lui, car il n’était pas intéressé par les mecs. Il apprit également que l’enfant était celui de Tooru. Il lui avoua que la mère du petit était partie en le laissant seul avec le petit. À dix-neuf ans à peine, Tooru se chargeait d’élever son fils seul. Il travaillait dans un bar comme barman. Il y fit engager son ami ensuite.

 

 Combien de temps vécut-il avec Tooru en colocation ? Si c’est souvenir était juste, il y vécut deux ans avant de pouvoir s’offrir ce hangar dont il s’était amusé à transformer en loft. Tooru venait souvent squatter jusqu’à que Gaku commence à fréquenter Kaoku. Les deux hommes se détestaient cordialement. Ensuite, le drame avait eu lieu. Le jeune fils de Tooru mourut dans un accident de la route. Gaku avait soutenu son ami dans sa douleur. C’est aussi dans cette période que Gaku rencontra Sawako. Sa vie prit un autre tournant avec ses deux amis.

 

Puis, un jour dans le bar, une rixe avait eu lieu. Un homme avait été tué et tous les protagonistes furent accusés pour coup entrainant la mort. Tooru était parmi les suspects, alors qu’il n’avait jamais touché la victime. Au contraire, il avait tenté d’arrêter toute cette violence. Personne n’avait voulu l’entendre sauf Gaku et Sawako. Le chat sauvage avait avalé sa fierté pour demander de l’aide à son grand-père. Celui-ci avait promis de faire son nécessaire. Peut-être avait-il réussi ? Si c’était le cas, Gaku le bénirait à tout jamais. Son ami avait déjà trop souffert en perdant son fils.

 

Gaku en était là dans ses pensées quand il entendit du bruit derrière lui. Il y aperçut sa sœur cadette en compagnie d’un grand jeune homme. Gaku fronça les sourcils. Qui était ce garçon déjà ? L’illumination se fit enfin. C’était un des jeunes du club de danse. Par contre, son nom lui échappait. Il fut un peu désappointé de ne pas voir Shuei avec eux.

 

- Coucou, onii san ! Je me suis dit que tu aurais besoin d’aide.

 

- Toute main-d’œuvre serait la bienvenue en effet, répondit-il en souriant devant son enthousiasme.

 

- Haha ! Je me le disais bien, c’est pour cela que je t’ai amené Seito à la rescousse. Shuei, le traitre, a pris la poudre d’escampette. Il a dit qu’il était hors de question qu’il s’épuise à faire des travaux.

 

- Mmmh ! Ce n’est pas grave. Seito fera très bien l’affaire avec toi, ma jolie.

 

 Megumi regarda autour d’elle. La pièce était très grande étant donné qu’elle faisait toute la maison. Son frère avait même créé deux pièces supplémentaires, une salle d’eau et une chambre. Le reste de la pièce servait de salon et de cuisine. Il n’y avait pas à dire, son frère était très doué. En peu de temps et de son temps libre, il avait transformé le grenier en petit appartement. Maintenant, il n’y avait plus qu’à placer les meubles.

 

 Pendant plus d’une heure, la jeune fille et son ami aidèrent son frère à tout ranger et installer. Elle passa un très bon après-midi avec les deux hommes. Sa mère et sa sœur Lymle devaient s’occuper du restaurant, Mairu se trouvait depuis le début du weekend chez sa meilleure amie et Kotoro était parti voir une exposition florale. Habituellement, elle était en compagnie de son meilleur ami à discuter de tout et de rien, à flâner dans les rues avec lui. Mais, Shuei était assez renfermé ces derniers temps. Elle n’aimait pas non plus le fait qu’il aille trop souvent sur le pont où Ayato avait perdu la vie.

 

 Il l’énervait aussi. Il lui disait tout avant, mais là, il lui cachait quelque chose, elle en était sûre. Elle était certaine que si elle partait à sa recherche, elle le retrouverait soit près du ruisseau, soit au cimetière. Elle lui avait déjà dit que cette manie était très morbide, mais il ne l’écoutait pas. Il se fâchait même. Il avait décidé de s’occuper de la tombe de son frère défunt parce que personne ne s’en occupait et il trouvait cela très triste. Elle l’aimait bien, même beaucoup son ami d’enfance.

Alors, elle s’inquiétait beaucoup pour lui. Elle le connaissait tellement, alors elle avait vite deviné la fascination qu’il avait envers Gaku. Elle se demandait si son frère l’avait remarqué. Elle ne le pensait pas vraiment. Son frère était tellement simple. Elle rangeait les livres parlant de maçonneries, quand finalement, elle demanda :

 

- J’aurais pensé que Terrence serait venu te donner un coup de main. Vous êtes très proches, tous les deux.

 

 Gaku faillit rougir. C’était si flagrant qu’il appréciait bien cet homme ?

 

- Il est absent pour quelques jours, finit-il par dire, d’une voix à peu près normale.

 

- Ah ! Et Kimi ?

 

 Pour reprendre contenance, Gaku s’occupa à ranger la vaisselle.

 

- Meg, tu es trop curieuse, s’exclama, alors son ami.

 

- Mais euh ! Je demande juste.

 

- J’ai fini par m’habituer à sa curiosité, Seito kun. Merci quand même ! Pour te répondre, Kimi est gardé par leur voisine.

 

 

 L’homme s’étira et sortit du lit. Il se sentait en pleine forme. Rien de plus qu’une partie de jambes en l’air pour trouver la forme ! C’était tellement facile de les faire tomber dans ses bras. Il regarda un instant le corps avachi entre les draps. La femme dormait sur le dos et le soleil illuminait l’alliance à son annulaire. Il eut un sourire. Les femmes mariées étaient les proies les plus faciles. Apparemment, leurs maris n’arrivaient pas à les satisfaire convenablement.

 

 Il se rhabilla. Il vérifia une dernière fois pour voir s’il n’oubliait rien et sortit de la chambre. Il sortit de l’hôtel avec nonchalance. Dès qu’il fut dehors, il boutonna sa veste. Certes, le printemps faisait son apparition, mais il faisait encore un peu frais. Il s’arrêta et s’alluma une cigarette. Il ne regrettait pas sa décision de venir pendant un temps au Japon. Il avait promis à son père de rester deux ans seulement et de rentrer ensuite. Il voulait s’amuser. Il en avait le droit quand même. Il ne pouvait le faire en Angleterre au risque de discréditer sa famille.

 

 Il tenait à son héritage après tout. Pourquoi refuserait-il quelque chose qui lui était dû ? Ce serait vraiment stupide de sa part. Il laissa échapper de la fumée. Il devrait rentrer. Parfois, il se demandait pourquoi il s’était encombré de sa fille, mais bon, elle lui tenait compagnie. Et puis, grâce à elle, il était facile de s’approcher de cet homme. Il avait déjà eu des relations avec des hommes dans sa jeunesse, mais il le cachait. Il ne fallait surtout pas que son entourage le sache. Combien de temps mettrait-il a le faire tomber sous son charme ? Il eut un étrange sourire. Il y arriverait facilement et le ferait mijoter un bon moment.

 

 À cet instant, son regard se porta vers le tournant. Une certaine colère monta en lui. Le faisait-il exprès ce garçon ? Pourquoi le trouvait-il souvent sur sa route quand il faisait des escapades ? Il avait presque l’impression que le garçon le suivait afin de le juger. Il avait quand même le droit de faire ce qu’il voulait. Pourquoi s’acharnait-il contre lui ? Il allait lui dire sa façon de parler. L’homme s’approcha. Le garçon ne bougea pas. Il le fixait droit dans les yeux. L’homme haïssait ces yeux vairons au plus haut point.

 

- Vas-tu me foutre la paix ? S’écria l’homme, d’une voix grondante.

 

- Pourquoi ? Répondit calmement le garçon. Auriez-vous peur que je crie sur les toits à quel point vous êtes médiocres ? N’ayez crainte, je ne vais pas user ma salive pour vous.

 

- Tu me détestes pour quelle raison ?

- Réfléchissez un peu, enfin si vous le pouvez. Je n’ai pas l’impression que vos parents vous ont donnée beaucoup d’intelligence, répliqua le garçon, d’une voix calme et froide.

 

 L’homme enfonça ses poings dans les poches de sa veste. Il mourait d’envie de cogner ce gosse insolent. Il respira un bon coup et s’écria :

 

- Je crois savoir. Tu es jaloux parce que cet homme m’a choisi plutôt que toi. Pas vrai ?

 

 Le garçon porta une main à son visage et repoussa une de ses mèches grises. Il eut un sourire mauvais et fixa à nouveau l’homme.

 

- Vous vous trompez. Vous pouvez jouer avec lui si cela vous chante. Un jour, vous le regretterez.

 

- Pourquoi donc ?

 

 Au lieu de répondre, le garçon fit demi-tour. Il s’apprêtait à traverser. Il se retourna avant.

 

- Vous verrez bien. Mais sachez qu’un jour, il sera avec moi et vous n’aurez que vos larmes pour pleurer.