Chapitre 5

 

 La moto roula sur la route pratiquement déserte pour une fois. Elle filait à une allure très peu recommander, mais le pilote semblait ne pas se soucier le moins du monde le risque d’être arrêté par la police. Il se mit à ralentir seulement quand il arriva aux alentours de la sortie de la ville. Il pouvait apercevoir le chantier à quelques minutes.

 

 Il s’arrêta et enleva son casque. Il observa les alentours. La seule chose qu’il pouvait voir pour l’instant était les bulldozers et les cabanes qui servaient de salle de repos et de bureau, ainsi que les bois entourant tout le site. Il sortit de la poche de sa veste le bout de papier où se trouvait l’adresse. Il se trouvait au bon endroit. Il soupira et fourragea ses cheveux.

 

 Il se perdit dans ses pensées. Depuis quelques jours, il était troublé, surtout depuis sa rencontre avec Terrence Langlet. L’homme lui avait fait beaucoup d’effet, mais il n’y avait pas que lui. Il se sentait attiré également par Shuei. Il s’en était rendu compte en accompagnant sa sœur Megumi à son club de danse. Il était resté à l’arrière dans l’ombre pour ne pas gêner et il n’avait pas pu empêcher son regard de rester fixer sur le jeune corps de l’ami de sa sœur. Et puis, ensuite, il avait aperçu le torse nu de Shuei dans les vestiaires.

 

 Il en avait été très troublé. Mais, il se refusait à céder. Shuei avait quinze ans à peine. Pour lui, ce n’était encore qu’un gosse. Il devrait faire attention que le garçon ne s’entiche pas de lui non plus. Enfin, il verrait bien à ce moment-là, n’est-ce pas ? Si cela continuait, il risquait fort de se compliquer encore une fois la vie. Il soupira en se secouant un bon coup. Il descendit et se rendit sur le site.

 

 Il crut un instant être tout seul, mais il aperçut du mouvement dans une des cabanes. Il s’en approcha et frappa à la porte. Une voix grave à fort accent l’invita à entrer. Gaku inspira un bon coup et pénétra dans la pièce. Un homme corpulent était installé derrière un bureau métallique couvert de paperasses.

 

- Salut à toi, jeune homme. Tu peux t’asseoir, je ne vais te manger, tu sais ? S’exclama, alors, l’homme en riant.

 

 Gaku faillit rougir comme un gamin. Il se laissa tomber sur un siège en bois. L’homme, au crâne dégarni, retira ses lunettes et se frotta les yeux un instant. Il se mit à observait le jeune face à lui. Il le voyait mal à l’aise et surtout inquiet. L’homme se présenta :

 

- Je suis Aymeric Dupontel, le grand patron. J’ai cru comprendre que tu cherchais du travail.

 

 Le jeune homme hocha la tête, silencieux.

 

- As-tu déjà travaillé sur un chantier ?

 

- Oui, j’en ai fait quelques-uns sur Tokyo, mais je ne peux pas vous donner de preuve.

 

 Aymeric tritura son stylo angoissant un peu plus Gaku.

 

- Du travail au black ? Mmmh ! Tu ne devais pas être majeur à l’époque, je me trompe ?

 

- Euh ! Non, vous avez raison.

 

- Bien, ne t’inquiète pas. Je ne veux pas dans mon chantier des jeunes sortis de l’université. Je les trouve bien trop coincés. Je veux des gens avec leur potentiel pur, mais en qui je peux faire confiance. Tu vas faire un essai de quelques jours, je vais vite me faire une idée. Si tout va bien, tu signeras un contrat pour la durée de ton travail et si par chance, je te trouve doué, je te prendrais pour tous mes futurs chantiers. Ça te convient ?

 

- Si ça me convient ? Bien sûr que cela me conviens, je serais assez fou de refuser, Dupontel-san.

 

 L’homme grimaça et s’exclama alors :

 

- Alors déjà, tu vas arrêter avec Dupontel. OK ? C’est Aymeric tout court, compris ?

 

- Euh… Comme vous le voudrez, Aymeric.

 

 L’homme se leva et serra la main de Gaku. Il le libéra ensuite, en lui précisant de venir sur le chantier dès lundi à huit heures précises. Le jeune homme sortit et retourna auprès de sa moto. Il laissa échapper un « Yes » de contentement. Il avait toujours apprécié de travailler sur les chantiers. C’était bien plus motivant. Quelques minutes plus tard, il reprit la route. Il devrait peut-être remercier Shuei. Ah ! Qu’est-ce qu’il racontait encore celui-là ! Il n’avait pas pensé prendre ses distances avec le gamin. Mais quel idiot, il pouvait être des fois !

 

 À un carrefour, il se rendit compte qu’il venait de se tromper de route. Et bien voilà, maintenant, il n’était même plus capable de rentrer chez lui sans se perdre. Il était vraiment un cas. En arrivant près d’un pont, il reconnut l’endroit. Alors, il ralentit et s’arrêta sur ce pont. Il jeta un coup d’œil par-dessus. Il vit le ruisseau où il s’y rendait enfant avec Ayato. Pourquoi son jeune ami avait-il décidé de se suicider justement à cet endroit ? Il avait sauté du pont et s’était écrasé contre les pierres entourant le ruisseau. Un mouvement près de l’eau le fit se pencher un peu plus. Un jeune garçon s’y trouvait jetant des cailloux. Les cheveux gris pâle étaient reconnaissables. Que faisait Shuei sur ce lieu de drame ? Il avait le corps recroquevillé sur lui-même, le regard perdu.

 

 Gaku se demandait ce qu’il devrait faire. Devait-il aller le voir ? Lui parler ? Il en était là dans ses pensées quand une main se posa sur son épaule le faisant sursauter comme un malade. Il se retourna et se retrouva devant l’autre homme de ses pensées. Il en fut assez surpris et en même temps ravi. Gaku repéra pourtant l’enfant qui accompagnait l’homme. Il n’en était pas vraiment étonné. Sa sœur Lymle lui avait parlé de Terrence après le service. Il apprit ainsi qu’il était veuf depuis cinq ans. Sa femme serait morte en couche le laissant seul élevée sa fille. Gaku l’observa rapidement. La petite fille était rousse et la peau bien blanche. Une jolie poupée, pensa Gaku. Elle était bien plus anglaise que son père dont les yeux bleus étaient bridés pour montrer son ascendance japonaise.

 

- Bonjour Gaku. Quelle coïncidence ! Qu’est-ce qui vous amène dans le coin ?

 

- Ah ! Euh... Je me suis trompé de chemin. Ma mère me disait souvent que je n’avais aucun sens de l’orientation, je crois bien qu’elle avait raison.

 

 L’homme sourit amusé. La petite fille fixait Gaku. Elle finit par demander.

 

- C’est un ami à toi, papa ?

 

- Oui, il s’appelle Gaku. Gaku voici ma fille Kimi.

 

 Le jeune homme s’agenouilla devant la jolie frimousse et serra la petite main.

 

- Enchanté de te connaitre, mademoiselle Kimi.

 

 La petite fille se mit à rire. Elle pencha la tête et s’écria :

 

- Je l’aime bien ton ami, papa.

 

- Ma fille vous a adopté. Vous en avez de la chance.

 

 Gaku en fut tout content. Son regard s’égara de nouveau vers le ruisseau. Il croisa le regard de Shuei. Son cœur faillit faire un arrêt cardiaque. Décidément, il était vraiment un cas désespéré. Le garçon eut un léger sourire triste avant de se détourner et de partir dans le sens opposé à la sienne. Gaku fronça les sourcils. Il avait dû louper un épisode.

 

- Avez-vous un problème, Gaku ?

 

 Le jeune homme se sentit pris en faute. Mais, il secoua la tête. Il se tourna de nouveau vers l’anglais et sa fille.

 

- Elle est à vous la moto ? Demanda la petite fille.

 

- Oui, j’ai économisé longtemps pour pouvoir me l’offrir. Aimez-vous les motos, Terrence ?

 

- Ce sont de beaux engins. Mais, je ne sais absolument pas en faire.

 

- Vous ne savez pas ce que vous perdez.

 

 Terrence se mit à rire. Il finit par dire.

 

- Voulez-vous nous accompagner ? Ma fille meurt d’envie de manger une glace alors qu’il fait froid.

 

 Gaku accepta avec plaisir. Il n’allait quand même pas refuser, n’est-ce pas ? Il serait fort stupide. La petite fille sauta de joie et demanda à son nouvel ami si elle pouvait monter sur sa moto. Avec l’autorisation de son père, Gaku la fit monter. Pendant qu’il poussait son engin tout en discutant avec Kimi. Terrence posa son regard à son tour vers le ruisseau et en longeant aperçut à nouveau le garçon aux cheveux gris.

 

 Il le connaissait bien. Ce garçon habitait à deux maisons plus loin de chez lui. Il croisa les yeux vairons. Même de loin, il pouvait lire l’animosité dans ce regard. Il eut un étrange sourire. Depuis la première fois où il l’avait rencontré un matin, ce garçon le regardait toujours avec une certaine animosité. Il ne savait pas d’où elle venait, mais elle l’amusait. Mais, cette animosité était assez réciproque. Shuei Morita le mettait mal à l’aise. Il le jugeait par un simple regard. Et Terrence avait toujours eu horreur d’être jugé pour ses actes.

 

 L’homme retourna son regard vers sa fille et son nouvel ami. Son sourire s’agrandit. Sa venue tombait à pique. Il commençait à s’ennuyer. Il allait bien s’amuser à nouveau. Il jeta à nouveau son regard vers le ruisseau, mais le garçon avait disparu. Il haussa les épaules. Il ne le craignait absolument pas. Pourquoi aurait-il peur d’un gosse de quinze ans ? Il se secoua et rejoignit les deux autres.

 

- Vous avez l’air de bien vous amuser tous les deux.

 

- Votre fille est très amusante, Terrence.

 

- Oui, une vraie boute en train. Je ne risque pas de m’ennuyer.

 

- Haha ! Vous avez de la chance, vous en avez qu’une, moi il y en a deux à la maison. Megumi et Mairu faut savoir les tenir. Elles m’épuisent souvent.

 

- Certes, mais vous les aimez bien vos petites sœurs, je me trompe ?

 

 Gaku eut un sourire attendrissant. C’est vrai qu’il les aimait bien ces demoiselles. Il avait eu raison de revenir. Il devrait l’annoncer à Sawako quand il lui écrirait.