Chapitre 4

 

 Depuis combien de temps se trouvait-il chez lui, auprès de sa mère et de ses sœurs ? Les jours passaient tellement à une rapidité qu’il ne les avait pas vu passer. En réfléchissant un peu, cela faisait bien un mois et quelques semaines. En tout cas, la Saint-Valentin était passée et Gaku s’était enfermé dans sa chambre ce jour-là.

 

 Auparavant, ce jour-là, il le passait avec Sawako. Son chat sauvage n’aimait pas cette date, c’était celle de sa naissance. Ce jour-là, le garçon devenait infernal, intenable. Il fallait s’occuper à lui faire oublier. Gaku ne s’en plaignait jamais. Pourquoi l’aurait-il fait d’ailleurs ? Il pouvait ainsi dévorer son chat sauvage à loisir sans oublier d’éviter de l’embrasser. Malheureusement pour lui, il avait toujours tendance à oublier. Il en avait reçu des coups.

 

 Ce jour le rendait nostalgique et souffrait un peu plus la séparation avec Sawako. Avec son caractère, Gaku était certain que le garçon lui trouverait vite un remplaçant, surtout s’il était avec ses amis français. Il s’en souvenait quand ils étaient venus au Japon. Sawako n’était pas venu une seule fois le voir, mais il avait eu la chance de l’apercevoir au loin avec eux. Il avait vu son regard et sa joie d’être avec eux. À ce moment-là, il avait bien compris qu’il n’aurait aucune chance d’être l’heureux élu de Sawako.

 

 Le jeune homme se laissa tomber sur son lit. Il fixa le plafond blanc. Il devait bien reconnaitre d’être assez mal à l’aise dans cette chambre. Il aimait être avec sa famille, mais il se sentait trop étouffer dans cette pièce. Elle lui rappelait peut-être trop de mauvais souvenirs. Peut-être devrait-il se trouver un appartement ou un studio ? Mais, cela attristerait sa mère et ses sœurs. Il le savait bien. Il pouvait apercevoir le regard de sa mère sur lui. Il remarquait bien ses soupirs de soulagement quand il rentrait. Elle avait peur qu’il décide de s’en aller à nouveau. Il ne savait pas quoi faire. Il s’ennuyait également.

 

 Il avait bien cherché du travail, mais les seuls endroits où il avait pu trouver ne le satisfaisaient pas. À Tokyo, il avait pu travailler dans un bar, le soir. C’était assez cool, mais il voulait changer. Il ne voulait plus être confiné dans une salle pleine de senteurs d’alcool. L’autre raison était surtout que les seuls bars valables dans le coin se trouvaient dans la ville voisine. Il aurait au moins une bonne heure de route à faire à chaque trajet. Pour le moment, il avait trouvé un job à mi-temps dans un magasin alimentaire. Il détestait ça, mais il devrait s’en contenter pour le moment.

 

 Il fourragea ses cheveux. Il en avait assez de ressasser toujours la même chose. Il souffla et se redressa pour appuyer son dos contre le dossier du lit. Il entendit une porte claquée et la voix de ses deux sœurs. Megumi et Mairu venaient de rentrer du collège. En avril, Megumi entrerait au lycée. D’ailleurs, il devrait penser à lui acheter un cadeau d’anniversaire. Elle aurait seize ans le mois de mars.

 

 Par la porte, il vit les deux jeunes filles passées en coup de vent tout en le saluant au passage. C’était de vraies tornades. Une ombre apparut quelques minutes plus tard. Gaku reconnut le meilleur ami de Megumi. Il se troubla à nouveau. Shuei le salua de la tête, les joues un peu rouges comme chaque fois. Pourtant quand il parla, il avait une voix sereine et normale.

 

- Konnichi wa, Ga-san !

 

 Le garçon avait repris le surnom qu’il lui donnait enfant. Cela ne dérangeait pas du tout Gaku. Shuei s’appuya contre le chambranle de la porte et croisa les bras.

 

- Je t’ai vu au magasin en début d’après-midi, Ga-san. Tu avais l’air de t’ennuyer à mourir.

 

 Gaku se redressa et s’installa normalement sur le lit. Il jeta un regard noir au garçon qui souriait, légèrement moqueur.

 

- Shuei, tu es un sale gosse.

 

- J’en suis fort désolé. Je suis peut-être né ainsi.

 

- Comment Megumi fait-elle pour te supporter tous les jours ?

 

- Haha ! Tu devrais le lui demander. Tiens, j’ai pensé que cela t’intéresserait mieux.

 

 Shuei s’approcha du frère de sa meilleure amie et lui tendit un papier. Gaku le prit et y lut un numéro de téléphone et un nom. Il jeta un coup d’oeil surpris au garçon.

 

- Le père d’un ami recherche du personnel pour un chantier à la sortie de la ville. J’ai pensé que tu aimerais mieux être en plein air qu’être enfermé en quatre murs.

 

 Shuei rougit et se gratta le crâne. Il recula pour reprendre sa place à la porte. Il était mal à l’aise. Gaku déposa le papier sur la table de chevet.

 

- Merci, Shuei. C’est sympa de ta part.

 

- Euh !… De rien.

 

 Pour reprendre contenance, le garçon s’exclama :

 

- Tu avais vraiment des goûts pourris plus jeunes.

 

- Sympa ! Désolé si mes goûts ne te reviennent pas, insolent.

 

 Shuei se mit à rire devant la bouderie de son ainé. Le garçon s’exclama à nouveau :

 

- Megumi m’a dit que tu ne te sentais pas bien dans cette pièce, alors pourquoi ne changes-tu pas ? Je veux dire, cette maison a le mérite d’avoir un grenier avec une entrée à l’extérieure.

 

 Gaku ouvrit les yeux en grand. Il n’y avait pas songé du tout. Il devrait aller y jeter un œil pour voir les travaux à faire. C’est sûr qu’il s’y sentirait beaucoup mieux et aurait un endroit calme quand il voudrait être seul.

 

- Décidément, tu peux être un génie quand tu veux.

 

- Ce n’est pas quand je veux, je suis un génie, c’est tout.

 

- Shuei ! Au lieu de dire des âneries plus grosses que ta tête, si tu venais bosser pour changer ! S’écria Megumi, en sortant sa tête hors de sa chambre.

 

- Comment ça pour changer ? Tu vas voir comment je m’appelle, Meggy ! Ce n’est pas moi qui ai eu un huit sur vingt en anglais.

 

 Gaku regarda le garçon rejoindre sa sœur tout en la massacrant de ses pires défauts. Ils s’entendaient à merveille ces deux-là ! Il s’étira et descendit. Il rejoignit sa mère dans la cuisine. Elle le salua avec un large sourire de bienvenue.

 

- Où sont Lymle et Kotoro ? Demanda-t-il.

 

- Mmh ! Kotoro ne va surement plus tarder à rentrer de son travail. Quant à Lymle, c’est son tour de s’occuper du restaurant.

 

- Pourquoi ne sont-elles pas allées à l’université ?

 

 Inoue se tendit un peu. Puis, elle servit deux tasses de café. Elle tendit une tasse à son fils et s’installa à table face à lui. Elle se perdit dans ses pensées.

 

- Lymle ne voulait pas me laisser gérer toute seule le restaurant. J’ai tenté de la raisonner, mais rien à faire. Elle voulait gagner au plus vite de l’argent pour continuer les recherches.

 

 Gaku stoppa net sa tasse à quelques centimètres de sa bouche. Il la reposa aussitôt quand elle se mit à trembler.

 

- Tu veux dire que c’est à cause de moi qu’elle n’y est pas allée ?

 

- Non, ne le pense surtout pas, Gaku. Tu es juste une excuse. Ma fille n’a jamais aimé les études et c’est la seule vérité. D’accord ?

 

 La croyant juste un peu, le jeune homme hocha la tête.

 

- Et Kotoro ?

 

- Elle avait commencé, mais elle ne s’y sentait pas à l’aise. Elle n’aime pas trop être entourée par le monde. Elle préfère l’univers des fleurs.

 

- Oui, je m’en suis aperçu. Tu as un magnifique jardin fleuri grâce à ses bons soins.

 

 Des pas retentirent et Shuei fit son apparition. Il portait son sac à dos.

 

- Tu t’en vas déjà, Shuei ?

 

- Oui, merci pour le goûter. À bientôt Ga-san, Inoue-san.

 

 Le garçon s’approchait de la porte quand Inoue demanda :

 

- Est-ce que tout va bien chez toi, Shuei ?

 

 Le garçon resta silencieux un moment, puis il se retourna et adressa un sourire à la mère de son amie. Gaku le trouvait faux.

 

- Oui, bien sûr. Ne vous inquiétez pas, Inoue-san ! Ne vous ai-je pas promis de vous le dire si quelque chose n’allait pas ?

 

- Oui, c’est vrai. Je suis désolée de t’avoir posé la question.

 

- Ja ! Dit-il, avec un geste de la main.

 

 Gaku regarda sa mère un long moment. Elle regardait la porte où venait de partir le garçon. Elle avait le front plissé, d’inquiétude.

 

- Quelque chose ne va pas avec les Morita ?

 

 Inoue tourna la tasse entre ses mains. Elle soupira :

 

- Kahori est trop possessif avec son fils. Elle l’étouffe et le traite encore comme un enfant, alors qu’il va bientôt avoir seize ans. Elle ne se rend pas compte, à quel point elle lui fait du mal. Elle n’arrête pas de le comparer à Ayato. Mais, Shuei ne dit rien, ne montre rien.

 

- Et son père ?

 

- Emori-san ? Je crois qu’il se fiche éperdument de son fils. Il a tendance à dire qu’il n’a plus de fils. Pour lui, Shuei n’est pas le sien.

 

- Est-ce qu’il est violent avec lui ?

 

 Inoue serra la tasse à s’en faire mal. Gaku posa tendrement sa main sur celle de sa mère. Elle lui adressa un petit sourire.

 

- Je ne sais pas et Megumi non plus. Parfois, je la questionne à lui en donner mal à la tête. Elle m’a promis que si c’était le cas et qu’elle le savait, elle agirait en conséquence, même si cela devait lui faire perdre l’amitié de Shuei.

 

- Ma petite sœur est un Ange.

 

- Oui, elle sait à quel point je me suis attaché à ce garçon.

 

- Tu étais proche d’Ayato aussi. Il t’aimait bien.

 

- Oui, c’était un adorable gamin. Mais, je n’ai pas pu le sauver pour autant.

 

 Gaku se leva et s’agenouilla près de sa mère. Il la prit dans ses bras. Elle se laissa bercer. Elle était trop heureuse de sentir à nouveau la chaleur de son fils.

 

- Tu resteras toujours avec nous, n’est-ce pas, Gaku ? Tu ne retourneras plus là-bas, hein ?

 

 Le jeune homme embrassa le front de sa mère, avec tendresse.

 

- Je suis désolé de t’avoir fait souffrir toutes ses années, Okaa-san.

 

 Elle lui caressa la joue.

 

- Ce n’est rien. La seule chose qui importe est que tu vas bien. C’est tout ce qui compte à mes yeux. Je veux juste voir mes enfants être bien dans leur corps et être heureux.

 

 Quelques minutes plus tard, Gaku se trouvait sur la route pour se rendre au restaurant, « Le Goéland ». Il avait décidé d’aller rendre visite à sa sœur dans son travail. Le restaurant se trouvait à vingt minutes à moto de la maison. Quand il y entra, il aperçut le monde. Lymle prenait les commandes. Quand elle le vit, son visage se transforma en joie.

 

 Gaku eut tout à coup très peur. Ce visage n’était pas bon signe. Et il eut raison. Elle l’attrapa et le fit entrer dans les vestiaires. Elle fouilla dans les casiers à la recherche d’un uniforme de serveur. Quand elle trouva enfin, elle se tourna vers lui avec toujours affiché sur son visage le sourire diabolique.

 

- Un de mes serveurs est tombé malade. Je suis en plein boom et je ne sais plus où donnait de la tête. Veux-tu bien me donner un petit coup de main, Onii san ?

 

 Fataliste, le jeune homme accéda à sa demande. Par contre, il la jeta dehors. Hors de question qu’elle s’amuse à le regarder se changer, cette friponne ! Il enfila le pantalon noir et la chemise blanche. Heureusement, il avait enfilé des baskets noirs. Il aurait moins mal aux pieds qu’avec ses santiags. Quand il sortit, sa sœur siffla.

 

 Rien qu’un changement de vêtement et son frère était sublime. Gaku renifla de dégout. Il préférait mille fois ses jeans et ses tee-shirts. Mais bon, pour sa sœur, il ferait un effort pour ce soir. Pour son compliment, elle eut droit à une bise de sa part, rendant par la même occasion les autres serveuses jalouses. Gaku se félicita d’avoir quelques notions de service. Dans la prochaine lettre qu’il enverrait à son ami Tooru, il devrait le remercier pour son enseignement. Tooru, le pauvre ! Cela faisait un moment où il n’avait pas songé à son malheureux ami. Il s’en voulait un peu. C’était grâce à lui s’il avait pu s’en sortir. Maintenant, Tooru se trouvait en prison pour une chose qu’il n’avait pas commise.

 

 Voilà ce qui arrivait quand vous vous retrouvez au mauvais endroit au mauvais moment. La police n’avait pas cherché et l’avait embarqué avec les autres. Il avait été accusé à tort de coup et blessures apportant la mort. Il avait plaidé son innocence, personne ne réagissait. Mais, l’enquête venait d’être rouverte grâce à l’intervention de Sawako. Il avait demandé à son grand-père s’il pouvait intervenir. Peut-être ainsi cela fonctionnerait-il ?

 

 Gaku ne vit pas le temps passer. Le restaurant de sa mère marchait vraiment très bien. La nourriture était excellente également. Il arrivait presque à la fin du service quand il le vit pour la première fois. L’homme en question était typé eurasien et devait avoir la trentaine. Il avait dans son apparence des origines japonaises et une origine européenne. Gaku ne savait pas pourquoi il l’attirait, mais ce n’était pas la même attirance qu’il avait ressentie pour Sawako ou même pour Shuei. Il n’arrivait pas à savoir à quoi elle était due. Elle avait un goût d’interdit et cela lui plaisait.

 

 Il eut bien du mal à parler à l’homme. Celui-ci le regardait droit dans les yeux, des yeux bleus ciel. L’homme lui adressa un sourire et demanda :

 

- Alors, c’est vous le frère ainé de Lymle ?

 

 Gaku en fut fort surpris. L’homme continua :

 

- Je viens souvent dîner dans ce restaurant après le travail. J’ai fini par discuter avec la patronne et sa fille. J’ai appris depuis peu que vous étiez revenu. Vous avez fait des heureuses.

 

 Gaku rougit comme un adolescent. Il était stupide. Il avait toujours été gauche avec les gens qu’il lui plaisait. L’homme lui tendit la main. Gaku la regarda un peu halluciner, mais la prit dans la sienne. Il avait le cœur qui battait la chamade. Sawako lui disait qu’il choisissait très mal ses partenaires. Peut-être que son ancien amour avait raison, mais ce n’était pas grave finalement. L’important était le présent et la vie était bien trop courte pour se priver de belle chose.

 

- Je m’appelle Terrence Langlet.

 

- Gaku Inamura