Chapitre 5

 

 La colère régnait en maître dans le Syrius. Dawn, le mandralore, était parti au fin fond de la cale afin d’être seul avec sa tristesse. Nash lui manquait déjà beaucoup. Il ne savait pas si l’enfant s’en sortirait à nouveau. Il s’en voulait de n’avoir rien pu faire pour le sauver. L’équipage respectait l’éloignement du mandralore. Tous avaient pu constater l’attachement du mandralore à l’enfant enlevé.

 Mais là où ils évitaient d’aller était près des appartements du terrien. Jeff Hikory, lui, faisait bien plus peur que tous les mandralores réunis. Il était dans une fureur telle que même Karen évitait de lui rendre visite. En fait, Jeff était aux arrêts. Il avait frappé le capitaine Tarosa quand il apprit que le Syrius ou autre ne partirait pas à la recherche de Nash.

 La Princesse Keita avait ordonné son enfermement. L’équipage n’avait pas osé désobéir. Les colères de la Princesse étaient toujours assez violentes. Bien évidemment, acte qui ne plut absolument pas à Tarosa. Il n’en voulait pas au Terrien pour le coup de poing. C’était même compréhensible. Se sentir impuissant trois fois de suite, il n’y avait rien de plus humiliant.

 Jeff n’avait rien pu faire sur Terre, dans le vaisseau Mandralore ou sur le Syrius. Il avait l’impression d’être minable, d’avoir abandonné Nash à son malheur. Qui disait que les pouvoirs du gamin étaient un don ? Oh ! Non, pas un don ! Mais une malédiction ! S’ils n’existaient pas, Nash serait surement encore avec ses parents comme un gosse normal.

 Le Terrien porta la main dans ses cheveux bruns et les fourragea. Il en avait assez de tourner en rond, d’être complètement perdu. Il laissa échapper un rire presque hystérique avant de fermer les yeux et de se laisser tomber sur sa couchette. Perdu, il était perdu au fin fond de l’univers. Il ouvrit à nouveau les yeux et regarda par le hublot. Il aperçut l’immensité noire pailletée de lumières. Il s’avoua quand même n’avoir jamais vu quelques choses d’aussi beau même dans ses rêves les plus fous.

 L’interphone émit un petit bruit. Jeff se redressa en sursaut. Il n’était pas encore très habitué à ce genre de système. Il se leva et appuya sur le bouton d’entrée. La porte coulissa laissant le passage au Capitaine du Syrius. Jeff tiqua un peu en apercevant le bleu sur la joue de Tarosa. Celui-ci remarqua l’insistance du regard et eut un sourire en coin. Il s’exclama :

- Vous avez un sacré direct, Jeff. J’espère que tous les Terriens sont de cette trempe.

 Jeff frissonna. Honte un peu de lui, mais il ne songeait plus trop à la Terre ces derniers temps. Il lança :

- Il y en a quelques-uns. Je pense que les mandralores vont savoir ce qu’il en coûte de nous attaquer. Quand ils le veulent bien, les humains savent se serrer les coudes.

- Vous m’en voyez ravi.

 Tarosa se tut et observa en silence le Terrien. Jeff commençait à se sentir un peu mal à l’aise. Finalement, le Capitaine détourna le regard de lui-même. Il hésitait, mais finit par avouer.

- Je voulais m’excuser.

- Pardon ? S’exclama Jeff, vraiment surpris.

 Aux dernières nouvelles, c’était plutôt à lui de s’excuser pour le coup de poing donné.

- Ne soyez pas aussi surpris. J’ai mes torts aussi. Vous savez si cela ne tenait qu’à moi, j’irais sans hésiter chercher Nash aux mains d’Erianisa. Mais, je ne suis pas seul. Vous devez le savoir mieux que personne, Jeff.

 Le Terrien s’assit sur le bord de la couchette en soupirant.

- Je le sais. Parfois, il est nécessaire pour la survie de plusieurs personnes de sacrifier une personne. J’ai fait plusieurs guerres, alors ce genre de choix, j’en ai déjà eu, mais croyez-vous que c’est si facile ? Habituellement, nous sacrifions un soldat, un adulte, mais là, c’est un gosse, Tarosa. Il n’a que cinq ans. Il ne connaît pas encore la vie.

 Le Capitaine pénétra plus avant dans la chambre et s’installa devant le hublot. Il adorait regarder l’immensité. Un jour, il avait eu le choix entre devenir le fils adoptif de l’empereur Tirésias de Sowata ou entrer chez les Espaciens. Il n’avait pas hésité un seul instant. Pourtant, s’il avait choisi Tirésias, il aurait pu alors épouser Keita, mais la jeune femme n’était pas son véritable amour. Elle ne pouvait pas rivaliser avec cette étendue de noir et de lumières féérique.

- Je connais Erianisa personnellement, Jeff.

- Quoi ?

- Oui, je suis orphelin. Mes parents ont été tués sur une des colonies appartenant à Déjanire. J’ai été envoyé alors dans un orphelinat spatial. J’y ai grandi avec d’autres enfants comme moi. Parmi eux, il y avait Erianisa. Elle était déjà spéciale pour Déjanire. Il était prévu qu’elle deviendrait une prêtresse. Elle était donc formée pour en devenir une. Mais, elle refusait ce sort. Elle ne voulait pas être confinée comme prêtresse, être aux ordres des Empereurs.

 Tarosa posa son front contre le hublot et reprit :

- Je ne sais pas pourquoi elle haïssait Déjanire, mais elle ne voulait pas y mettre les pieds. Un jour, l’ordre a été donné de l’emmener. Elle est partie escortée par des Espaciens, mais son vaisseau n’est jamais arrivé à destination.

- Comment pouvez-vous savoir qu’elle vit maintenant sur Oméga ?

- Elle nous l’a évidemment signalé avec comme menace qu’elle tuerait sans hésiter quiconque essaierait de l’arrêter.

 Tarosa se détourna pour faire face au Terrien. Il continua :

- Je ne crois pas qu’elle le tuera ou le vendra, mais je ne garantis pas qu’elle ne lui fasse aucun mal. Actuellement, je ne peux rien faire. Mais si vous y mettez du cœur à l’ouvrage, peut-être qu’un jour, vous aurez la possibilité de faire quelque chose pour votre planète et pour Nash. Mais, vous devrez vous accrocher.

 Tarosa se rapprocha bien trop près au goût de Jeff. Il pouvait sentir le souffle du Capitaine sur lui. C’était assez troublant, mais le Terrien ne le montra pas. Il fixa Tarosa dans les yeux.

- Devenez un Espacien, Jeff. Un des meilleurs qui soient, car seule l’élite de l’élite devient libre de ses choix et de ses actes. Je n’ai pas réussi à devenir cette élite, mais vous avez le potentiel et le devoir de le devenir. Quand vous arriverez à ce stade, je serai ravi de servir sous vos ordres.

 Le Capitaine se redressa rapidement et sans plus un mot sortit de la chambre. Jeff se laissa tomber lourdement sur la couchette. Quelqu’un pouvait lui dire pourquoi son cœur battait la chamade. Le fait d’aimer la compagnie des hommes plus que celle des femmes ne le surprenait guère. Il le savait depuis son adolescence, mais depuis qu’il était devenu le président de la fédération, il avait dû camoufler ses penchants.

 Il porta ses bras sur les yeux. Devenir l’élite de l’élite ? Qu’est-ce que cela voulait dire ? Comment le devenir surtout ? Il ne suffisait surement pas de devenir un Espacien pour cela ? Et bien sa vie avait pris un sacré tournant.

 

 Nash suivait ces gardiens avec une certaine crainte. Les Kromas étaient des aliens bien plus puissants que les mandralores. Même si leurs corps étaient plus petits, cela ne les empêchait pas d’avoir une forte carrure à écaille et une tête énorme ressemblant à s'y méprendre à celle d’un crocodile de la Terre. Leur voix également faisait trembler le petit corps du garçon. Leur intonation était toujours gutturale et glaciale.

 Ils longèrent un long couloir menant à une immense tour. Peu avant, ils avaient traversé une place marchande. Les voix s’étaient tues à leur approche. Nash s’était senti mis à nu à être détaillé de la sorte par les habitants d’Adonis. Nash les avait un peu observés et avait pu constater la multiplicité des races. Parmi eux, il avait reconnu des humains. Il en était surpris. Comment se faisait-il qu’il y en avait déjà sur Oméga ?

 Le plus vieux Kromas, Odany poussa le garçonnet plus en avant afin de lui ordonner de marcher plus vite. Nash serrait les poings pour ne pas pleurer. Il ne voulait pas être faible sinon les coups allaient retomber. Erianisa l’avait ordonné. Si par malheur, il se mettait à sangloter, les deux Kromas avaient le droit de lui infliger une correction. Nash ne voulait plus ressentir la douleur d’un coup de poing Kromas. Il avait mal à la joue maintenant. Elle lui brûlait.

 Le couloir était long et silencieux. Ils ne rencontrèrent pas âmes qui vivent dans les parages. Ils arrivèrent enfin devant une porte scellée. Xatmer, l’autre Kromas, introduisit le code d’accès et la porte s’ouvrit aussitôt. Odany poussa violemment le gamin dans la pièce. Nash tomba lourdement sur les genoux et se mordit la lèvre à sang pour ne pas pleurer sous la douleur. Il entendit peu de temps après un déclic.

 Les Kromas le laissaient enfin seul dans une pièce. Nash s’écroula enfin en larmes. Il se recroquevilla un peu. Qui était-il ? D’où venait-il ? Il ne s’en souvenait pas. Chaque fois qu’il essayait, un mal de tête phénoménale le tordait de douleur. Pourquoi Erianisa l’empêchait de se souvenir ?

- Ah merde ! Voilà que je dois m’occuper d’un pleurnicheur, S’exclama une voix, pas très loin de lui.

 Nash se raidit aussitôt, pensant recevoir un coup, mais rien ne se produit. Il en fut un peu soulagé. Il hésita un long moment alors la voix reprit :

- Ma parole, non seulement tu pleurniches comme un bébé, mais en plus tu es un trouillard. Je suis gâté.

 Nash mordit à nouveau la lèvre pour avoir du courage et releva la tête. Il aperçut deux bottes noires chromées. En levant un peu plus la tête, il fut vraiment surpris. La personne face à lui n’était ni humaine, ni Déjaniras. Pourtant, il avait quelques particularités humaines et ce devait être un jeune garçon comme lui, mais un peu plus âgé. Son corps était plutôt longiligne, tout en muscle et des épaules carrées. Son visage était coupé à la serpe, mais pas encore entièrement formé puisqu’encore très jeune. Il était affublé de grands yeux dorés dont la pupille était oblongue comme celle des chats et à la place d’oreilles comme les humains ou les Déjaniras, il avait de longues oreilles en pointes, mais poilues. Nash remarqua également du poil brun sur les avant-bras et un peu sur la nuque.

- Bon, tu vas rester encore longtemps sur le sol froid et humide ? S’écria de nouveau la voix agaçante.

 Nash renifla doucement pour ne pas énerver son compagnon. Celui-ci ne fit pas un geste pour l’aider. Il regardait l’humain avec une certaine froideur. Pourquoi serait-il gentil avec le nouveau jouet d’Erianisa ? Le garçon se redressa avec difficulté, mais ne s’en plaignit pas. Il constata alors être dans une chambre. Elle était juste garnie d’un lit au centre, d’un bureau sur sa droite et une commode juste à côté. Il soupira triste.

 Il reçut alors un coup sur la tête. Il faillit faire une nouvelle chute. Il ne put s’empêcher d’émettre un sanglot. Il reçut en réponse un coup de pied dans le derrière. Nash fut catapulté contre le lit. Avec force, il agrippa la couverture et s’écria en larmes.

- Pourquoi ? Pourquoi me faites mal ? Qu’est-ce que j’ai fait ?

- Pfft ! Tu es une chochotte ! Je te bouscule à peine et tu chiales comme un bébé. Tu as cinq ans, tu dois plus pleurer. Tu dois être grand et fort comme un Vargas.

- Un Vargas ? Demanda le garçon, en reniflant.

 Nash essuya ses larmes avec son avant-bras.

- Ouais comme moi. Je suis un Vargas survivant. Ma planète est morte par l’invasion des Mandralores. Ils en ont eu pour leur frais. Mon peuple ne s’est pas laissé conter fleurette. Nous leur avons mis une sacrée branler à ces cons.

- Toi fort ? Alors pourquoi t’es là ?

 Le Vargas s’agita. Il se gratta sa tête brune aux cheveux fins.

- Mouais, j’avoue être esclave. Mon père m’a vendu pour payer sa dette à Erianisa. Tu le buterais un jour. J’te le dis. Eh ! Ne recommence pas à pleurer sinon je t’en remets une.

 Nash se recroquevilla sur lui-même. Le Vargas se gratta la joue comme pour réfléchir. Il finit par reprendre.

- Mouais ! J’suis pas doué. Je m’appelle Alone Nothinger. Toi ?

- Nash… Dailey.

- Mmmh ! Nash ? Mouais, pas mal comme prénom. Tu viens d’où ?

 Nash baissa la tête encore plus. Alone se gratta à nouveau la joue.

- Mouais ! N’réponds pas, je crois comprendre. Va falloir que je te coltine pendant longtemps alors, soit sympa, évite de pleurer sinon ça va me démanger de t’en mettre une. Ok ? Si tu arrives à faire ça et bin, on s’ra peut-être pote. Ok ? Ça marche ?