L’explosion : 20

 L’homme se releva d’un geste souple et se tient droit, les jambes un peu écartées afin d’avoir un maximum d’équilibre. Ses paupières s’étaient refermées sur ses iris rouge sang comme ses cheveux. Les bras tendus, légèrement écartés par rapport au corps, il semblait prier. En tout cas, petit à petit une douce mélodie retentit dans la ville fantôme aux intonations douce, mélancolique et d’une tristesse infinie. Quiconque pouvant l’entendre se mettrait alors à pleurer comme un bébé. Il ne pourrait s’en empêcher.

 Cette magnifique mélodie apporterait la mort à ses petites créatures invisible à l’œil nu, pourtant si indispensable à la survie de la planète elle-même. Ces petites créatures, les enfants de la Mère nature, se réunissaient comme une porte invisible tout autour de la ville afin de l’isoler du mieux possible pour étouffer le feu qui viendrait bien assez tôt. Ils avaient leurs propres caractères, ils pouvaient penser par eux même. Ces créatures savaient bien que la plupart d’entre eux ne survivraient sans doute pas, mais protéger la vie était un de leurs rôles et elles le savaient et le feraient avec honneurs et fiertés.

 Cet homme, elles ne le connaissaient pas, mais il chantait pour eux. Mère nature semblait lui porter regard et affection. Alors, elles devront le protéger du mieux possible, également. Elles se souvenaient d’un autre comme lui. Il en avait la même essence, une essence qui signifiait comme enfant suprême de la nature donc une personnalité très importante. Elles lui devaient obéissance.

 Petit à petit, une forme bleutée apparue entourant Ousgoff de sa clarté. Des étrangers observant vers ce coin y apercevraient surement un phénomène surnaturel grâce à la lumière du soleil. Ils penseront surement que c’était leur imagination, jamais ils ne pourraient imaginer une seule seconde que c’était des petites créatures qui allaient se sacrifier pour protéger leur petite vie tranquille.

 Le chant s’arrêta net. L’homme baissa la tête. Il avait les larmes aux yeux. Il n’avait pas vraiment peur pour lui. S’il devait mourir aujourd’hui alors il mourrait, mais il pleurait pour le sacrifice. La terre gronda autour de lui. Ce n’était pas encore l’explosion, même si elle ne tardait plus maintenant. L’heure approchait à grands pas. Non, c’était bien autre chose. Des lianes solides sortirent du sol, fracassant tout sur leur passage. Elles foncèrent sur l’homme. Celui-ci ne bougea pas. Il se laissa faire sans broncher. Pourtant, une douleur intenable devait le titiller de toute part.

 Les lianes s’enfoncèrent dans chaque paume et soulevèrent le corps à quelques centimètres du sol. Le sang s’écoulait goutte par goutte sur le ciment faisant vite fait une petite marre. D’un seul coup, les lianes se mirent également à s’illuminer de bleu. Tout autour de petites créatures avançaient dignement et entourèrent le corps de l’homme dont la conscience était toujours présente. Il souffrait, mais se retenait de hurler sous la torture. Le simple fait que ces créatures passaient sur ses blessures le faisait serrer la mâchoire tellement il avait mal à chaque passage.

 Ses yeux rouges étaient grands ouverts, mais ils ne reflétaient aucune malveillance ou de colère. À l’instant où la bombe explosa, l’homme éjectait sa tête vers l’arrière en poussant un hurlement effrayant et glacial. Tout son corps fut couvert d’électricité et elle s’échappa de toute part du corps. L’explosion se transforma en énorme champignon apocalyptique. Le sol se mit à trembler. Les immeubles s’écroulèrent en éjectant leur pierre à tout va.

 Le dôme tremblota. Il devint rougeoyant prêt à fondre, mais finalement il tient solidement. À travers toute la contrée d’Elhalyne et une bonne partie d’Inanomy, la terre trembla pendant deux jours, creusant parfois des gouffres. Il eut certes des morts, mais beaucoup, beaucoup moins que cela aurait dû. Pour la première fois de sa vie, le Roi Hang Shu eut la peur de sa vie. Qui avait osé faire sauter cette bombe ? Qui avait osé vouloir détruire Elhalyne la belle ? Serait-ce ce Roi de pacotille ? Avait-il voulu jouer au plus malin avec lui ? S’il cherchait la guerre, alors il l’aurait cette guerre. S’il pensait sérieusement pouvoir prendre son pays comme il l’avait fait avec les autres, il se trompait lourdement. Foi de Hang Shu !

 Le château d’Inanomy ressentit les secousses également. Isayc poussa un hurlement pour en connaitre la raison. Personne ne pouvait lui répondre. Seule sa maîtresse avait une petite idée, mais elle ne voyait pas l’intérêt de la lui dire. Il pourrait toujours crever.  Mais, il l’apprit bien assez tôt quand le Roi Hang Shu lui déclara la guerre. Ousgoff avait disparu de la surface de la Terre laissant à sa place un énorme trou.

 Par les secousses, certains trains déraillèrent, mais avec beaucoup de chance, ils n’eurent que des blessés sans gravité. Partout, les rumeurs allaient bon train. Personne ne pouvait comprendre la raison de cette explosion, mais surtout pourquoi n’avait-elle pas fait plus de dégât ? Beaucoup connaissaient la légende de cette bombe sous la ville d’Ousgoff et surtout de sa radioactivité.

 Un groupe de voyageur finit par arriver à Blanka. Un groupe étrange accompagné par un aigle royal blanc s’arrêta à une auberge. L’aubergiste leur donna les chambres voulues sans broncher. Il ne les connaissait pas, mais le plus petit d’entre eux lui faisait peur. Pour une raison qu’il ne comprenait pas, c’était surtout cet homme qui le mettait le plus mal à l’aise. Ce garçon était d’une beauté effrayante, trop parfaite et ses yeux argentés ne reflétaient rien, aucune joie et aucun sourire. Il ne parlait pas non plus.

 Depuis leur départ d’Ousgoff et surtout depuis qu’il s’était réveillé, Sahel n’avait plus dit un mot, n’avait plus souri non plus. Il regardait les gens comme s’il était en colère permanente. Ses amis l’observaient en silence et inquiet. Ils n’avaient pas la compétence de Requiem pour lire en lui et surtout, comment le réconfortait ? Eux non plus ne savaient pas grand-chose sur l’explosion. De loin, ils avaient bien vu le dôme. Il l’avait vu devenir rouge sang comme prêt à céder et puis il y avait eu les tremblements de terre.

 Ils avaient pensé alors à leur propre survie et celle des personnes qui les avaient suivis en silence. Même Sahel les avait aidés, mais il avait gardé le silence. Trishka s’en inquiétait sérieusement. Elle aimerait le voir pleurer, hurler quoique se soit d’autre, mais rien. Elle priait chaque jour pour que leur ami Requiem s’en soit sorti, mais comment sortir vivant en étant juste au dessus d’une bombe ?

 Et puis, l’explosion s’était produite deux mois auparavant. Depuis, ils avaient voyagé à travers Elhalyne, traversait comme des voleurs une petite partie de la contrée Inonumy, avant d’atteindre enfin la frontière de Soleda. Maintenant, ils étaient enfin arrivés à destination. L’endroit où Requiem leur avait dit de se rendre. Après avoir trouvé ce Duncan Stuno, que devront-ils faire ? Sans Requiem, ils se sentaient perdus. Ils avaient besoin de lui pour les guider. Ils étaient leur ami, mais également leur chef.

 Sahel pénétra dans la chambre qui lui était attribuée. Il referma la porte à clé ne voulant pas être dérangée. Il se demandait souvent il parvenait encore à bouger et à vivre normalement. Requiem lui manquait. Il était en colère contre son ami, son amant. Il n’avait pas eu le droit de le laisser en arrière. Sahel se laissa tomber sur le lit et cacha son visage dans l’oreiller. Ses amis pensaient que Requiem était mort, mais pas lui. Requiem n’était pas n’importe qui. Il était comme un Dieu vivant avec une puissance effrayante, mais pas encore entièrement acquise. Cette bombe n’était rien, Requiem pouvait faire bien pire s’il le désirait réellement. Si l’envie lui prenait de vouloir tout détruire, il pourrait le faire avec bien plus de dégât que cette petite bombe.

 Le jeune Angio se retourna et observa le plafond. Dans les coins, il y aperçut des toiles d’araignée. Il eut un étrange sourire. Ce n’était pas le sens de propreté dans ce lieu, mais c’était très bien ainsi. Il sentit quelque chose lui grimper sur la poitrine. Sahel baissa son regard et il se retrouva devant une créature que la plupart des humains détestaient. D’un doigt, il caressa la créature. Celle-ci fit bouger ses petites pattes de devant. Sahel fronça les sourcils. Voilà que Misha lui faisait la morale maintenant. Où allait le monde, vous jures !

- J’ai le droit de faire ma mauvaise tête, Misha. Je n’ai pas envie de leur parler. Je m’en fiche complètement que cela les inquiète.

 La mygale frôla la joue de son maître. Sahel soupira.

- Je me venge, j’ai le droit quand même. Requiem dit que je suis un sale gosse, alors pourquoi devrais-je changer, alors qu’il n’est même pas là ?

 Sahel porta ses mains devant les yeux avant de jeter un coup d’oeil par la fenêtre. Allongé comme il l’était, il voyait le ciel bleu sans nuages. Un sourire esquissa ses lèvres. Il voyait Otys tournoyer autour de la ville. Duncan le verrait surement et le reconnaitrait. Il ne pouvait pas avoir oublié le volatile. Il saura alors leur présence. Sahel soupira à nouveau. Il avait hâte de revoir son ami d’enfance, mais en même temps, il aurait préféré être avec Requiem. Où était-il cet idiot d’ailleurs ? Il espérait qu’il ne tarderait pas trop à le rejoindre. Il lui manquait beaucoup trop.

- Misha ? Rappelle-moi de donner une sacrée raclée à Requiem quand il reviendra. Il va falloir lui rappeler que le maître c’est moi.