La bombe :19.

 Le roi Hang Shu devenait chaque jour de plus en plus furax. Il l’était à l’encontre de son armée incapable de combattre une petite troupe d’Angio. Ceux-ci vivaient depuis quelques années dans la ville Ousgoff. Il allait peut-être demander finalement de l’aide à son voisin, le Roi Isayc. Il hésitait quand même. Il connaissait la réputation de cet homme et de son chien de garde et cela lui faisait peur, car ils auraient peut-être l’audace de commettre un drame écologique.

 Ousgoff était une très belle ville, riche et florissante, mais également une ville très dangereuse. Sous la ville se trouvaient d’anciennes ruines militaires et parmi ces gravats se trouvait une arme atomique, remontant à la troisième guerre mondiale. Si par malheur elle explosait, elle détruirait tout sur son passage sur des milliers de kilomètres, tuant des milliards d’innocents. Elle détruirait non seulement la moitié du royaume d’Elhalyne, mais également sa consœur Inonumy. Ces Angios avaient, certes, choisi un endroit idéal, mais jusqu’à quand ?

 Finalement, ce jour arriva. L’alarme se mit à retentir à travers toute la ville. Elle s’entendit même à travers la campagne et les églises des villages alentour firent sonner à tout va les cloches. Il fallait à tout prix que les villageois essayent par tous les moyens de s’enfuir, le plus loin possible, espérant échapper à l’explosion.

 La panique envahit rapidement les habitants d’Ousgoff. De toute part, les gens couraient dans tous les sens, appelant, hurlant après les êtres manquants. Parmi eux, des hommes et des femmes aux regards intenses se chargeaient du mieux possible à faire évacuer un maximum de personnes par le train. Les habitants obéissaient à ces personnes. Ils ne comprenaient pas vraiment pourquoi l’alarme s’était déclenchée, mais depuis longtemps, ils étaient conditionnés. Ils savaient que l’alarme signifiait une mort possible dans les vingt-quatre heures.

 Un homme, de grande taille, aux cheveux et aux yeux de feu, avait trouvé le passage menant à ces ruines. Il avait cherché, fouillé chaque recoin au risque de tout faire écroulé. Il avait fini par la trouver, cet engin de mort et de destruction.  Il ferma les yeux. Il ne pourrait pas la désamorcer. Il ne s’y connaissait pas. Le vent souffla près de lui. Une forme humanoïde se forma, prenant l’apparence de sa sœur Nadria. Certains trouveraient effrayant de se trouver face à ce phénomène. Le vent ne pouvait côtoyer ses galeries souterraines sauf si une sortie se trouvait pas très loin, mais ce n’était pas le cas.

 Le vent murmura sa peine et sa tristesse. Elle savait beaucoup de choses, mais les fabrications des humains, elle ne connaissait pas. Elle avait peur. Elle souffrait. Requiem pouvait l’entendre pleurer, gémir de désespoir. Il pouvait la comprendre. Comment les protégeait tous ? Comment protégeait sa moitié ? Il avait déjà perdu sa sœur, il ne voulait pas reperdre une autre personne qu’il aimait. Il devait faire quelque chose. Il sentait bien être le seul à pouvoir faire quelque chose.

 Il était le Pfefferberg, l’être ultime, le descendant direct de Paul Pfefferberg ; Cet Angio que les scientifiques avaient créé de toutes pièces en faisant de lui, un dieu vivant. Requiem soupira. Il n’avait pas encore toute sa puissance. Il risquait fort d’y laisser sa vie en voulant sauver ses stupides humains, mais il ne le faisait pas vraiment pour eux. Il était égoïste. Il n’était ni bon, ni méchant. Il était l’équilibre, enfin il essayait.

 Pourquoi égoïste ? Car la seule personne dont il voulait sauver n’était autre qu’un être comme lui, un Angio dont les pouvoirs illusionnistes étaient des plus remarquables. Les autres seront sauvés juste parce qu’ils vivaient là où se trouvait sa moitié. Requiem regarda une dernière fois la bombe avant de s’en détourner. Il devait agir et vite.

 Il remonta à la surface. Il devait trouver la personne. Il se mit à courir et fouilla la ville entière pour mettre la main dessus. Il devait lui ordonner de faire ça. Il le devait. Il devait lui faire promettre de veiller sur lui comme à la prunelle de ses yeux. Il finit par la trouver. Elle aidait une jeune femme enceinte à monter dans le train. Cette femme était tellement apeurée qu’elle n’aidait pas beaucoup. Requiem finit par l’aider.

 Trishka remercia son ami avec un sourire, fatigué. Depuis l’instant où l’alarme s’était déclenchée, elle courait dans tous les sens pour aider le plus de personnes possible à fuir. Maintenant, elle craignait le pire. C’était le dernier train. Elle s’éloigna et le regarda s’éloigner. Elle soupira. Elle espérait sincèrement que ce train ne subirait pas les retomber radioactif de la bombe. Elle s’aperçut de l’impatience chez son camarade. Elle se tordit les mains. Elle n’était pas stupide. Elle avait fini par connaitre son jeune petit chef. Il allait lui demander l’impossible. Elle baissa la tête et attendit.

- Préviens les autres. Vous devez vous éloigner le plus loin possible avant l’explosion.

- Mais, il y a encore tant de monde, Requiem. Nous ne pouvons les laisser sans défense.

- Que feras-tu une fois morte ? Obéis, Trishka ! Je veux que tu me promettes de veiller sur Sahel comme à la prunelle de tes yeux.

 L’Angio releva la tête, surprise. Elle voulut parler, mais Requiem l’en empêcha en posant un doigt sur ses lèvres. Des larmes montèrent à ses yeux rouges.

- Je vais tenter l’impossible, Trishka. J’exige que tu emmènes Sahel à Blanka. Emmène-le à Duncan Stuno.

 La jeune femme posa sa main sur celle de son ami et murmura d’une voix cassée par les sanglots coincés à travers la gorge.

- C’est à toi de protéger Sahel, Requiem. Qu’essaies-tu de faire ? Tu n’es pas immortel…

- Chut ! Ne t’inquiète pas pour moi et obéis !

 La jeune femme recula d’un pas, les larmes toujours accrochées à ses cils. Ses yeux s’agrandirent. Elle sentait une pression dans son crâne. Il n’osait pas ! Trishka secoua la tête pour retirer le voile devant les yeux. Quand elle redressa la tête, Requiem avait disparu. Elle fouilla la gare, mais ne le retrouva pas. Où était-il passé ?

 Elle porta une main à son crâne. Il lui faisait mal. Le voile revint. Elle chancela. Maudit soit Requiem ! Que lui avait-il fait ? Non, il n’avait pas le droit de lui forcer la main. Savait-il seulement le mal qu’elle allait avoir à convaincre Sahel de les suivre ? Deux bras lui entourèrent la taille. Elle sursauta et se tourna rapidement. Elle se retrouva devant son cher et tendre. Elle soupira de soulagement, mais grimaça en entendant la voix chantante et rauque à la fois de l’angio aux yeux argentés.

- Où est Requiem, Trishka ?

 Le mal de tête se fit plus fort. La jeune femme grimaça à nouveau. Elle parvint à dire.

- Il m’a dit de ne pas l’attendre. Nous devons commencer à partir sans lui, en direction de Soleda.

 Sahel croisa les bras, le regard ferme. Hors de question qu’il aille quelque part sans Requiem ! La ville devenait de plus en plus silencieuse. Dans une heure à peu près, elle deviendrait une ville fantôme pour quelques heures.

- Je ne bougerais pas d’ici. Non, plutôt, je vais aller à sa recherche. Il va m’entendre celui-là !

 Le jeune Angio se tournait pour partir quand Trishka poussa un hurlement. Elle avait vraiment l’impression que son crâne allait éclater. Minos commençait sérieusement à s’inquiéter. Il sentait la panique le gagner. Il entendit sa femme chuchoter. Il ouvrit la bouche en grand avant d’agir. Sahel s’était arrêté très surpris par le cri. Inquiet pour son amie, il s’approchait d’elle. Il ne vit pas le coup porter par Minos à son encontre. Il s’écroula inconscient.

- Merde, Minos ! Qu’est-ce qui te prend ? Hurlèrent Noel et Winfield.

 Minos souleva le corps léger de leur jeune ami. Sahel ne pesait pas lourd. Il fronça les sourcils. Quand il reverra Requiem, il lui passerait un de ses savons, l’obliger à faire cet acte. C’était trop cruel ! Trishka soupira de soulagement et put se redresser. Son mal de crâne oubliait. Noel attrapa le bras de Minos et le força à le regarder. Il était vraiment furieux. Son regard se baissa vers le visage androgyne de Sahel. Sa tête reposait sur l’épaule de Minos, juste inconscient.

- N’en veut pas après Minos, Noel. Il n’a fait qu’obéir aux ordres de Requiem. Il faut lui obéir. Je ne veux plus souffrir. J’ai bien cru que mon cerveau allait exploser.

 Winfield se passa une main dans ses cheveux blancs.

- Nous devrions partir de toute façon. Sinon, exploser nous risquons fort de le faire.

 Noel relâcha le bras de Minos. Il passa ses mains dans sa chevelure noire. Il la fourragea. Il ne voulait pas obéir. Il ne voulait pas laisser un des leurs en arrière. Le vent apparut et le caressa. Il en avait toujours été surpris, une présence étrange et agréable à la fois. Elle marmonnait et chantait des mots apaisants. Elle les suppliait également d’obéir pour le bien de leur chef. Il devait être concentré. Rien ne devait le perturber. Les parasites pourraient nuire à sa vie. Alors avec un dernier regard, Noel ravala son incompréhension.

 La petite troupe se mit en route. Ils quittèrent assez rapidement la ville où ils avaient vécu depuis quelque temps déjà. Ils y avaient vécu des drames, mais surtout de la joie, du rire. Ousgoff était la ville où ils s’étaient tous rencontré et où ils avaient lié amitié.

 Requiem regarda ses amis s’éloigner. Il se trouvait sur la plus haute tour. Son cœur souffrait. Il n’avait pas voulu faire du mal à Trishka, mais il n’avait pas trouvé d’autre moyen de les faire réagir. Il espérait qu’elle ne lui en tiendrait pas rigueur, enfin seulement s’il avait la possibilité de survivre à ce qu’il allait faire. Non, que racontait-il ? Il devait réussir sinon ces amis, son ange, ne seront pas à l’abri et mourront. Il ne le voulait pas. C’était hors de propos.

 Il lança un dernier regard vers ses amis. Noel avait remplacé Minos pour porter Sahel. Un léger sourire esquissa les lèvres pleines du jeune homme avant de le perdre à nouveau. Un frisson le traversa. Sahel lui manquait déjà, mais au moins, il serait en sureté. N’est-ce pas ? Requiem se détourna et descendit les vingt-cinq étages de l’immeuble. Il se rendit au centre même de la ville. Par un étrange phénomène, la bombe se trouvait placée exactement en son centre.

 Requiem se laissa tomber sur le ciment et attendit. Un cri retentit. Son regard se porta vers les cieux. Otys tournoyait tout autour de la ville en trompetant à tout va. L’aigle royal blanc piqua et vint s’installer sur l’épaule de son maître. Le jeune homme caressa le volatile.

- Tu dois partir, Otys. Va rejoindre les autres. Reste avec Sahel, d’accord ?

 Otys pinça amicalement l’oreille de son ami et maître, puis dans un superbe élan reprit son envol. Il fit un dernier tournoiement avant de prendre la direction de Soleda. Il savait où il devait se rendre. Requiem ferma les yeux. Il avait perdu l’habitude d’être seul.

 Le vent se leva d’un coup et la forme humanoïde se reforma face à lui. Voir le visage de sa sœur le réconfortait toujours. Le vent, son allié, devait le savoir. La forme sourit. Elle chuchota :

- Pas seul Requiem. Moi rester avec toi pour toujours quoiqu’il arrive.

- Ne t’ai-je pas déjà demandé de rester auprès de Sahel ?

 La forme se troubla et eut un chuchotement amusé.

- Toi avoir dit, mais moi vouloir être avec toi ! Le démon de lune est très bien entouré.

 Requiem émit un petit rire. Étrange ! Il se sentait en paix.

- Pourquoi l’appelles-tu ainsi ?

- Sous ses airs d’ange, petit diable. Toi te laisser manipuler par lui.

 L’Angio sourit encore plus.

- Mais, j’aime me faire manipuler par Sahel.

- Moi le savoir, mais petit diable quand même.

 Requiem se passa une main dans ses cheveux rouge sang. Il jeta un coup d’œil autour de lui. La place n’avait jamais été aussi silencieuse. Partout où son regard passait, il remarquait de petits détails, une peluche abandonnée, des chaises renversées dans un café, des vitres brisées, des bagages oubliés. Son regard croisa celui d’un chien abandonné. L’animal aboya gaiement avant de se mettre à gémir et de secouer la tête. Puis avec un couinement, il s’enfuit.

- Toi te défendre d’être bon, mais toi sauver vie animale.

 Requiem leva les yeux vers le ciel. Une longue attente allait avoir lieu. Pourra-t-il atténuer au maximum la bombe ? Il le verra bien assez tôt. Pour l’instant, il devait vider son esprit de toute pensée parasite et se concentrait afin d’ériger une barrière autour de la ville. Il ne serait pas seul bien évidemment. Mère nature allait l’aider à ériger ce dôme. Pour cela, Requiem avait la haine envers ses ancêtres qui avaient osé créer cette chose. Mère nature allait devoir sacrifier beaucoup de ses congénères pour la survie des autres espèces. Parfois, le mal devait être battu par le mal. Il n’y avait pas d’autre choix pour sauver le maximum de vie organique ou végétale.