Chapitre 29

 

 Je ne sais pas depuis combien de temps nous nous trouvions dans ce passage dimensionnel, mais une chose me semblait claire. Cet endroit était dangereux. Kréos me le confirma évidemment. Je songeais même qu’il aurait pu m’en informer plutôt, mais bon, c’était dans son caractère. Je crois bien qu’il m’appréciait justement parce que je ne le jugeais pas. Je ne vois pas pourquoi je me tracasserais à le mépriser ou à médire sur lui. J’userais juste ma salive et cela ne l’empêchera pas de continuer à faire du tort pour son simple plaisir.

 Sakio restait sur ses gardes et je savais que cela n’était plus en rapport avec Kréos. Lui aussi sentait le danger. Parfois, nous croisons quelques portes closes. Où menaient ces portes ? À d’autres endroits ? Je ne savais pas et ça m’énervait de ne pas le savoir. La curiosité est un très vilain défaut. Kréos accepta tout de même de m’en dire un peu plus. Ces portes pouvaient emmener à d’autres lieux ou faire tomber les imprudents dans un piège.

 Les portes faisaient entendre la voix d’une personne chère à l’imprudent et l’attiraient à elles. La victime du charme disparaitrait à jamais dans l’infini dimensionnel et le plus drôle selon Kréos, c’est que cet imbécile ne s’en rendait même pas compte. Plutôt effrayant à vrai dire. Même Kréos ne savait pas où disparaissait la victime et de toute façon, il s’en fichait. Si l’imprudent était capable de faire l’idiot dans un endroit aussi dangereux, c’était son problème s’il lui arrivait une bricole.

 Kréos n’avait aucune pitié pour les pauvres victimes. Il n’en voyait pas l’intérêt et c’était une perte de temps. Il disait que s’il devait toujours écouter toutes les lamentations des cadavres qui passaient le seuil du purgatoire, il n’aurait jamais fini et il y aurait bouchon et il recevrait éternellement les réprimandes de cet idiot de Bondri, le bon sur le dos. À force de l’écouter déblatérer ainsi, je compris alors que Kréos n’était réellement pas n’importe qui. J’avais raison en affirmant qu’il devait être un Dieu. Bien sûr, il ne le confirmait pas. Il disait juste être le régulateur entre la vie et la mort. Il envoyait les morts à leur place dans les différents chemins qu’ils méritaient jusqu’à la fin de leur pénitence. Ensuite, ils passaient en jugement et là, Bondri le bon et les autres imbéciles décidaient si l’individu pouvait renaître ou non.

 Mais une chose dont il était certain, c’était que les victimes de ces portes dimensionnelles disparaissaient à jamais. Il ne les voyait pas passer chez lui, alors que s’ils étaient réellement morts, il les verrait, c’était obligé. Voilà une chose qui ne me rassurait pas le moins du monde. J’avais hâte d’arriver à la fin du parcours. D’après Kréos, cela faisait déjà plus de deux heures que nous nous trouvions ici. Nous marchions en silence. Personne n’osait prendre la parole. Les gardes ne semblaient pas rassurer et je pouvais les comprendre. Sakio me tenait la main et la serrait assez fortement de peur que je disparaisse.

 Le seul à parler était Kréos, mais personne à part moi et peut-être Sakio ne pouvait l’entendre. L’attaque se fit par surprise comme toujours. Le dernier garde disparut dans un seul cri. En me retournant, je vis une porte ouverte. Que s’était-il passé ? Le garde qui se trouvait près de la victime avoua avoir entendu une voix féminine. Elle appelait son camarade par son nom. D’une voix tremblante, il affirmait que la voix était celle de la défunte femme de son camarade. Ce n’était pas normal.

 La créature de la porte dut nous voir, car elle nous envoya des membranes vers nous en hurlant de rage et de colère. Elle parvint à tuer deux des gardes en les transperçant. Je hurlais aux autres de s’éloigner et de venir derrière moi. J’avais besoin de ses soldats pour le Limur. Hors de question de laisser ce monstre se repaitre de ses hommes. Les membranes vinrent vers moi en grandes vitesses. Je vis Sakio se mettre devant moi pour me protéger. Certes, l’Erinye était rapide et efficace, mais plus il en découpait et plus, il y en avait.

 Je sentis bientôt mon pouvoir m’envahir, plus intensément qu’auparavant, mais sans maux de tête, étrangement. Je sentais la puissance électrique couler le long de mes jambes et de mes bras. Quand les membranes foncèrent à nouveau de plus en plus nombreuses, Sakio recula de peur soudaine. Mais, il ne risquait rien. Les membranes se heurtèrent contre un bouclier électrique. À son contact, elles se pulvérisaient faisant crier, hurler la créature qui se tortillait sous la douleur. Au final, la créature rappela ses membranes et la porte se referma dans un grand claquement.

 Le silence se fit à nouveau. Je sentis le pouvoir s’éloigner et Sakio eut juste le temps de me retenir quand je vacillais. J’avais dépensé une énorme quantité d’énergie. Je n’en pouvais plus. Dans mon esprit un peu chamboulé, je pus entendre la voix de Sakio qui s’emportait contre quelqu’un. Qui était-ce ?

 

« Bordel ! Vous n’aviez pas le droit de vous servir de mon Maître comme vous l’avez fait ! »

 

« Petit insecte ferme là ! Remercie-moi plutôt ! Je viens de vous sauver la vie. D’ailleurs, je ne vois pas pourquoi je vous ai aidé. »

 

« Vous n’aviez pas à l’utiliser ! Il est déjà à bout, vous voulez le tuer ! »

 

« Le tuer ? Es-tu donc si stupide l’Erinye ? En quoi ton Maître pourrait mettre utile s’il est mort ? J’ai besoin de lui pour être à nouveau libre. »

 

 Je déposais une main sur la chevelure argentée de l’Erinye. Celui-ci leva les yeux vers moi. Il fronçait les sourcils contrariés. Je lui adressais un faible sourire pour le rassurer. Avec un ultime effort, je me redressais et je me tournais vers les gardes restants. J’ordonnais la reprise de la marche. Je me demandais comment je parvenais à avancer dans l’état de faiblesse où je me trouvais. Mais, dans un sens, je connaissais la réponse. Ma dette envers la porte s’agrandissait. Kréos me soutenait avec ses pouvoirs. Je pouvais l’entendre râler.

 

« Je suis bien content d’être immortel. J’ai au moins la chance de ne jamais connaître la faiblesse de vos corps si fragiles. »

 

« N’as-tu pas d’apparence physique dans ton monde ? »

 

« Haha ! Intéresser maintenant ?

 

 Qu’est-ce qui m’avait pris à lui poser cette question ? Parfois, je ferais mieux de me taire.

 

« Je peux prendre n’importe quelle apparence, mais j’aime bien prendre celle d’un humain. Je ne sais pas pourquoi. Mais bon pour l’instant, seule mon essence est sur mon monde comme tu dis, le reste se trouve coincer dans cette porte. »

 

 Je hochais la tête comprenant. Tout le reste du trajet, Sakio ne me quittait pas du regard. Il s’inquiétait vraiment. Il comprenait très bien que j’avançais grâce à la magie de Kréos, mais comment ferais-je ensuite ? Bon, chaque chose en son temps, je suppose.

 

 Le reste du trajet se passa sans incident. Kréos discutait toujours à m’en faire mal au crâne à force. Il me parlait de chose dont je ne connaissais pas. Il me parlait de son monde. Je pense qu’il a le mal du pays lui aussi. Sakio me reprochait d’être trop gentil. C’est vrai ! Sink m’avait ordonné de m’endurcir, mais je ne l’ai pas écouté. Je ne voyais pas l’intérêt de faire le mal ou d’être cruel envers une race différente de la mienne. Kréos devait être mon ennemi, et pourtant je n’arrivais plus à le considérer comme tel. Je ne devais vraiment pas tourner rond.

 

 Finalement, nous arrivâmes devant une sorte de miroir opaque. Il fallait passer à travers. Je fis passer les soldats en premier lieu. Puis, je me décidais enfin à passer avec Sakio. Il ne me lâchait pas. Kréos disparut de mon esprit avec juste un « À bientôt ». Je parvins à traverser l’opacité dont sa froideur me traversa tout le corps. Je frissonnais sous le dégout du contact.

Sakio s’arrêta net devant moi. Je me sentais si faible. Je fis l’effort de lever la tête. J’eus aussitôt un vertige et je me sentis perdre connaissance. J’entendis alors un cri et deux bras puissants m’attrapèrent. Je connaissais ses bras. Je les avais déjà sentis m’entourer. Mes yeux s’ouvrirent légèrement. Je vis alors deux perles rouge sang, inquiet. Sink ? Je retrouvais enfin celui que j’aimais par-dessus tout. Rassuré, je me laissais tomber dans les limbes de l’inconscience.