Chapitre 28

 

 Après la mort de son père, Amosis prit rapidement les choses en main. Je devais bien reconnaitre que ce jeune garçon de seize ans avait les pieds sur terre. Mais étrangement, alors que je ne l’avais jamais vu auparavant, sa mère fit son apparition. D’ailleurs, elle ne passa pas inaperçue étant donné les grimaces occasionnelles de la plupart des gardes qu’ils faisaient quand ils pensaient que personne ne pouvait les voir.

 

 Cette femme était une chercheuse d’ennui et une plaie de la nature. Je comprenais aisément pourquoi les femmes ne me plaisaient pas. Ce genre-là me fait fuir. Elle voulait régenter à la place de son fils. Elle pensait pouvoir le manipuler. Amosis semblait apprécier beaucoup sa mère, mais il refusait qu’elle se mêle de près ou de loin d’ailleurs aux affaires de la cour ou politique.

 

 Le jeune souverain cherchait un moyen de la renvoyer dans son palais d’été où elle se trouvait depuis cinq ans sans la vexer, mais il changea complètement de ton avec elle quand elle devint très désagréable avec mon petit animal de compagnie. Depuis notre arrivée dans ce palais, Sakio pouvait circuler librement sans aucun problème. L’Erinye discutait avec tout le monde étant du genre très curieux et les employés aimaient bien son côté effronté et franc. Ils riaient à chaque fois où leur nouveau Roi se faisait rembarrer par Sakio. Moi-même, j’avais souvent bien du mal à ne pas m’esclaffer. Je n’osais le faire, car Sakio était plutôt du genre rancunier et le faisait bien savoir ensuite qu’il n’était pas content. Mais, cette femme le traita comme un animal devant son fils et encore, un chien aurait été mieux lotît.

 

 Heureusement qu’Amosis défendit mon Sakio, car j’ai bien eu du mal à réfréner mon envie irrésistible de la griller sur place. Le Roi ne mâcha pas ses mots malgré le respect qu’il lui devait. Le fait d’avoir insulté un de ses amis mit fin à ses manigances. Maintenant, elle devait fortement s’en mordre les doigts, car d’après, un des conseillers du Roi, Amosis l’aurait envoyé dans une de leurs demeures se trouvant en plein sud-ouest ; la demeure royale la plus éloignée de toutes villes alentour. Je la plaignais un peu. Son fils ne l’avait pas raté. En tout cas, ce petit évènement me permit d’attendre calmement que la troupe de soldats qu’Amosis m’avait mise à disposition soit prête.

 

 Il leur fallut tout de même plus de trois jours pour être opérationnelle, pendant ce temps, la Reine Sifreda avec la complicité des Sorcières du Jars s’attaquait ardemment contre le Limur. J’espérais sincèrement arriver à temps pour sauver ce pays. Il devait revenir à Lan. Je ne voulais pas qu’il perde encore une fois un Royaume. Ce serait vraiment trop injuste. Ce petit pays avait le droit de vivre en paix. Et puis, il y avait une autre raison à mon désir d’être là-bas rapidement. La raison était fort simple. Je reverrais Sink Asgard, mon lyandrin de cœur. Cela faisait cinq ans que je ne l’ai pas vu. Certes, nous communiquions tous les jours pour ainsi dire par esprit, mais cela ne remplacerait jamais sa présence physique.

 

 Mon impatience devait être assez voyante, car l’attitude de Sakio me le montrait. Je n’avais pas besoin de lire en lui pour savoir qu’il appréhendait sa rencontre avec le lyandrin. Ils s’entendaient très bien donc ce n’était pas par peur de lui déplaire, mais je pencherais plus qu’il avait peur d’être relégué en seconde place. Je ne savais plus quoi faire pour lui faire comprendre que je l’aimais tout autant que Sink. Je ne pourrais me passer de l’un l’autre. Ils étaient ma vie et mon énergie. Je me battais pour eux. Je m’alliais avec la porte de Kréos pour trouver le havre de chaleur. Cette porte qui permettrait à Sink et son peuple de retourner sur leur monde en emmenant Sakio avec eux.

 

 J’étais loin d’être stupide. J’ai toujours su que Sink me cachait quelque chose. Même Kréos ne l’avait pas vraiment dit, mais pour l’aider, je devrais anéantir toute magie sur cette terre et je mourrais surement. Je sais que Sink refuse de voir la vérité en face, Sakio également. Pourtant, je prêts à donner cette vie qui est mienne pour le salut de ceux qui me sont chers, Sink, Sakio, mon frère Lan, Anissa et son enfant, Akira et ma jeune sœur Kadajy que je n’ai pas encore rencontré. J’aimerais bien qu’ils comprennent, mais peut-être est-ce trop leur demander ? Je suis trop présomptueux peut-être, mais je sens bien la vie me filait entre les doigts.

 

 La nuit du troisième jour, je me rendis avec Sakio et la dizaine de soldats à ma disposition dans la cave où se trouvait l’arche. Je n’eux pas besoin de me servir de mes pouvoirs pour appeler la porte. Quand nous arrivâmes, elle se trouvait déjà présente. Les gardes n’en menaient pas large et cela semblait bien l’amuser. Il faut dire aussi avec sa noirceur, ses yeux jaunâtres et sa rangée de dents pointues, il y avait de quoi en avoir peur. Pourtant, je devais reconnaitre qu’elle ne m’effrayait plus autant. Était-ce mon habitude à toujours trouver quelque chose de sympathique à tous les démons ?

 

 En tout cas, Sakio me traitait de fou et je sentais bien l’agitation de Sink. Il m’en donnait un mal au crâne. Je me demandais même s’il ne le faisait pas exprès juste pour me montrer son désaccord. Mais il pouvait le faire tant qu’il veut, je ne céderais pas. J’avais accepté de m’allier avec Kréos et je tiendrais ma promesse. Les yeux jaunâtres finirent par m’apercevoir et ils se mirent à briller d’une lueur dont je ne pourrais dire si c’était de joie ou bien d’autre chose. Puis, elle regarda l’Erinye et fit le geste de se lécher les babines. Peu rassuré, Sakio se rapprocha de moi par précaution. Kréos émit un petit rire amusé faisant frissonner d’effroi les gardes et le Roi.

 

 Je soupirai. Kréos était un démon ou un Dieu, je ne saurais dire. Mais d’après ce qu’il avait insinué, je pencherais plus pour un dieu des ténèbres. Il incarnait le mal. Mais je trouvais plus son attitude à celle d’un sale gosse, que par rapport à celle d’un véritable assassin sans foi ni loi. Il semblait prendre un grand plaisir à faire peur, à effrayer les simples mortels, mais s’il était réellement mauvais, il ne pourrait le cacher éternellement. Certes, depuis des siècles, il faisait des ravages sur cette terre, mais n’est-ce pas la faute de l’homme avant tout ? Si nous ne recherchions pas à avoir toujours plus de pouvoir, Kréos ne serait pas sur cette terre enchainé dans une porte dimensionnelle.

 

- Kadaj, Kadaj ! S’exclama finalement la porte. Il est l’heure de dire au revoir à tout le monde.

 

- Euh ! Maître Kadaj ? Comment allons-nous traverser ?

 

 Je n’eus pas le temps de répondre avant que Kréos éclate d’un rire terrible et s’écria :

 

- Haha ! Trop drôle ! Pauvre créature effrayée ! Pour te répondre, je vais tout simplement vous avaler tous en même temps. Ah ! Quelle joie de pouvoir déguster un tel repas.

 

 Je portais une main à mon crâne, fataliste. Ce démoniaque de Kréos venait d’effrayer tous les gardes et il se marrait. Je finis par me redresser et je pris une voix plus forte.

 

- Vous allez arrêter de vous faire dans le froc ! Vous êtes des soldats qui avaient côtoyé la mort plus d’une fois, alors montrez-le moi, car pour l’instant, j’ai l’impression de voir des enfants qui ont peur du noir.

 

 Mes paroles durent faire leurs effets escomptés, car les hommes se redressèrent d’emblé, surement un peu vexé. Quant à Amosis, il me regardait avec un sourire amusé.

 

- Vous pouvez être terrible des fois, Maître Kadaj.

 

- Mmmh ! Tu n’es pas drôle, Kadaj ! Tu m’enlèves mon plaisir. J’adorais voir leur tête.

 

- Et moi, j’aimerais m’en aller. Alors, tiens ta promesse !

 

 Les yeux jaunâtres se baissèrent vers moi, toujours avec cette lueur.

 

- Dit s’il te plait, d’abord !

 

 Je soupirai à nouveau. Comme si je n’avais pas assez de casse-pieds dans ma vie.

 

- S’il te plait, Kréos. Ouvre le passage !

 

- Tu vois ce n’est pas difficile, s’esclaffa la porte, avant de disparaitre pour faire apparaître une sorte de couloir tout de blanc.

 

 Je m’approchais lentement vers l’arche, suivi de très près par Sakio. J’avais presque l’impression qu’il tenait un bout de ma veste afin de ne pas me perdre. Je passai la barrière sans accro. En me tournant, j’aperçus Amosis et il me semblait déjà loin. C’était assez étrange. Puis sans faire plus cas du reste, je me mis à avancer dans le couloir d’un blanc immaculé. Je ne regardai même pas si les soldats me suivaient.

 

 Je ne sentais plus la présence de Sink dans mon esprit. Une autre avait pris sa place. Une présence noire, sombre, mais pourtant pas effrayante, plutôt étouffante. Elle était un peu gênante, mais elle ne faisait rien de spécial. Elle restait en surface. Bientôt, je sus que c’était Kréos. Il m’indiquait le chemin à prendre quand plusieurs directions se présentait. Il m’indiqua également que Sink était toujours là, mais ancré bien au fond de mon esprit. J’en fus rassuré.

 

« Il est agaçant ce lyandrin ! Je ne sais pas ce qui peut te plaire chez lui. Il est désagréable. Je t’assure, je suis beaucoup mieux que lui. »

 

 Je fis la sourde d’oreille. Je n’avais pas besoin de l’entendre déblatérer des horreurs sur Sink, bien qu’il ne se gêna pas le moins du monde pour son plus grand plaisir. Je finis par sentir la main de Sakio dans la mienne. Il s’inquiétait, car il pouvait sentir la présence de Kréos. Je lui adressai un sourire pour le rassurer. Je n’avais rien à craindre de ce dieu démon. Enfin, j’espère sincèrement de ne pas me fourvoyer.