Chapitre 3

 

 L’homme se réveilla en sursaut en proie à un cauchemar. Il se passa une main lasse sur le visage afin de chasser le reste de sommeil et soupira à fendre l’âme. Il éjecta, du lit, ses longues jambes plutôt musclées grâce à la course à pied, mais ramollies depuis qu’il se trouvait, depuis il ne savait plus, dans ce vaisseau, enfin non dans ses vaisseaux. Depuis trois jours maintenant, il se trouvait dans un autre engin de l’espace.

 Il se leva et enfila la combinaison blanche et rouge mise à sa disposition. Lentement, il gagna le hublot et regarda l’immensité de l’espace avec tristesse. Il savait désormais qu’il ne verrait plus sa planète la Terre. Malgré sa captivité par les mandralores avec cette journaliste et cet enfant, il avait pour x raisons penser qu’il reverrait un jour sa planète bleue. Pourtant, rien ne l’avait indiqué. Les mandralores, d’après ce qu’il avait pu apprendre, allaient de planète en planète afin d’asservir les peuplades qui y habitaient. Ils enlevaient une bonne majorité de la population pour les envoyer dans différents endroits à travers la galaxie.

 Les plus chanceux devenaient des serviteurs, les moins chanceux mourraient dans les mines ou mourraient lors des chasses à l’homme sur une planète des plus hostiles. C’était un des amusements préférés des mandralores, voir ses pauvres créatures si fragiles se débattre dans ce milieu des plus étrangers et dangereux. Parfois, certains survivaient, très rares soit dit en passant. Ceux-là avaient le droit à un vœu, souvent ne pouvant être exhaussé, car leur planète d’origine ayant rendu l’âme.

 Maintenant, Jeff se demandait simplement s’il n’avait pas été lâche. Il n’avait rien tenté pour se libérer ou libérer ses compagnons. Il avait déjà guerroyé. Il avait connu les champs de bataille, la trahison, la violence gratuite. Mais jamais, il n’avait connu ça ! Qu’est-ce qu’il aurait dû faire ? Ces extra-terrestres étaient plus forts et plus grands que lui. Ils avaient une technologie supérieure, une force d’arme tout aussi supérieure. Seul, il ne pouvait rien faire et de surcroit, il ne pouvait se permettre de mettre la vie de la journaliste et surtout celle de l’enfant en jeu.

 L’enfant. L’enfant aussi le perturbait beaucoup. Il avait eu du mal à croire réellement que ce jeune garçon de cinq ans à peine possédait un don aussi effrayant, inquiétant et pourtant si efficace. Il devait bien admettre que ce garçon lui faisait un peu peur et il devait le savoir. Il suffisait de croiser son regard métallique. Nash Dailey n’était certes pas un enfant comme les autres. Il pouvait très bien comprendre pourquoi les Mandralores le voulaient surtout depuis qu’il avait fait la connaissance de leur pire ennemi.

 Jeff tourna en rond dans la cabine que ces étrangers lui avaient donnée. Il ne savait pas quoi faire. Il n’arrêtait pas de penser à la Terre et au calvaire qu’elle devait subir par leur ennemi. À toutes ces personnes enlevées en même temps qu’eux et qui devaient être dans différents lieux à souffrir. Il devait arrêter. Il allait devenir fou sinon. Il se mit à repenser à leur arriver dans ce nouveau vaisseau.

 Ils avaient senti une collision. La peur lui avait un temps noué l’estomac. La peur de la mort proche était toujours aussi effrayante, mais le petit Nash l’avait un peu rassuré quand il lui avait annoncé l’attaque des ennemis des mandralores. Mais ensuite, il s’était demandé s’il allait réellement être sauvé ou exécuté purement et simplement.

 Karen tenait serré le garçon dans ses bras. Jeff s’était mis devant eux même si cela ne servait à rien s’ils devaient tous mourir. De leur prison, ils entendirent des cris et des hurlements de douleur, de rage surtout. Puis, leur porte s’était ouverte et là, ce fut une véritable surprise.

 Deux hommes et une femme firent leur apparition. Des êtes humains comme eux exactement à part leur chevelure pour certains et leurs yeux. La femme semblait être de grande importance étant donné le respect des deux hommes face à elle. Elle devait avoir dans la trentaine en âge humain. Elle portait un uniforme rouge faisant ressortir ses cheveux vert bouteille et sa peau très blanche.

 Elle les avait détaillés de la tête aux pieds sans dire un mot pendant un long moment. Jeff avait eu l’impression d’être du bétail. Finalement, son regard s’était arrêté sur l’enfant. Elle prit la parole d’une voix neutre. La deuxième surprise fut qu’il put la comprendre sans problème.

- Je suis la Princesse Keita de Médrina, planète Déjanire. Ce vaisseau est celui des Espaciens dont voici un de leurs Capitaines.

 L’homme près de la femme les salua d’un geste de la tête. Il avait les cheveux longs jusqu’aux épaules de couleur bleu nuit. Il avait un visage avenant et en même temps ferme. Ses yeux noirs comme des abysses observèrent Jeff. Le terrien crut être sondé et se sentit mal à l’aise. Le capitaine esquissa un sourire en coin et s’exclama :

- Je suis Tarosa Médrill, Capitaine du Syrius. Mes hommes vont vous accompagner jusqu’à notre vaisseau et vous installer dans une chambre afin que vous puissiez vous reposer.

- Sommes-nous encore prisonniers ? Finis par demander Karen, d’une voix tremblante.

 La Princesse renifla et lui jeta à peine un regard. Elle ne voyait pas la raison de répondre à une question aussi stupide. Tarosa lui jeta un regard noir, tout en secouant la tête. La princesse était ainsi faite. Il ne pourrait pas la changer. Il répondit :

- Non, vous n’êtes pas nos prisonniers. Nous ne savons pas d’où vous venez et de toute façon cela ne nous intéresse pas. Nous ne pourrions vous ramener chez vous.

 Jeff entendit un sanglot. Karen avait dû se faire illusion. Qu’allait-il advenir d’eux ? Une petite main glissa dans la sienne. Jeff sursauta et il baissa son regard vers la jolie frimousse de Nash. Contrairement à ce qu’il avait pensé, l’enfant ne semblait nullement effrayer par ses nouveaux arrivants. Au contraire, il adressa un sourire à l’adulte, un sourire de confiance.

- Alors, c’est toi ! S’exclama alors le Capitaine.

 L’enfant sursauta et se cacha légèrement derrière Jeff. Alors, le terrien fit rempart face au Déjanira. Tarosa gloussa.

- Je ne lui veux aucun mal. Vous feriez mieux de le remercier. Il a tellement crié après ses parents la nuit qu’ils nous empêchaient de dormir. Par son don, vous serez accueilli comme des invités de marque sur notre planète. Les télépathes sont assez courants chez nous et ce jeune homme, étant donné son jeune âge, a un don des plus spectaculaires.

- Vous… vous ne lui ferez aucun mal ? Parvint à articuler Karen.

- Bien sûr que non ! S’emporta la princesse. Par contre, j’aimerais savoir pourquoi il nous a été impossible de tuer un mandralore. Que lui as-tu fait ? S’exclama-t-elle, furieuse, envers l’enfant.

 Nullement intimidé ou effrayé, Nash, bien qu’il serra plus fortement la main de Jeff, avoua :

- Pas tuer Dawn ! C’est mon ami.

- Ami ! Personne ne peut être ami avec ces monstres sanguinaires.

- Dawn n’aime pas faire mal. Il ne comprend pas son…

 Le garçon tapa du pied, car il n’arrivait pas à se souvenir du mot qu’il voulait dire. Alors, pour se faire mieux comprendre, il le fit par la pensée. Jeff en fut stupéfait. La voix ainsi semblait plus mature.

«  Dawn n’aime pas la violence. Il a été obligé de cacher à sa famille sa vraie personnalité, car il ne voulait pas être banni, être un paria. Il est très émotif. Il aime les belles choses et il a été désolé pour ma planète. Il l’appelle le joyau. »

 La princesse porta une main à son front. Elle commençait à nouveau à avoir mal au crâne. Ce garçon avait un don beaucoup trop puissant pour les simples mortels. Il allait falloir lui apprendre à se modérer. Tarosa gloussa à nouveau.

- Bien, alors ton ami, le mandralore, sera sous la responsabilité des Espaciens.

- Tarosa ! S’écria Keita.

- Princesse, vous pouvait tempérer comme vous le pouvez. Dans l’espace, nous faisons la loi. Nous décidons qui doit vivre ou mourir. Ce Dawn s’est rendu sans résister. Il ne savait même pas qu’il était protégé par ce jeune garçon. De plus, rien que l’entendre parler me fait littéralement mourir de rire, alors je ne vais pas me priver d’un amuseur pareil.

 Après cette joute verbale, les hommes de ce Tarosa les avaient emmenés. Le fait le plus étrange était de n’avoir rencontré aucun cadavre de mandralores. L’un des Espaciens lui révéla que leur capitaine avait ordonné un nettoyage rapide afin de ne pas traumatiser le jeune garçon.

 Et voilà que depuis trois jours, Jeff se trouvait enfermé dans cette cabine, sans aucune nouvelle de Nash et de Karen. Il ne savait toujours pas ce qu’il allait advenir d’eux. D’après ce qu’il avait pu comprendre, ces déjaniras les emmenaient sur leur planète Déjanire la Belle. Elle se trouvait dans un autre système solaire, appelé Galloméum. Ce système comportait trois soleils et plusieurs planètes habitables dont l’une une race primitive ressemblant assez aux homo sapiens. La planète Déjanire, en elle-même, était entourée par deux lunes.

 Jeff avait appris tout cela grâce au système informatique directement posé sur tout un mur de sa cabine. Un Espacien, celui qui lui amenait à manger, lui avait montré le fonctionnement, très facile d’ailleurs. Il fallait juste toucher l’écran des doigts. Chaque fois où cet homme venait, Jeff l’assaillait de questions sur ces compagnons de voyage, mais l’Espacien ne répondait jamais. Il allait réellement devenir fou. Finalement, la porte s’ouvrit et laissa passer le Capitaine Tarosa, accompagné par un jeune garçon dont les cheveux noirs et les yeux métalliques lui firent reconnaître son jeune compagnon d’infortune.

 Le garçon sourit joyeusement en apercevant Jeff et courut se jeter dans ses bras. Tarosa gloussa en voyant le spectacle. Il avait vite remarqué que le terrien ne savait pas y faire avec les enfants.

- Vous semblez avoir meilleure mine, terrien.

 Jeff cligna des yeux de surprise.

- J’avais l’air mal ?

- Haha ! À faire peur ! Alors, vous n’aviez rien remarqué ? Les mandralores vous droguaient depuis longtemps.

 Nash, dans les bras de Jeff, posa sa tête sur l’épaule carrée et solide.

- Tarosa dit que j’ai… euh je m’en souviens plus.

 Le Capitaine se mit à rire. Nash avait d’adorables expressions quand il se mettait à réfléchir, aussi amusant que sa Nourrice. La Nourrice était le surnom donné au Mandralore par les Espaciens. Le garçon avait raison en disant que ce mandralore était inoffensif. En tout cas, il était très proche de l’enfant et prenait bien soin de lui d’où ce surnom.

- Inconsciemment, Nash devait atténuer les effets de la drogue sur vous et votre amie. C’est un acte naturel pour tous les télépathes. Ils sont immunisés contre tous les poisons.

- Mmh ! Intéressant et bien pratique.

 Nash redressa la tête et s’exclama :

- Tu as assez fait dodo. Tu viens manger et jouer avec moi. Je ne veux pas un refus.

 Nash se débattit. Jeff le déposa et regarda halluciner le gamin s’échapper en courant sous le regard amusé du Capitaine. Jeff se passa une main dans les cheveux. Il avait dû louper quelque chose.

- Il n’a plus ses parents. Alors, il s’attache aux personnes qui en sont le plus proches. Les enfants s’adaptent plus facilement que les adultes.

- Vous voulez dire que je prends la place de son père ?

- Haha ! On dirait bien que cela vous fait bien plus peur que d’être face à une armée de mandralores.

 Jeff se tourna vers le Déjanira qui se moquait de lui impunément. Tarosa reprit son sérieux et enjoignit le terrien à le suivre. Ils longèrent un long couloir blanc. Jeff avait l’impression de se trouver dans un couloir d’hôpital.

- Non, vous ne prendrez jamais la place de son père. Ses appels se sont tus, mais ils sont toujours là, au fond de son cœur, de son esprit. Je le sais. Le seul télépathe que nous avons sur ce vaisseau en est certain. Il continue ses appels, mais ils sont silencieux et même temps d’une violence inouïe. Il lui faudra du temps pour les atténuer ou du moins les calmer.

 Leurs pas les emmenèrent devant un mur. Tarosa appuya sur un bouton et une porte coulissa révélant une pièce où des tables encastrées s’y trouvaient. Des Espaciens parlaient de tout côté. Il y régnait dans cette pièce une chaleur joyeuse communiquée par un jeune garçon boute-en-train faisant le pitre avec sa Nourrice. Apercevoir l’immense créature qu’était le mandralore près du jeune garçon était impressionnant. Pourtant, Jeff se rendait enfin compte qu’entre les deux, celui qui était bien le plus puissant et le plus fort, n’était en rien ce mandralore, mais bel et bien Nash Dailey, terrien d’origine, tout juste cinq ans.