Une discussion avec Ludwig : 46

 

 Shin se réveilla en sursaut et soupira en se passant une main devant le visage. À côté de lui, la place était froide. Maudit chaton ! Il aurait pu le réveiller. Il allait être encore en retard au garage. Bon, il n’avait pas d’horaire fixe et pouvait venir quand cela lui chantait, mais il préférait s’occuper de la paperasse tôt le matin.

 Avec un autre soupir, il se leva rapidement et prit une bonne douche pour se réveiller. En réalité, il ne se sentait pas très bien. Voir ce maudit journal entre les mains de Sawako ne lui avait pas vraiment plu. Que son chaton le lise, il s’en fichait un peu, mais surtout c’était sa présence dans SA maison qui le gênait. Il voulait enfin vivre tranquille sans que Hans vienne le hanter. Qui l’avait donné à Sawa ? Il grinça des dents. Ce ne pouvait être qu’eux, les Jordan.

 À l’époque, non plus, il ne les appréciait pas. La mère n’avait rien fait pour protéger ses enfants contre leur père. Bien que Hans ne parlait jamais de la violence de son père, Shin avait bien vu par moment les coups reçus. Hans faisait alors comme si rien ne s’était passé et il lui demandait de ne rien dire à personne. Maintenant, Shin songeait qu’il aurait dû en parler, même au risque de perdre l’amitié de son camarade. Il aurait dû en parler à des adultes, à l’époque. Peut-être que la vie de Hans aurait été meilleure ?

 L’homme s’habilla et descendit enfin dans le salon. Là, il fronça les sourcils. Il voyait des traces de pattes de chatons sur le carrelage de la cuisine. Que s’était-il passé ? En y entrant, il secoua la tête exaspérée. Il s’approcha des deux coupables et se pencha pour les attraper par la peau du cou. Il les amena devant les yeux et s’exclama :

- Mais qu’est-ce que je vais faire de vous deux ? Vous êtes vraiment irrécupérables et catastrophiques tous deux ! Vous pouvez me dire par quel miracle vous vous retrouvez recouvert de Nutella. Vous jure ! Vous êtes bon pour une bonne douche.

 Les petites créatures miaulèrent de désaccord et se tortillèrent dans tous les sens pour s’échapper. Ils finirent même par sortir leurs griffes et eurent le résultat voulu. Les deux chatons détalèrent comme si un chien furax était à leur trousse. Shin rouspéta. Ces chenapans salissaient maintenant la moquette. La vipère installait calmement sur la table de la salle à manger, regarder son maître d’un regard goguenard. Quant aux deux autres, ils étaient installés juste devant leur gamelle en attendant qu’on veuille bien leur donner à manger.

 Shin secoua la tête, fataliste. Il donna à manger aux deux gloutons, caressa la tête de la vipère toute contente. Puis, il commença à nettoyer les bêtises des deux catastrophes ambulantes. C’est à ce moment-là qu’il aperçut le journal de Hans sur le comptoir. Que faisait-il là ? La dernière fois où il l’avait vu, il se trouvait sur le sol du salon.

 Il s’en approcha et prit dans la main la feuille posée dessus. L’écriture fine et sèche était celle du japonais. Shin lut le message. « Je ne suis pas né de la dernière pluie, je sais bien que ce journal te perturbe plus que de raison. Ce Hans, je l’aurais surement détesté, mais tu l’aimais. Alors, arrête de fuir et de faire comme si tout allait bien. Lis ce  satané journal. Je ne sais pas s’il pourra t’aider, mais il te permettra de comprendre beaucoup mieux la folie de Hans. Ah ! Une chose aussi, même si ça m’écorche la bouche de te le dire, enfin, je devrais plutôt dire, ça m’écorche la main de l’écrire, JE T’AIME BAKA ! » Shin sourit ravi et le fut encore plus en lisant la signature. Au lieu d’écrire son prénom, le japonais avait marqué « Ton chaton ». Mais le plus drôle était les pattes de chats sur la feuille. Les deux asticots avaient dû s’amuser à marcher dessus.

 Shin reposa la feuille sur le comptoir. Il hésita un long moment avant de se décider enfin à prendre ce maudit journal. Il n’avait vraiment pas envie de le lire, mais Sawako avait raison. Il devrait arrêter de vouloir fuir son passé. Ce n’était pas de cette façon qu’il parviendrait à faire la paix avec lui-même. Depuis toutes ses années, il s’en voulait d’avoir hésité à la demande de Hans. Il aurait peut-être dû mentir ce jour-là pour le bien de son ami. Il ne savait pas. Shin se passa une main dans les cheveux et prenant son courage à deux mains, il se rendit dans le salon pour être tranquille.

 À peine fut-il assis que la vipère vint squatter ses genoux. Shin sourit et lui gratouilla la tête. Elle se mit à ronronner. Les animaux pouvaient vraiment sentir le mal-être de leur Maître. Il se mit à lire. Il ne se rendait pas compte que des larmes coulaient le long de ses joues. Quand enfin, il le referma. Il resta inerte un moment. C’est le mouvement d’une ombre sur la télé qui le fit sursauter et se retournait. Il aperçut Ludwig négligemment appuyé contre le mur du couloir. Il l’observait en silence. Quand il se fit repérer, l’homme entra plus avant dans la pièce.

- Je ne te voyais pas arriver. Je me suis inquiété. C’est un avantage que tu n’habites pas très loin du lieu du garage.

- Ah ! Je suis désolé, Lud.

 Le percé s’approcha et s’installa à son tour sur le canapé. Il voyait bien le visage ravagé de son ami, mais il n’osait pas lui en parler. Il s’agita et puis il finit par demander :

- As-tu des problèmes avec Sawa ?

 Shin se tourna vers son ami d’enfance, surpris. Puis, il se passa une main sur son visage et comprit.

- Non, Sawa n’y est pour rien. Tout va bien avec lui, même trop bien.

 Il soupira. Puis, il tendit à Lud le journal. Le percé le prit et feuilleta un instant en lisant quelque ligne, surtout les dernières pages. Il grimaça.

- Je ne savais pas que tu le détestais, Lud.

- Ah ! Euh ! Ouais, un peu. Ça m’énervait beaucoup de le voir t’accaparer et te faire du mal. Si tu pouvais berner les autres, tu ne pouvais le faire avec moi. Je t’observais toujours à l’époque. Le savais-tu ?

 Ludwig se laissa aller contre le dossier. Il eut un léger sourire et avoua :

- Tu as été le premier garçon dont je suis tombé amoureux.

 Shin sursauta et jeta un coup d’oeil halluciné à son ami. Il ne l’avait jamais deviné. Il ferma les yeux. Il porta son visage entre ses mains dont les coudes étaient posés sur les genoux. Il gémit.

- Sais-tu pourquoi je ne t’en ai jamais voulu quand….

- Quand je t’ai violé ?

 Ludwig haussa les épaules.

- Si tu veux le dire de cette façon. Je savais très bien ce qui pouvait m’arriver en allant te voir ce jour-là. Si j’ai eu mal, c’était surtout que c’était ma première fois.

 Nouveau gémissement de la part de Shin.

- Pourquoi me dire cela maintenant ?

- Pour que tu arrêtes de t’en vouloir. Je ne regrette pas de l’avoir fait. Quand j’ai appris qu’oncle Carlin t’avait frappé, je l’ai engueulé.

 Shin tourna la tête vers Ludwig, surpris.

- Tu as osé crier sur ton oncle ?

- Oui, tu étais déjà mal en point, il n’avait pas à en rajouter.

- Mais enfin, Lud ! Je l’avais mérité et c’était tout à fait naturel qu’il me corrige, mais j’aurais préféré que ce soit Aki qui le fasse.

- Pourquoi ton frère ?

- Pour le mal que je lui ai fait aussi.

- Pfft ! Je le vois mal t’en mettre une. Ton frère est un vrai papa poule avec toi. Il a toujours cédé à tous tes caprices et tu pouvais être bien pire que Luce. Je crois d’ailleurs que c’est cet aspect qui plaisait à Hans. Tu étais tellement insouciant et naïf qu’il pouvait ainsi oublier ses problèmes familiaux. Tu ne le critiquais jamais et tu le prenais comme il l’était, c'est-à-dire avec sa folie. Elle aurait pu être soignée surement, mais la seule coupable est sa mère. Mili s’était renseigné auprès du médecin qui suivait Hans à l’époque. Comme il prenait sa retraite et que son patient était décédé, il a accepté de lui parler. Il lui a avoué avoir ordonné à la mère Jordan de faire interner son fils quelque temps pour le soigner. Elle a refusé en bloc en affirmant haut et court que son fils était saint d’esprit. Il a tout tenté pour la faire changer d’avis, elle a toujours refusé.

 Shin récupéra le journal et en caressa la couverture. Il inspira un bon coup. C’était triste. Il s’en voulait un peu parce que la douleur de l’avoir perdu s’était beaucoup atténuée depuis quelque temps. Quelqu’un avait réussi à déverrouiller la porte et avait viré à coup de pied et de griffes le fantôme de Hans pour prendre entièrement la place. Shin jeta un coup d’œil vers son meilleur ami et s’exclama :

- Tu n’es pas aussi idiot que tu le fais croire.

 Ludwig sourit et répliqua :

- Eh oui ! Mais, j’aime jouer les idiots surtout pour mon Reï chou.

 Shin émit un petit rire.

- Alors, dis-lui à quel point il a de la chance d’avoir un idiot comme toi.

 Ludwig se sentit rougir. Rares étaient les compliments venant de Shin. Il devait le savourer et il s’en vanterait auprès de Nathaniel et de Luka.

 La porte d’entrée claqua et Sawako fit son apparition. Quand il vit Ludwig assis dans le canapé près de son homme, il fronça les sourcils. Shin eut un sourire. Il se souvenait très bien que le garçon avait dit qu’il ne serait plus jaloux envers son ami, mais apparemment, il avait oublié.

- Qu’est-ce que tu fais là, chaton ?

- Pourquoi ? Je dérange ?

 Shin et Ludwig se jetèrent un regard avant d’éclater de rire devant l’agressivité du japonais. Celui-ci, pas très content que l’on se moque de lui, renifla et se détourna de ses deux idiots. Mais, il répondit tout de même.

- Les profs font grèves alors il n’y a pas cours de toute la journée.

Il se rendit dans la cuisine et eut une exclamation.

- Aaah ! Merde ! Qu’est-ce que c’est que ce foutoir ? Hurla-t-il. Shin ?

 L’homme grimaça.

- Comment se fait-il que ces deux idiots soient recouverts de chocolat ?

- Chaton, ce n’est pas moi qui ai oublié de ranger le pot de Nutella, ce matin.

 Grognement du japonais qui reprit de plus belle sous le rire silencieux de Ludwig. Il était en même temps ravi de revoir les yeux de Shin s’illuminer avec la présence du garçon. Il pourrait dire à Nathaniel et à Luka de ne plus se faire du sang d’encre pour leur ami. Shin avait enfin trouvé sa perle rare.

- Et alors ? C’était trop difficile de leur faire prendre un bain ? S’écria à nouveau le garçon. Maintenant, je vais être de corvée de tout nettoyé.

 Shin se leva et fonça dans la cuisine. Le japonais lui tournait le dos. Il l’attrapa par l’arrière. Il le serra tendrement contre lui et déposa ses lèvres contre la peau fine de la nuque.

- Tu n’as pas un peu fini de râler de si bon matin.

- Non, répondit Sawako simplement avant d’ajouter. Tu es aussi irrécupérable que ces deux idiots.