La dispute : 43

 

 Shin fut absent pendant plus de deux semaines. Il avait eu quelques difficultés à gagner la confiance de certains vendeurs et bien évidemment les principaux. Il finit tout de même par réunir assez de preuve pour démontrer le harcèlement moral que les employés subissaient par le directeur de la concessionnaire.

 Dès le lendemain, il prit la route en discutant avec August Miori avec le nouveau système de discussion vocale intégré dans la voiture. Il avait une grande hâte de rentrer chez lui. Certes, il voulait revoir son chaton ainsi faire connaissance avec les petits nouveaux, mais en même temps, il se rendait compte qu’être loin de son chez lui l’ennuyait plus qu’auparavant.

 Avant, il pouvait être loin de chez lui, il ne s’en formalisait pas, mais ce n’était plus trop le cas. Même quand il vivait avec Lina, elle ne lui avait pas autant manqué que Sawako. Le japonais avait vraiment pris beaucoup plus d’espace, une place qu’il avait longtemps était réservée à Hans Jordan. Mais que ressentait le garçon pour lui ? Depuis son départ, il était le seul à l’appeler. Sawako ne faisait aucun geste, ne semblait pas vouloir s’impliquer davantage dans sa relation avec lui, enfin juste pour coucher ensemble.

 Shin se demandait s’il en demandait trop encore une fois. À force de cogiter sur son passé, il reconnaissait qu’il aurait dû refuser à chaque fois que Hans lui avait demandé de l’aide. Il s’était aveuglé par son amour pour lui et son ami en avait largement abusé jusqu’à le détruire. Que devait-il faire ? Il se souviendrait toujours comment il avait été brisé par des mots et par la mort soudaine de Hans.

 Pendant tout le trajet, des pensées parasites vinrent le titiller. Quand enfin sa ville fut dans son champ de vision, son portable se mit à sonner. Il fut déçu en remarquant le nom du correspondant. Une minute, il avait espéré un appel du chaton, mais non, cela aurait été vraiment trop beau. Il décrocha et salua :

- Coucou Lina ! Que me vaut ton appel ?

- Es-tu arrivé, Shin ?

- Dans une vingtaine de minutes, je serais chez moi. Pourquoi ?

 Il eut un silence au bout du fil, puis Lina reprit :

- Je suis au restaurant. Il s’est passé quelque chose, mais nous ne savons pas quoi.

- Pardon ? De quoi tu parles ?

- Désolée, je m’explique mal. Tabitha a demandé à Sawako de venir servir en salle, car il y avait trop de monde. Il a accepté et pendant un moment tout allait bien, puis d’un coup, il est parti sans explication.

 Le cœur de Shin faillit faire un raté. Que s’était-il donc passé ?

- Avez-vous essayé de le joindre ?

- Oui, Juan et Vincenzo ont essayé chacun leur tour, mais il ne répond pas. Akira s’est rendu chez toi, mais la porte est bel et bien fermée et tu ne lui as pas remis un double comme tu le faisais habituellement.

 Shin fourragea dans ses cheveux.

- J’ai oublié et je pensais qu’il n’y aurait aucun problème puisque Sawa était là. J’arrive bientôt. Je vous appellerai quand j’en saurais plus. D’accord ?

 Après le coup de fil un peu inquiétant, Shin eut bien du mal à ne pas accélérer. Arrivé devant chez lui, il se dépêcha d’y entrer rapidement. Il fut accueilli par une vipère et quatre autres chatons, un brun, un roux, un blanc et un tigré, légèrement agités. Les animaux ressentaient la tension et le malaise.

 Shin repéra les baskets de Sawako balancé à travers le salon, une chose peu habituelle de sa part. Shin fourragea à nouveau ses cheveux. La fatigue des douze heures de route se faisait sentir. Il soupira un peu las et se rendit à l’étage. La porte de la chambre du garçon était fermée. Il cogna sur le portant. Aucune réponse. Cela commençait bien.

 Il essaya d’ouvrir. La porte n’était pas fermée. Il avait de la chance. La pièce se trouvait dans la pénombre. Les volets avaient été fermés. Shin jeta un regard rapide autour de lui. Le lit se plaçait en face de lui avec deux petites tables de chevet de chaque côté. Sur sa droite se trouvaient l’armoire et la fenêtre. Sawako était recroquevillé juste au dessous de la fenêtre, la tête enfouie entre les jambes.

 Shin s’approcha et s’agenouilla face à lui. Il resta ainsi un moment en silence. Puis, il finit par demander.

- Sawa ? Qu’est-ce qu’il y a ?

- Rien, fut la seule réponse reçut.

- Sawa ? Pourquoi as-tu quitté le restaurant sans prévenir ?

- Vous allez me foutre la paix, persifla le garçon, d’une voix coupante.

 Sawako redressa la tête, le regard furieux. Que s’était-il donc passé ? Shin posa juste une main sur celle du japonais. La réaction fut violente. Sawako la repoussa de telles façons que Shin perdit l’équilibre vers l’arrière. L’homme grimaça en se cognant le dos contre la barre du lit. Ce geste, plus la fatigue eurent bon de le mettre en colère.

- Bordel, Sawako ! Qu’est-ce qui te prend ?

- Ce qui me prend ! Mais, vous m’énervez, ma parole. J’en ai eu marre de faire la bonne à tout faire, alors je suis partie. Ça vous dérange, et bien, je m’en fiche. Allez-vous vous faire voir !

 Shin serra les dents, la colère montant encore d’un degré.

- Parle-moi sur un autre ton, s’il te plait !

 Sawako se redressa et s’éloigna agité, nerveux et furieux.

- Quoi ! Ça vous dérange ! Pourquoi ? Ce n’est pas parce que j’ai couché avec vous que je dois être docile et vous parlez correctement comme une bonne épouse. Après tout, vous avoir à domicile était bien pratique, mais je peux très bien trouver un autre partenaire quand je veux.

 Shin se leva également, blanc comme un linge. Les paroles de Sawako faisaient des ravages dans le cœur de Shin. Le garçon ne semblait même pas s’en rendre compte. Déjà le fait qu’il le vouvoie à nouveau lui avait fait beaucoup plus de mal, mais là avec cette phrase, il l’achevait. Shin pensait sérieusement s’être endurci depuis toutes ses années, mais il se rendait bien compte maintenant qu’il était dans l’erreur.

- Qu’est-ce qui vous arrive ? Vous avez perdu la parole. Haha ! Vous êtes si pathétique.

 Shin, le regard complètement éteint, passa à côté du garçon pour sortir de la pièce rapidement. Il avait l’impression d’étouffer. Il se demanda même comment il parvint à descendre les escaliers sans tomber. Ses pas l’amenèrent directement vers le fond du salon devant le meuble à boisson. Il prit un verre et la bouteille de whisky. Puis, il se laissa tomber dans le canapé. Il se versa un verre et le but d’une traite, puis un autre et encore un autre.

 Il crut entendre des pas derrière lui. Il n’y faisait plus gaffe. Il ne voulait plus rien entendre. Il voulait oublier. Il entendait à nouveau la voix de Hans qui lui disait qu’il ne voulait plus de lui, puisqu’il n’était plus qu’un déchet inutilisable. Parfois, elle changeait en celle du japonais. C’est le claquement de la porte d’entrée qui le fit réagir. Il sursauta comme un malade. Il regarda sa main tenant le verre d’alcool. Sawako avait raison. Il était pathétique. Dans un geste de colère, il balança le verre contre le mur. Par un étrange phénomène, le verre ne se brisa pas et retomba sur la moquette, vidant son contenu. Shin porta une main à son visage et éclata d’un rire presque hystérique, avant de s’arrêter net.

 Merde ! Il était vraiment inutile parfois. Un petit miaulement se fit entendre près de lui, puis un autre. À ce moment-là, la bouteille tomba de la table basse. Shin attrapa la petite boule de poil tigré et amena l’animal près de son visage. La petite chose miaula, apeuré.

- Vous avez décidé de m’en faire voir à peine arrivé. Mais, qu’est-ce que je vais faire de vous ? Ou de l’autre phénomène ? Irrécupérable, voilà comment tu vas t’appeler. Et l’autre abruti…

 Shin attrapa de la même manière le roux, il reprit :

- Tu t’appelleras Catastrophe. Vous savez combien elle m’a couté cette bouteille.

 Pour toute réponse, il eut droit à un autre miaulement. Shin reposa les deux chatons sur le canapé avant de rejeter sa tête vers l’arrière et ferma un instant les yeux. Il soupira. Puis, il se redressa et attrapa sa veste.

 À peine sentit-il l’air frais sur son visage, il se sentit beaucoup mieux. Il jeta un regard autour de lui et se demanda ou cherchait d’abord. Il se décida de prendre la direction du parc. Quelle heure devait-il être ? Il regarda sa montre. Presque minuit. Nouveau soupir. En passant, près de la rue du marché africain, il y jeta un coup d’œil. La nuit, ce n’était certes pas un endroit où se promenait.

 Dix minutes plus tard, il arriva aux abords du parc et il les aperçut. Il devait être cinq à peu près. Deux d’entre eux se trouvaient déjà à terre. Les autres essayaient tant bien que mal à maintenir un chat sauvage. La colère revint aussitôt, non plus contre Sawako, mais contre ces imbéciles qui voulaient dompter son chaton.

 Un troisième homme s’écroula portant une main sur ses parties intimes. Apparemment, le coup de pied du japonais avait touché la cible. Le quatrième allait donner un coup de poing quand il se fit harper par l’arrière et reçut, un direct du droit qui l’envoya dans les vapes. Le cinquième prit la poudre d’escampette, suivis par le reste, plus lentement.

 Sawako essoufflé, le visage en feu, la lèvre éclatée et des douleurs à l’estomac, se laissa tomber à genoux sur l’herbe. Shin ne disait rien. Il gardait le silence mettant le japonais, mal à l’aise. Pourquoi était-il là, d’ailleurs ? Après toutes les méchancetés gratuites qu’il lui avait balancées à travers, Shin devrait le détester, mais il était là face à lui, le visage sans l’ombre de colère. Pourquoi ?

 L’homme tendit une main vers le garçon. Celui-ci releva la tête, surpris. Il hésita un instant avant de poser la sienne. Shin le remit debout sans effort et tira juste assez pour qu’il lui tombe dans les bras. Dès qu’il sentit la chaleur du corps de l’homme contre lui, Sawako se mit à sangloter. Shin le serra plus fort. Le japonais entoura ses bras autour de sa taille. Quand les sanglots se calmèrent. Il murmura :

- Je suis désolé. Je ne sais même plus ce que je t’ai balancé dans la figure. Mais, je suis désolé.

 Shin respira beaucoup mieux, en entendant le tutoiement. Il enfouit ses doigts dans les cheveux noirs et leva le visage vers lui. De son autre main, il essuya doucement le sang sur la lèvre avec un mouchoir.

- Qu’est-ce qui t’a pris ?

 Sawako renifla et laissa de nouvelles larmes couler le long de ses joues.

- Je ne sais pas. Il me fallait quelque chose pour me défouler et c’est toi qui as pris. Je m’en veux. Quand tu es passé à côté de moi, tu étais si blanc. Ça m’a fait peur et remit les idées en place. Mais, je ne savais pas quoi faire, alors que c’était ma faute. Et… et quand je suis descendu. Tu ne me répondais pas. J’étais tellement mal que j’ai juste voulu prendre l’air. J’ai marché et je suis atterri ici.

 Nouveau reniflement, puis il reprit :

- Je m’étais décidé à retourner à la maison pour me faire pardonner, mais ces types sont arrivés. Ils ne voulaient pas me lâcher alors j’ai cogné.

- La violence ne résout pas toujours les problèmes, chaton.

- Oui, je sais, mais certaines personnes ne comprennent que de cette façon.

 Shin baissa la tête et déposa ses lèvres sur celle du japonais avec douceur. Sawako jeta ses bras autour du cou pour accentuer le baiser, même si la coupure aux commissures lui faisait un peu mal. Quand Shin redressa la tête, il vit le garçon faire la grimace. Il frôla la blessure.

- Tu as mal ?

- Non, tu as un gout d’alcool. Ce n’est vraiment pas bon du tout.

 Shin attrapa la main du japonais et ils se remirent en marche.

- Quoi ? Tu oses dire que mon whisky n’est pas bon. Il a quinze ans d’âge, il est excellent.

- Non, il est dégueu. Tu peux le virer à la poubelle.

- Pfft ! Irrécupérable et Catastrophe l’ont déjà vidé sur la moquette.

 Sawako s’arrêta net.

- C’est quoi ces noms à deux balles ?

- Et bien, c’est le nom que j’ai donné au tigré et au rouquin.

- Mais, tu es malade de donner des noms pareils à des animaux.

- Dis donc toi, tu arrêtes de m’insulter pour aujourd’hui.

 Par vengeance, Shin attrapa à bras le corps le garçon et le souleva comme un sac de pommes de terre. Sawako poussa un hurlement tout en riant en même temps. Il se débattait, mais l’homme ne le relâcha pas tant qu’il ne fut pas arrivé dans leur maison, dans sa chambre.

 Il fit tomber le garçon lourdement sur le lit. Sawako en eut un peu la respiration coupée. Il essaya de s’échapper, mais fut prisonnier par deux bras qui l’empêchèrent de s’éclipser. Alors, il posa ses deux mains de chaque côté du visage de Shin et le tira vers lui. Il prit l’initiative en s’emparant de sa bouche. Le déshabillement et les caresses suivirent pour finir en un tourbillon de sensations, de plaisirs et de gémissements.

 Quand ils retrouvèrent leur souffle tous deux quelques heures plus tard. Sawako reposait la tête sur l’épaule de son amant. Shin jouait avec des mèches de cheveux.

- Alors, pourquoi as-tu quitté ton travail sans prévenir ?

 Sawako frissonna à se souvenir. Il se serra un peu plus contre l’homme. Il se mordit la lèvre. À cause de cet évènement, il avait fait l’idiot et s’était disputé avec Shin. Le pauvre n’y était pour rien et c’était lui qui avait subi sa colère enfouie.

- Tabitha doit m’en vouloir.

- Mais non, elle te connait maintenant. Elle sait bien que tu as dû avoir une bonne raison.

 Sawako se redressa un peu pour regarder son amant de face. Il caressa la joue de Shin. Il aimait bien, elle était un peu rugueuse. Il pouvait voir également les cernes. Il se troubla, puis raconta :

- Je faisais le service, car il y avait beaucoup de monde. Ça ne me dérange pas de temps en temps de le faire. Mais là, vers le milieu de la soirée, je l’ai vu et j’ai pris peur. Rien que de la voir, je me suis souvenu de tout ce qu’elle m’a fait.

- Qui, Sawa ?

 Le japonais détourna un instant les yeux comme partis dans le passé.

- Une femme. Je la connais sous le nom d’Imari. Elle a des origines irlandaises. Elle est toujours accompagnée par son garde du corps, un japonais. Je l’ai rencontré quand j’avais dix ans la première fois. Mon oncle Umi m’a vendu à cette femme.

 Shin se tendit et serra les dents. Si l’oncle de Sawako était en face de lui, il le tuerait volontiers.

- Pendant trois ans, j’en ai connu d’autres, mais cette femme est la seule à m’avoir fait vraiment mal. Elle aime détruire, briser ce qu’elle touche. Elle a été la première femme, mais elle a été la dernière aussi.

- Les marques que tu as encore sur le dos, c’est cette femme ?

- Les marques ? Je ne savais pas que je les avais encore.

- Ils ne sont plus trop visibles. Réponds-moi, Sawa ?

 Le garçon posa sa tête contre le torse.

- Oui, c’est bien elle. Elle était en train de me fouetter quand Hisao onii san est arrivé pour me sortir de là. Je n’arrêtais pas de revivre les scènes avec elle dans ma tête. J’en avais marre et ça me mettait en colère. Je suis désolé, car tu m’as servi d’exutoire.

 Shin bougea et fit retomber le garçon sur le dos. Il déposa une multitude de baisers sur le front avant de s’emparer à nouveau des lèvres.

- Tu n’y as pas été de mains mortes, Sawa.

- Je… ah ! Merde !  Je suis vraiment désolé, Shin.

- Je t’aime chaton.

 Sawako leva les yeux vers l’homme, les yeux brillant de larmes contenues. Il eut un petit rire.

- Je… Je mettais promis de ne plus pleurer, mais je suis incapable d’y tenir.

- Idiot ! Pleure quand tu as envie de pleurer, crie quand tu as envie de crier, frappe quand tu as envie de frapper. Enfin, évite quand je suis présent, s’il te plait ! Tu serais mignon.

- Pourquoi ? J’aime que tu me cajoles quand je pleure. J’aime aussi quand on se dispute et j’adore te donner des coups.

 Shin sauta sur le garçon qui se mit à rire et se débattait pour s’échapper sans vraiment le vouloir non plus. Leur bataille ne faisait qu’attiser un nouveau feu dans leur corps. Sawako jeta ses bras autour du cou et à l’instant où sa bouche allait enfermer celle de Shin, il laissa échapper.

- Je t’aime aussi Shin.