Le départ : 38

 

  Pendant les quelques jours où restèrent Toshio et Hanae en France, ils squattèrent sans permission chez Shin afin d’être le plus souvent possibles avec Sawako. Quand le garçon était en cours, les deux jeunes sortaient visiter la ville et les alentours en compagnie de Shin, n’ayant pas encore trop travail.

 Souvent, Bunji les accompagnait, ainsi il put ainsi faire plus ample connaissance avec l’homme que son petit-fils aimait, même si celui-ci réfutait. Ils vinrent également sur les lieux de travail de Sawako. Et pour leur malheur, il ordonna à sa jeune tante et à son cousin d’aider au service, car une des serveuses était malade.

 Tabitha n’en était pas revenu de l’audace et du toupet de son employé. Il ne lui avait même pas demandé son accord. Bien évidemment, elle se fit charrier par Ludwig et Shin quand ceux-ci vinrent chercher les garçons. Le pauvre Toshio subit la langue de vipère plus d’une fois lors de cette soirée quand il commettait une bêtise.

 Les jumeaux eurent vraiment pitié de lui. Ils voulurent l’aider, mais le jeune japonais refusa en prétextant qu’il avait l’habitude avec son cousin. Il se poserait même des idées si celui-ci n’agissait pas de façon habituelle. En tout cas, il fut soulagé de ne pas être le seul à subir les piques ou les coups de Sawako. Buzz reçut plus d’un coup de pied, Vincenzo se fit incendier quand il chavira un plat, même s’il n’était pas le responsable. Même, la patronne eut droit à ses réprimandes, car elle ne mangeait pas assez pour deux. Daniel, le cuisinier, observait tout cela en riant en silence.

 Ce garçon pouvait être très désagréable avec ses amis ou autre, mais il détestait qu’on le soit avec lui. D’ailleurs, à cause de son caractère lunatique, Tabitha faisait toujours en sorte que le garçon ne vienne jamais aider en salle. La seule fois où il était venu en aide, il avait frappé un client qui lui avait mis la main aux fesses.

 Ce client, loin de s’en offusquer, revenait régulièrement maintenant et s’amusait souvent à titiller le japonais quand il le voyait. Tabitha avait toujours peur que le garçon finisse par s’énerver et frappe l’individu une nouvelle fois. Mais, un jour, cet homme arrêta d’un seul coup d’ennuyer le garçon et quittait le restaurant toujours avant que deux autres hommes n’arrivent soit seuls ou à deux.

 La jeune femme se demandait bien ce que Shin ou Nathaniel avait bien pu dire à ce type pour le faire taire et fuir. Quand elle leur posa la question, ils lui répondirent juste avec un sourire de connivence. Bien évidemment, ils se firent remettre à leur place par un chaton hérissé que l’on se mêle de ses affaires. Ce soir-là, elle eut presque l’impression que le garçon allait se jeter toutes griffes dehors sur les deux hommes qui n’écoutaient pas le moins du monde les plaintes du chaton.

 Elle devait bien reconnaitre que sa vie était bien plus colorée depuis qu’elle revoyait ses anciens camarades. Les voir lui permettait d’oublier ses soucis avec son futur ex-mari et les jeunes lui redonnaient le sourire, la bonne humeur et surtout l’envie de se lever le matin pour une nouvelle journée.

 La veille du départ des Japonais, Shin les invita en compagnie de ses propres amis. Sawako lui fut ravi d’exercer encore ses talents culinaires pour toute la troupe. Le repas se fit dans la bonne humeur avec les pitreries et les bouderies d’un idiot, les cris hérissés d’un chaton aux prises avec un obsédé sexuel ou les chamailleries entre les cousins. Ils eurent ainsi l’occasion de voir Bunji Sanada rire aux éclats, presque aux larmes.

 Ces vacances l’avaient rechargé à bloc afin qu’il puisse dès son retour mettre un peu d’ordre dans sa propre vie. La première serait de mettre un terme définitif aux manigances de son frère Yasuo ou ceux de Chisame. Il devait aussi s’occuper de sa petite Harumi. La jeune femme allait bientôt revenir vivre avec eux.

 Le lendemain, Sawako ne se rendit pas au travail préférant accompagner son grand-père, Hanae et Toshio jusqu’à l’aéroport. La tante et le cousin étaient très tristes de quitter le garçon, surtout maintenant qu’ils avaient fini par être beaucoup plus proches. Quand l’heure de la séparation se rapprocha, le garçon serra son grand-père dans ses bras. Le vieil homme en fut stupéfait.

- Allons, mon garçon. Ce n’est pas comme si nous nous revoyons plus.

- Je sais, mais vous allez me manquer.

- Haha ! Il y a quelques mois, tu ne l’aurais jamais dit.

 Sawako recula d’un pas et enfouit ses mains dans les poches de son pantalon kaki. Il baissait la tête.

- Est-ce que j’ai tant changé que cela ?

- Et bien, il y a encore des ombres, mais tu es beaucoup plus serein et ouvert qu’il y a un peu plus de deux mois et demi.

- C’est bien, non ?

- Bien sûr, loin de moi de penser le contraire, Sawa. Je compte sur toi pour venir nous rendre visite. Hisao et compagnie a très hâte de te revoir.

 Sawako releva la tête avec un léger sourire.

- Est-ce qu’Emi serait à nouveau enceinte ?

- Est-ce Hanae qui te l’a dit ? 

- Non, quand j’ai eu Emi au téléphone, elle semblait trop exciter. C’est un évènement capable de la rendre euphorique.

- Haha ! Les Oda sont vraiment une étrange et merveilleuse famille.

 Sawako se mit à rire.

- Carlin dirait que c’est tout à fait normal parce que nous sommes tous des génies dans la famille. Et nous grand-père ? Que sommes-nous ?

- Mmmh ! Bonne question, tu me le diras quand on se reverra.

 À ce moment-là, la voix d’une femme retentit dans le haut-parleur pour signaler aux passagers pour le Japon de gagner la porte d’embarquement. Hanae et Toshio sautèrent au cou de Sawako au risque de le faire chavirer pour lui dire au revoir avant de laisser enfin la place à Bunji. Celui-ci embrassa son petit-fils, puis il discuta quelques minutes avec Shin avant de rejoindre les deux plus jeunes partis en avance.

 Les regarder partir donnait envie de pleurer à Sawako. Il ne comprenait pas pourquoi. La première fois, cela ne lui avait rien fait, de quitter le Japon alors pourquoi était ce différend ? Shin ne disait rien. Il resta juste à côté du japonais le temps que celui-ci se remette de cette séparation.

 Finalement au bout de quelques minutes plus tard, Sawako se détourna et se dirigea vers le parking en silence, mais à grands pas. Shin secoua la tête, mais le suivit toujours sans rien dire. Le garçon ne desserra pas les dents de tout le trajet et dès qu’ils rentrèrent, il s’enferma dans sa chambre.

 Shin ne vint pas le voir. Il préféra le laisser seul, mais cela ne plut pas à Sawako. Le garçon redescendit une demi-heure plus tard de mauvaise humeur. Shin travaillait sur son ordinateur tout en jetant un œil de temps en temps vers le salon où Sawako s’était installé sur le canapé. Le magazine où il avait tendance à écrire des articles lui demandait de faire un nouvel article sur le Zoo « Paradisio » qui se trouvait à une heure et demie d’ici.

- Sawa ? Demain, je dois aller voir le Zoo Paradisio. Veux-tu venir avec moi ?

 Le garçon retrouva aussitôt le sourire et se retourna vers son amant. Pour une raison qu’il ne voulait pas comprendre, il était tout content d’aller en rendez-vous avec Shin. Puis, la phrase lui revint en tête et il fronça les sourcils. Il demanda :

- Pourquoi as-tu dit que tu devais y aller ?

- J’en profiterai pour écrire un article. D’ailleurs, un photographe doit également passer pour prendre des clichés.

- Hein ? Je croyais que nous serions que tous les deux, bouda le japonais.

 Stupéfait par les paroles du garçon, Shin expliqua :

- C’est juste pour une heure ou deux, Sawa. Tu ne vas pas en faire un drame pour juste deux heures où nous ne serons pas seuls.

 N’appréciant pas le moins du monde la critique, Sawako s’enfonça plus au fond du canapé et il croisa les bras, l’ayant très mauvaise.

- Alors, vas-y tout seul ! Finit-il par cracher. Si c’est pour le travail, je ne vois pas pourquoi j’irais.

 Shin sentit la moutarde lui monter au nez. Il serra les dents afin d’éviter de dire des mots qu’il regretterait ensuite. Il éteignit l’ordinateur, puis il se rendit dans le salon.

- Allons, chaton ! Es-tu sûr que tu ne veux pas venir ?

- J’ai dit non ! Tu vas me fatiguer encore longtemps avec ça !

 Shin grinça des dents. Il attrapa sa veste et se dirigea vers la sortie.

- Où est-ce que tu vas ?

- Là où il n’y a pas de sale gosse capricieux ! Finit-il par lâcher avant de claquer la porte d’entrée.

 Sawako se mordit la lèvre. « Un sale gosse ? » le garçon balança la télécommande dans la direction où Shin était parti. Qu’il aille au diable ! Il n’avait pas besoin de sa compagnie. Toujours furax, le garçon se leva pour rechercher l’appareil, heureusement pas cassé. Puis, il se réinstalla dans le canapé. Il se mit à zapper pendant plusieurs heures en attendant que Shin rentre pour s’excuser. Mais, son amant ne semblait pas décidé à revenir. Le garçon se sentait mal à l’aise et en même temps la colère revenait à grands pas.

 Il maudissait Shin. Il lui donnait toute la responsabilité de leur dispute sans le moindre scrupule. Deux heures du matin sonnèrent quand finalement, le garçon se décida à se rendre dans sa chambre pour essayer de dormir. Mais le sommeil ne vint pas, évidemment. Il avait pris l’habitude de dormir avec l’autre abruti. Il se tourna et se retourna dans son lit. Il se mit à regarder les minutes défilées sur son réveil. Une heure passa quand enfin, il entendit du bruit. Shin murmurait. À qui parlait-il ? Voilà qu’il se faisait des idées.

 Il se leva doucement sans faire le moindre bruit et ouvrit un peu la porte. Shin passa devant sans s’arrêter. Il tenait entre ses bras la petite chatte. Sawako se sentit honteux. Être jaloux de la vipère, il n’était vraiment pas bien dans sa tête.

 Il se demandait ce qu’il devrait faire. Il hésitait sur la démarche à faire. Il n’arriverait pas à dormir dans sa chambre. Alors, mettant sa fierté dans la poche, il entra dans celle de Shin. Celui-ci était déjà couché et lui tournait le dos. La petite chatte s’était installée juste au dessus de sa tête en boule, indifférente à l’intrus. Sawako se mordit la lèvre. Puis, il frissonna de froid, alors il se décida enfin à s’introduire sous les draps.

 Il hésita à nouveau, puis il bougea et se colla contre le grand corps tout chaud de son amant. Sans un mot, Shin se retourna et prit contre lui le corps mince du japonais. Il put entendre le soupir de soulagement du garçon. Sawako s’endormit aussitôt.

 

 Le lendemain quand il se réveilla, la place près de lui était vide. Le garçon se redressa et regarda l’heure au réveil. Dix heures allaient sonner. Le garçon se gratta la tête un instant, puis il eut une exclamation. Il se leva rapidement et descendit en quatrième vitesse les escaliers. Comme prévu, il ne trouva pas trace de Shin.

 Sawako se laissa tomber sur une chaise et se traita de tous les noms inimaginables. Il avait joué à l’enfantillage la veille et il en subissait les effets aujourd’hui. Mais, quel abruti il pouvait être parfois ! Tristounet, il remonta prendre une douche froide afin de lui remettre les pendules à l’heure. Puis, il se mit à réfléchir. Que devait-il faire ?

 Une idée lui vint en tête. Il se rendit dans la salle à manger et chercha le numéro de téléphone qu’il désirait. Puis, il appela. La sonnerie retentit un moment avant qu’une voix autoritaire retentisse. Il discuta avec la personne pendant un long moment, puis il raccrocha pour attendre.

 Vingt minutes plus tard, la sonnette de la porte d’entrée retentit. Sawako enfila sa veste et ouvrit. Une moto se tenait juste devant l’entrée avec son conducteur, appuyé légèrement dessus, les bras croisés. Celui-ci s’exclama :

- C’est bien parce que c’est toi que j’accepte de me chamailler avec mon ange. Il n’a pas apprécié du tout que je le quitte pour un autre mec.

 Sawako haussa les épaules. Il n’y pouvait rien si Luce Oda se révélait pas prêteur pour un sou.

- Alors, comment se fait-il que tu ne sois pas parti en même temps que Shin ?

- Parce que j’ai fait l’idiot. Ça te va comme réponse ?

 Erwan lui tendit un casque avant de mettre le sien. Il se mit à rire.

- C’est dur d’admettre qu’on est idiot. Pas vrai ?

- Oui, tu as raison. Je m’en veux. Shin n’a rien fait pour que je m’acharne sur lui.

- Bah ! Il en a vu d’autres. Tu oublies qu’il a été marié à ma tante. Lina peut avoir des crises de colères pour un oui ou pour non. Allez, monte !

 Le japonais s’installa derrière Erwan et s’agrippa à son blouson. Il s’écria :

- Merci d’avoir accepté de m’emmener.

- Il n’y a pas quoi ! Mais, réfléchis mieux la prochaine fois.

 Il ne laissa pas le garçon répondre. Il mit le moteur et démarra sur les chapeaux roues. Aussitôt, Sawako s’agrippa plus fortement à la taille de l’héritier Miori. Il connaissait déjà la sensation de liberté en moto grâce à Gaku. Il était content de pouvoir y goûter encore une fois, mais il constata qu’Erwan pilotait son engin bien mieux que Gaku. Il avait presque l’impression que le pilote et la machine ne faisaient qu’un. C’était très agréable, surtout que le jeune homme ne regardait pas vraiment à quelle vitesse il roulait. Tant pis pour son ami Luce, mais Sawako ne regrettait pas le moins du monde d’avoir fait appel à Erwan. Au moins, il récolta une superbe promenade à vive allure.